Alep et Deloupy : "Il y a peu d’albums qui traitent de la bande dessinée, de son monde et de ses auteurs"

8 mai 2020 0 commentaire
  • Alep et Deloupy constituent un duo bien occupé : ils sont non seulement à la tête de l'éditeur stéphanois Jarjille, mais ils sont également les créateurs de la série "Les aventures de la librairie l'Introuvable", qui fait le délice de bien des amateurs de bande dessinée. A l'occasion de la sortie du nouvel opus, très réussi, de la série, nous avons rencontré (virtuellement) les auteurs confinés pour qu'ils puissent nous décrire aussi bien leur œuvre que les conséquences de la crise sur leur maison d'édition.
Alep et Deloupy : "Il y a peu d'albums qui traitent de la bande dessinée, de son monde et de ses auteurs"
Le scénariste Alep, cofondateur des éditions Jarjille.
Photo DR

Pour commencer, comment allez-vous ? Comment se passe votre quotidien d’auteurs confinés ?

Deloupy  : Passé l’instant de sidération lié à la crise, je crois que ça va, enfin, disons que je fais avec… C’est évidemment une période étrange ! Je suis à la fois studieux et recentré sur les choses qui me paraissent essentielles. Il m’est difficile de me projeter plus loin, tellement l’avenir parait flou.

Alep  : Le quotidien d’un auteur est souvent d’être confiné, on regarde le monde s’agiter à l’extérieur. Là, pour le coup, c’est la vie extérieure qui s’est arrêtée un peu comme dans L’Éternaute de Héctor Germán Oesterheld.

La crise du coronavirus a de nombreuses conséquences, notamment la fermeture des librairies et l’annulation des festivals. Quelles répercussions tout cela a-t-il sur Jarjille ?

Alep  : Pour l’instant, la crise nous impacte surtout car elle ne nous permet pas de défendre nos trois nouveautés « Ciboulette et le poisson pilote », « Trucs en plus » et « Le Collectionneur », alors que le démarrage des ventes était excellent.

Nous comptons sur les libraires pour les reproposer après le déconfinement et ne pas les renvoyer trop vite chez notre diffuseur Makassar. Nous reprendrons aussi dès que cela sera possible le chemin des festivals et notre programme de publication interrompu pour l’instant.

La crise semble constituer également une source d’inspiration, puisque vous publiez, Deloupy, chaque jour un dessin en lien avec elle : en quoi consistent-ils et pourquoi cette initiative ?

Deloupy  : Raconter au quotidien une telle crise est difficile, tellement il ne se passe rien… J’entends par là que tenir une sorte de journal de confinement ne me paraissait pas opportun ! J’ai plutôt opté pour un dessin d’humeur, dont la base est une réaction, un décalage poétique, ou l’évacuation d’une peur, d’un stress… Ces dessins sont faits sans préméditation, au jour le jour, au feutre et au Typex puis postés sur Facebook et Instagram. J’ai été surpris par le grand nombre de réactions et l’attente qu’ils suscitent, preuve sans doute que nous avons tous besoin d’évacuer quelque chose, de se débarrasser, d’en rire ou d’en pleurer… en tout cas d’agir. C’est pour moi, un bon défouloir !

Juste avant la crise, vous avez publié un nouvel album : Il s’inscrit dans une série, pourriez-vous nous rappeler quels sont les traits de celle-ci et de quoi parle ce nouveau volume ?

Deloupy  : Le Collectionneur est le 4e tome de la série "Les Aventures de la librairie l’Introuvable", une librairie située à Saint-Étienne. Les albums précédents étaient : L’Introuvable publié en 2006, puis Faussaires publiés entre 2008 et 2010, puis en intégrale en 2016. Enfin, Lucia au Havre, (Hors-série).

L’originalité de la série tient au fait que les héros sont des libraires et que chacune des histoires prend pour prétexte un livre. C’était un album jeunesse sans valeur, volé à la librairie pour le premier tome. Une aventure inédite de Tintin pour Faussaires, et un roman policier autobiographique pour Lucia au Havre… Pour l’anecdote, L’Introuvable a aussi donné son nom à une librairie à Quimper en 2018 !

Ce quatrième tome, Le Collectionneur est l’occasion pour nous d’explorer un peu plus les liens qui unissent Max et Lucia et d’évoquer un épisode espagnol assez peu connu en France : Les bébés volés du franquisme. En mélangeant grande histoire et trajet plus intime nous souhaitions mettre un peu en lumière ce douloureux chapitre et surtout raconter une histoire originale et accessible à tous les publics.

Cela fait six ans que nous attendions ce nouveau chapitre de cette série qui est un véritable chant d’amour pour la bande dessinée classique franco-belge. Pourquoi une si longue durée ?

Deloupy  : J’étais accaparé de mon côté par d’autres projets, d’autres albums, et nous avons toujours eu à cœur, avec Alep, de nous lancer dans un nouveau tome seulement lorsque nous trouvions un bon sujet. C’était le cas avec Le Collectionneur et cet épisode franquiste, et nous aurions aimé pouvoir le faire beaucoup plus tôt…

Plus prosaïquement aussi, Jarjille est une petite structure qui fonctionne sans avance sur droits, difficile donc de travailler sur un album avec une pagination aussi importante, sans argent. Il a fallu intercaler le projet entre deux autres albums chez des éditeurs plus importants.

Dans les précédents volumes, notamment dans L’Introuvable ou dans Faussaires, la bande dessinée et son univers était vraiment au cœur de l’intrigue. Même si vous abordez la question du fanzinat, c’est ici moins le cas, la bédéphilie est moins centrale. L’objectif est-il de vous ouvrir à un public un peu plus large en vous adressant aussi à un lectorat moins averti du 9e art ?

Alep  : Avec une série, une fois que les personnages sont en place et que le champ de leurs aventures est ouvert, on peut raconter les histoires qui nous tiennent vraiment à cœur. Notre collectionneur « Alberto » qui suit, de façon compulsive, les auteurs de leurs premiers fanzines jusqu’à leur dernière création fait aussi parti de l’univers de la bande dessinée. Ses goûts éclectiques ont beaucoup à voir avec nos propres centres d’intérêts, je pense que l’on peut aimer ce média autrement que de manière générationnelle, apprécier en même temps et pour des raisons différentes Calvo, Hermann et Pierre Maurel

Cette thématique du vol d’enfants organisé par l’État franquiste est peu abordée dans la bande dessinée. Comment vous êtes-vous intéressés à ce sujet ?

Deloupy  : Le collectionneur, est d’abord né de l’écoute d’une émission de Daniel Mermet "Là-bas si j’y suis" sur les enfants volés du franquisme... Ne connaissant pas cette histoire, j’ai d’abord songé à la traiter de manière frontale, dans un album dont ça aurait été le thème central... Puis, en en discutant avec Alep, il est devenu évident que cette thématique pourrait s’intégrer dans une des histoires de la librairie l’Introuvable. Nous avions décidé très tôt que Lucia était d’origine espagnole, qu’elle avait fui la Guerre civile... cette histoire de bébés volés pouvait donc être la sienne aussi... Si l’on rajoute certaines anecdotes entendues sur les salons, à propos de collectionneurs compulsifs ou extraordinaires, il n’en fallait pas plus pour avoir les ingrédients du récit, même si ça nous a pris quelques années.

Alep  : Comme beaucoup de scénaristes, j’ai des envies, des projets pour mes personnages : Lucia et Max n’échappent pas à la règle. Nous savions depuis longtemps, Deloupy et moi, que l’enfance de l’un et le passé espagnol de l’autre, prendraient une part importante dans leur histoire. Mais je ne me serais jamais autorisé à traiter un sujet aussi sensible sans l’avoir longuement étudié avant. C’est seulement après avoir lu de nombreux témoignages et compulsé de nombreux livres que j’ai pu concevoir le traumatisme qu’avait dû être ce programme de vol d’enfants théorisé par le franquisme et mis en action avec la complicité des religieux et d’une partie du corps médical.

De plus en plus d’albums utilisent le sport comme un sujet à part entière, un révélateur de nos sociétés. Dans Le Collectionneur, le football est décrit comme un élément socialement et culturellement important à Saint-Étienne, un véritable enjeu politique dans l’Espagne franquiste. Pourquoi cet attrait pour le sport ?

Alep  : Comme nous et tous ceux qui ont grandi dans les années 1970 à Saint-Étienne, on sait pour l’avoir vécu dans les cours de récréations, l’importance sociale du football, du moins quand celui-ci défendait de vraies valeurs ! Plus de quarante ans après, tous les joueurs de l’ASSE de cette épopée se considèrent encore comme stéphanois ; qu’en sera-t-il de Zlatan Ibrahimović et du Paris Saint-Germain dans quarante ans ? Le slogan du Barça est toujours « Le Barça est plus qu’un club », il faut croire que ce passé commun entre Barcelone et Saint-Étienne a joué un rôle non négligeable dans le choix qu’a fait Lucia de s’installer dans le Forez…

Avec Sandrine Saint-Marc, vous aviez trouvé une co-scénariste construisant avec vous le récit comme un ping-pong d’idées dans Pour la peau. Avec Alep, le travail est très différent, puisqu’il intervient à la fois sur l’aspect éditorial, sur le scénario et sur les couleurs. Même si vous ne précisez pas dans l’album qui fait quoi, pouvez-vous expliquer comment fonctionne votre duo et comment il évolué avec le temps ?

Deloupy  : C’est forcément différent, car il ne s’agit pas d’une relation dessinateur/scénariste classique : nous avons créé tous les deux les personnages et mis en place le concept de la série et nous discutons du sujet, des rebondissements avant qu’Alep ne se charge de la forme écrite du scénario.

Je ne travaille que sur des suites dialoguées qu’il me propose, et comme pour mes autres albums, avec le moins d’indications scéniques possibles. Je fais un storyboard très succinct, qui me laisse beaucoup de liberté de mise en scène. Je soumets toujours mes crayonnés, assez précis aux auteurs avec qui je travaille, et cela permet d’ajuster soit le dessin, soit une partie dialoguée. Je suis très sensible au rythme que l’histoire va imposer au lecteur… Surtout pour une histoire comme celle-ci, qui mêle à la fois des éléments de polar, d’histoire, et qui est aussi un récit intime, dans le sens où l’on dévoile des pans de la vie de Lucia, la libraire, que nous n’avions qu’esquissée jusque-là.

J’aime beaucoup cette forme de travail, cette liberté, qui tient à la fois de l’improvisation et de la surprise, et d’une certaine rigueur dans la construction.

Et le dessin et les couleurs ont beaucoup évolué en six ans, gagnant à la fois en précision et en nuances : s’agit-il d’une démarche consciente et volontaire ou n’est-ce que le reflet de ces six années de travail sur d’autres projets ?

Deloupy  : C’est le fruit d’une évolution graphique, donc plutôt inconsciente. Le premier tome de la série date de 2006 et c’était mon premier album, j’ai beaucoup dessiné ces dernières années, sur des projets lourds, à la fois en pagination et en contenu… D’où une forme de maturité. Mais il faut aussi ajouter un élément de réflexion supplémentaire qui est que cette série prend vie et qu’elle gagne de nombreux lecteurs et fans, sans presse ou presque et avec une structure éditoriale qui n’a pas la force de frappe des grandes maisons d’édition. Nous avons donc envie de la faire vivre, qu’elle se développe.

Cette « Méta BD » est un genre à elle toute seule, il n’y a pas tant d’albums que ça qui traitent de la bande dessinée, de son monde et de ses auteurs.

Le premier volume de la série L’Introuvable faisait 48 planches, les deux volumes composant la seconde aventure en faisaient 96, et ce nouvel opus fait 72 pages et il ne constitue qu’une première partie. Avez-vous besoin de davantage de place pour vous exprimer au fur et à mesure que vos personnages prennent de l’épaisseur psychologique ?

Alep  : Il n’y a pas de règles prédéfinies, seule l’importance du sujet nous guide et nous avons la chance de pouvoir composer notre récit sans autre contrainte que celles que nous nous imposons.

Le dessinateur Deloupy
DR

Deloupy  : Nous avons en duo une nouvelle histoire de la librairie l’Introuvable, qui s’appellera « L’Affaire Chaland  », et qui mettra en scène le dessinateur Yves Chaland qui a fait ses études aux Beaux-Arts de Saint-Étienne avant de s’envoler pour la destinée qu’on lui connait. Cette histoire courte, s’intercalera entre l’épisode « Lucia au Havre » et « Le Collectionneur ».

Le Collectionneur se termine par un point d’interrogation et le lecteur attend impatiemment la suite : pour quand est-elle prévue ?

Alep  : De fait, la prochaine histoire « L’Affaire Chaland » se situera avant « Le Collectionneur » et donc ne pourra pas répondre à ces interrogations, mais il ne fait aucun doute qu’un lecteur attentif devinera en partie la suite de l’histoire. Regardez bien, de nombreux petits cailloux sont là pour vous guider… pour les autres, il faudra attendre un peu mais le travail avance…

À part cette nouvelle enquête de la librairie « L’Introuvable », avez-vous d’autres projets en cours ?

Deloupy  : Je travaille aussi sur d’autres projets, l’un pour Jarjille sur un texte du romancier Jean-Noël Blanc, intitulé L’Arme et pour Casterman, sur un album scénarisé par Gilles Rochier, Impact, et qui sortira en début d’année prochaine. J’enchaîne ensuite sur un album intitulé Appelés, chez Marabulles, avec Swann Meralli au scénario, qui va clore le diptyque commencé avec « Algériennes ».

Une planche de l’album Impacts, à paraître

Alep  : Je profite du confinement pour finaliser une bande dessinée pour la Ligue de Protection des Oiseaux avec William Augel au dessin qui sortira normalement en octobre 2020. Plusieurs autres projets pour d’autres éditeurs sont en cours mais il est encore trop tôt pour en parler.

(par Tristan MARTINE)

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Dessins de © Deloupy

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