Albums à mettre sous le sapin : Dupuis diversifie la gamme de ses intégrales et de ses "tirages uniques"

24 décembre 2019 0 commentaire
  • Dominant le secteur des intégrales patrimoniales, Dupuis ne s'y cantonne plus, osant multiplier les produits pour s'étendre progressivement sur le marché du beau livre sans oublier de valoriser son fonds.

Le développement des intégrales sans nécessairement les compléter d’un épais dossier contextuel sert doublement l’éditeur de Marcinelle. Tout d’abord, il prolonge la relation de confiance avec ses auteurs, leur démontrant qu’il ne faut pas attendre de longues années pour bénéficier de compilations, un produit devenu très courant. Puis, par ce biais, l’éditeur cherche également à conquérir de nouveaux marchés.

Retour à la couleur pour Marzi

Albums à mettre sous le sapin : Dupuis diversifie la gamme de ses intégrales et de ses "tirages uniques"L’un des meilleurs exemples récents reste certainement la série Marzi que vous connaissez probablement car nous vous en avons parlé très régulièrement. Surtout réservée à un lecteur jeunesse (voire ado) au moment de sa parution en album, sa publication en bichromie dans un format "roman graphique" lui avait permis de toucher un autre public qui a su comprendre la sensible et intelligente évocation des années communistes en Pologne, traduite par le trait soigné de Sylvain Savoia. Le premier recueil de cette intégrale fut d’ailleurs primé et sélectionné au Festival d’Angoulême en 2009.

Après la parution du second (2009) et du troisième recueil (2017), on attendait une nouvelle mouture de cette intégrale et nous ne sommes pas déçus ! Dupuis a cette fois rassemblé l’équivalent des quatre premiers tomes dans un grand format, en titrant Marzi, une enfance polonaise - 1984-1989.

Publié au sein de la prestigieuse collection Aire Libre, le volume impose d’entrée de jeu, présentant les diverses couvertures liées à cette partie de la série, qu’elles aient été publiées dans le Journal Spirou ou en albums.. Elle se poursuit avec deux introductions distinctes, écrites par chacun des auteurs. Une magnifique immersion pour le lecteur qui le place dans le contexte de la publication avant d’entamer la lecture de cette enfance à la fois commune pour les Polonais, et particulière à nos yeux d’Occidentaux qui vivions de l’autre côté du Rideau de Fer.

À la fin de cet épais volume, une série d’auteurs ont tenu à livrer une illustration en hommage pleine-page à Marzi. On y retrouve Marc Lizano, Boulet, Philippe Dupuy, Jean-Pierre Gibrat, Émile Bravo, Rudy Spiessert, Cyril Pedrosa, Benoît Feroumont, Karl T, Libon, Tomasz Lesniak, Matthieu Bonhome et les Kerascoet, excusez du peu ! Rajoutons que, comme souvent pour ces titres d’Aire Libre, une édition limitée à 777 exemplaires dotée une jaquette complémentaire ainsi qu’un frontispice signé par les auteurs est proposée aux collectionneurs. Une très belle édition à conseiller à ceux qui seraient passés à côté de cette série emblématique au ton à la fois politique et poétique, un univers aussi particulier que réussi.

La version limitée avec jaquette et frontispice.

De Napoléon à Hitler

Même si elles ne profitent pas d’un écrin aussi prestigieux, d’autres séries récentes bénéficient également d’une édition intégrale. Commençons par Bérézina, qui rassemble les trois tomes de la série réalisée par Frédéric Richaud et Ivan Gil. Après le succès de La Bataille, le tandem avait adapté un second roman du Prix Goncourt Patrick Rambaud. Nous retrouvons une nouvelle campagne napoléonienne, cette fois tristement célèbre, qui porte le nom de la rivière traversée par l’armée française en déroute.

De septembre à décembre 1812, huit chapitres font progressivement passer le récit de la farce à la tragédie, d’un empereur qui n’écoute plus personne, croyant tenir la Russie au bout de sa sabre, à une armée de malades et d’estropiés, réduite au plus petit nombre par les Cosaques, les maladies et le froid.

Cette intégrale au souffle froid, mais puissant, rassemble également les diverses notes disséminées dans les trois albums indépendants en un petit dossier de dix pages qui conclut l’intégrale de façon adéquate. Une belle idée de cadeau pour ceux qui auraient lu le roman ou se passionnent pour le destin de ces hommes broyés par l’Histoire.

Autre guerre, autre débâcle : le second recueil de Dent d’ours qui se déroule au printemps 1945, alors le IIIe Reich vit ses dernières heures. Comme à son habitude, Yann mêle savamment grande Histoire, personnages authentiques et tragédies romancées pour mieux nous faire vivre l’ambiance de l’époque au lecteur. Cette réussite doit beaucoup au dessin d’Alain Henriet soutenu par les couleurs d’Usagi qui dépeint cette tragédie avec un trait souple et clair, aussi à l’aise dans l’évocation des ruines des bunkers que dans les champs de la Silésie des années 1930.

Ce recueil regroupant les tomes 4 à 6 permet de faire patienter les lecteurs avant la prochaine série des mêmes auteurs. Outre les trois albums et leurs couvertures respectives, il reprend un dossier de vingt-quatre pages agrémenté de très belles illustrations et beaucoup de croquis d’Henriet. On y retrouve un passage du scénario à la planche, et surtout une très dense interview des auteurs, expliquant leurs choix historiques, narratifs et graphiques pour ces trois albums. Redoutable d’efficacité !

Tirages uniques pour des albums complémentés

Au-delà des intégrales rassemblant plusieurs albums, voilà plusieurs années que Dupuis se lance dans une nouvelle pratique éditoriale : des éditions qualifiées d’ « uniques » et qui mettent en valeur des albums parus dans l’année bénéficiant de quelques compléments ou avant-premières.

On retrouve ainsi l’excellent Nymphéas noirs tiré du roman éponyme de Michel Bussi et formidablement adapté par Fred Duval & Didier Cassegrain. Cette édition de trois mille exemplaire comprend une nouvelle jaquette, rendant toujours hommage aux peintures de Monet.

Un cahier graphique de huit pages rassemble également différentes études de couleurs inédites, ainsi que des illustrations, jaquettes et couvertures utilisées pour de précédentes éditions spéciales, dont celle de l’édition limitées à 777 exemplaires (voir ci-dessous). Une excellente idée de cadeau, mêlant polar, peinture et romance, pour l’une des meilleurs Aire Libre de cette année, malheureusement oublié de la sélection polar SNCF du FIBD d’Angoulême.

Le dessin de la jaquette de l’édition limitée parue en janvier fait partie du cahier graphique

D’autres éditions limitées et complétées rassemblent différentes thématiques porteuses : le dernier tome de Largo Winch Les Voiles écarlates est par exemple disponible dans une version enrichie de huit pages d’explications et d’interviews. Une opportunité pour mieux comprendre comment Philippe Francq & Eric Giacometti se sont documentés pour la réalisation de cet album.

Du pendu du pont de Londres (une anecdote authentique) aux photos des auteurs en repérage dans le métro moscovite, le fan des aventures de Largo trouvera là une excellente façon de prolonger sa lecture, surtout que cet album n’est pas beaucoup plus cher que l’édition courante. Seul piège, il faut savoir le différencier ! Car les deux couvertures sont presque identiques et pas mal de points de vente ont mélangé les deux éditions. Petit truc pour repérer le sésame : la couverture est plus claire, et surtout l’autocollant valide l’édition... s’il est encore présent sur l’album. Bonne chasse au trésor !

A gauche : l’édition limitée sans son autocollant - A droite : la version classique

Vrombissement et prises de tête

Deux autres éditions limitées ont attiré notre attention. Tout d’abord la version complétée du dernier Michel Vaillant, intitulée cette fois 13 jours, l’histoire vraie. Comme cela avait été le cas avec les deux précédents opus (Macao, l’envers du décor et Rébellion, l’histoire vraie), Dupuis institue un vrai rendez-vous avec les fans de sports mécaniques.

En effet, cette édition limitée de 4400 exemplaires publiée le mois dernier comprend non seulement la totalité de cette huitième aventure, mais elle est surtout complétée par un dossier de 24 pages intitulé Le grand retour de Michel Vaillant en F1.

Le lecteur est réellement plongé au cœur de la compétition-reine : grandes photos (parfois en double-page) et reportages pour expliquer comment les auteurs ont imaginé cet improbable retour du héros à la F1 en 13 jours. On suit l’entraînement des vrais coureurs automobiles, tout en faisant le parallèle avec l’aventure lue précédemment. Des QR codes placés à gauche et à droite permettent d’accéder à des contenus complémentaires : photos de repérages et vidéos filmées dans le stand de Renault F1 au Circuit Paul Ricard, un circuit privilégié pour Jean Graton et ses personnages de papier.

Deux pages extraites du dossier

Autre série et toute autre ambiance avec Mathieu Reynès et son héroïne Harmony. Cette série peut être considérée comme l’une des plus intéressantes parmi la nouvelle génération publiée par l’éditeur de Marcinelle. Fin août, Dupuis en a profité pour la valoriser via une édition limitée à deux mille exemplaires. Les planches de ce cinquième tome en tirage limité sont en noir et blanc, ce qui permet de remarquer le soin que l’auteur apporte à cette étape essentielle, surtout grâce au travail des ombres et aux aplats de noir qu’il place dans chaque case.

Avec son frontispice cartonné et signé par l’auteur, ainsi que son superbe cahier graphique de 16 pages qui rassemble de superbes illustrations en noir et blanc mais aussi en couleur, ce tirage à 22€ prend les atours d’un tirage de tête abordable par tous. C’est surtout l’occasion d’appréhender l’investissement passionné de Mathieu Reynès dans sa série. Certainement l’un des plus beaux albums de la nouvelle génération des auteurs de Dupuis, pour son rapport qualité-prix, mais aussi pour ses qualités artistiques.

La magie de noël made in Yoko

Terminons ce tour de piste des tirages complétés de dossiers par le dernier Yoko Tsuno paru en septembre dernier. Comme c’est le cas depuis 2005 et le T. 24 de la série, Dupuis double la sortie de la version traditionnelle du nouvel album avec une édition limitée en très grand format de 37 sur 26 cm. Cette collection intitulée "Esquisse d’une œuvre" reprend non seulement l’aventure de la plus célèbre des électroniciennes, mais aussi un dense cahier de 32 pages qui reprend les recherches et les crayonnés de Michel Leloup.

Ce tirage d’Anges et Faucons ne fait heureusement pas exception à la norme. Même si certains visages ont parfois perdu de leur harmonie, l’auteur de 86 ans continue d’étonner par la précision de son trait. Tout d’abord imaginé comme un récit de 32 pages dont il ne savait s’il pourrait en réaliser la fin, l’auteur a prolongé son histoire pour nous livrer au final une aventure de 62 pages qui a de quoi combler la patience de ses fans.

Dans ce volumineux dossier complémentaire, l’auteur explique comment il a imaginé le personnage de Yoko né la nuit du 24 décembre 1968, alors qu’il se laissait guider par la magie de Noël, seul devant sa télévision. De ces premiers croquis aux multiples explications de cette dernière aventure mêlant voyage dans le temps, et ancien avions comme dans Message pour l’éternité, Roger Leloup nous explique lui-même comment il a imaginé Anges et Faucons.

A la fois intime et très éclairant, cette naissance de Yoko à Noël nous donne l’occasion de vous souhaiter de bonnes fêtes si vous avez un réveillon de prévu, avant de vous retrouver dans quelques jours pour évoquer la suite des beaux livres édités par Dupuis en cette fin d’année.

(par Charles-Louis Detournay)

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