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Alexandre Franc : "Régis Debray est sans doute l’essayiste que j’ai le plus lu, et dont les idées m’ont le plus marqué."

Avec Cher Régis Debray, Alexandre Franc invente l'essai épistolaire échangeant ses bandes dessinées avec les réflexions du grand écrivain, fondateur de la médiologie et grande figure de la Gauche française.
Alexandre Franc : "Régis Debray est sans doute l'essayiste que j'ai le plus lu, et dont les idées m'ont le plus marqué."
Cher Régis Debray - Par Alexandre Franc
Ed. Futuropolis

La première page de votre album cite ActuaBD. Vous n’auriez pas dû, on va roucouler pendant 106 ans maintenant...

Tant mieux si on roucoule ! J’ai effectivement mentionné cette interview que vous avez faite de Régis Debray sur ActuaBD en 2011, parce c’est de là que tout est parti. Autant l’avouer tout de suite, il y a eu du copinage dans cette affaire : au cours de cette interview, Debray disait qu’il ne serait pas opposé à l’idée de faire une bande dessinée s’il rencontrait un dessinateur ; en lisant ça, j’ai aussitôt posté un commentaire en bas de l’article pour me porter candidat, à tout hasard, sans du tout y croire ! Or, il se trouve que vous et moi, nous nous connaissions un peu (nous avons notamment concocté, en 2008, un livre sur Mai 68). Ce qui fait que vous avez bel et bien transmis ma candidature à Debray, qui, loyalement, ne s’est pas dérobé. Quant à ActuaBD, j’avoue sans honte que c’est le site sur la bande dessinée que je lis le plus régulièrement, comme à peu près tout le monde dans le milieu, non ? (même si on aime bien détester ActuaBD !) Alors il faut rendre à César...

Vous avez choisi le mode de l’interpellation épistolaire. Pourquoi ce choix ?

Au départ, Debray n’était pas spécialement désireux de faire une bande dessinée, il faut bien le dire, encore moins avec un auteur inconnu. Il a d’autres façons de s’occuper... Pour le convaincre, j’ai pensé qu’il fallait que je lui propose quelque chose. Et comme j’aimais ses textes, je voulais qu’on retrouve son écriture telle quelle dans le livre. Je ne voulais pas qu’il m’écrive un scénario que j’aurais illustré, ça ne l’aurait pas intéressé, et moi non plus. Je lui ai donc proposé, en toute immodestie, une sorte de correspondance. Je lui enverrais des lettres sous forme de bande dessinée, il me répondrait par des textes. L’idée lui a plu et il m’a donné son accord.

On a l’impression, à la lecture de votre livre, que Debray et vous aviez un projet en commun qui ne s’est pas concrétisé, que vos envies de bande dessinée ne coïncidaient pas. Votre album mentionne ses absences de réponse récurrentes, voire son absence tout court. Quelle a été la genèse de cet album ?

Pour interpeler Debray sur le mode de la correspondance, je dis « je » et je me mets en scène, moi, Alexandre Franc, auteur de bandes dessinées. Dans les premières pages, je me dessine donc en train d’évoquer notre future bande dessinée : qu’allons-nous raconter ?, quel scénario ?... Mais c’est un artifice, le projet a dès le début été de faire une correspondance. En revanche, c’est vrai que nos envies n’ont pas forcément coïncidé. Je pense que Debray aurait voulu écrire sur le travail d’un plasticien, un artiste qui s’exprime par la matière, alors que mes planches sont une forme de discours, et dessiné de manière assez rudimentaire. Il y a donc eu un certain malentendu, accompagné d’un certain silence de sa part, et j’évoque tout ça dans les pages. Qui plus est, Debray se demandait (et moi aussi) si j’allais trouver un fil conducteur. Il ne s’agissait pas d’égrener simplement des saynètes. Je pense que c’est une autre raison pour laquelle il m’a laissé mariner un peu. Je lui ai donc envoyé un certain nombre de pages qui sont restées sans réponse, les mois passaient et je n’étais pas loin de laisser tomber ! Mais quand j’ai commencé à y voir clair dans la thématique du livre, les pages ont pris une cohérence et là, Debray m’a répondu !

Alexandre Franc à Paris, en septembre 2013.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD

Il semble qu’il fait partie des auteurs qui vous ont intellectuellement construit. Qu’en est-il ?

Je ne sais pas si je suis « intellectuellement construit » ! Comme beaucoup de gens, j’ai une pensée et des idées d’autodidacte, j’ai parfois du mal à les organiser et je ne suis pas toujours certain de pouvoir penser par moi-même ! Mais effectivement, Debray est sans doute l’essayiste que j’ai le plus lu, et dont les idées m’ont le plus marqué. Cette occasion de faire un livre ensemble était donc été assez miraculeuse.

Vous insérez des citations de Debray, avec d’autres, de Jules Ferry. Pour mieux souligner deux conceptions contradictoires de la République ?

Vous avez raison, les citations reproduites dans les planches sont soit de l’un, soit de l’autre, donc elles opposent les deux hommes et leur pensée. Debray est le héros intellectuel de cette bande dessinée, tandis que Jules Ferry joue le rôle du « bad guy » ! Cela dit, je ne me permettrais pas de porter un jugement sur Jules Ferry. En instituant l’école obligatoire, et notamment la gymnastique « dans un double objectif de régénération de la race et de mobilisation nationale », à une époque où les pays européens se livrent à une surenchère militaire et coloniale, il est simplement de son temps (même si Clemenceau, à qui l’oppose un fameux débat à l’Assemblée en 1885, se montre beaucoup plus avancé et proche de nos conceptions d’aujourd’hui.)

Cher Régis Debray - Par Alexandre Franc
(c) Futuropolis

En lisant Debray, qui est un écrivain de grand talent, j’y vois comme le continuateur d’aventuriers-écrivains comme André Malraux, Arthur Koestler ou Romain Gary. Des gens qui cadrent mal avec notre époque, entre la troisième et la quatrième République, somme toute, des acteurs de la Seconde Guerre mondiale... Qu’en pensez-vous ?

Je crois que Debray a dit, comme beaucoup de gens de sa génération, qu’il était « né trop tard ». En 1960, les jeunes étudiants communistes avaient le sentiment que l’Histoire s’était jouée sans eux, qu’il aurait fallu avoir 20 ans pendant la guerre d’Espagne !... C’est parce que le temps des combats était fini en Europe que Debray est parti faire la révolution sous les tropiques. En mai 68, Debray était prisonnier en Bolivie, condamné à mort par le régime militaire. Vus de sa cellule, les événements du Quartier latin ne lui paraissaient pas très sérieux. Par cette lucidité, il était cette fois en avance sur son temps. Quant au Debray d’aujourd’hui, il est patriote, ce qui est un autre anachronisme, et presque un gros mot !

Les thèmes que vous vous mettez en exergue, et qui sont ceux de Debray : la République, la France, la colonisation, les grands hommes, jusqu’à la relation au père très peu présent, sont ceux qui structurent votre album. Ils sont importants pour vous ?

La relation au père, oui. Sans que ce soit conscient, je me suis souvent cherché des pères de substitution : professeurs, amis plus âgés, mentors... jusqu’à Régis Debray, dont une génération me sépare. En relisant ses livres, j’ai vu que Debray s’était lui aussi cherché des pères de remplacement, c’est donc devenu un des sujets de la bande dessinée. Quant aux autres thèmes, ils s’imposent d’eux-mêmes à partir du moment où on se met à réfléchir sur « ce qu’on est, d’où on vient » au-delà du cercle strictement familial. Mais ils sont difficiles à manipuler, un peu explosifs, et je ne m’y serais pas aventuré si je n’avais pas eu la pensée de Debray pour me guider.

Vous prenez d’emblée un ton très personnel. On voit jeune père, en famille, dans la difficulté de gagner votre vie comme auteur de BD, de vivre cette passion dans une relation de couple, s’interrogeant sur la manière d’approcher votre travail, notamment la question de l’autofiction, de la représentation... C’est très moderne. Dans quelle lignée d’auteurs vous situez-vous ?

Si Crumb n’avait pas existé, et après lui les auteurs de chez Ego Comme X, l’Association, Cornelius, etc., je n’aurais sans doute pas choisi cette forme, entre essai et autofiction. Je serais encore à vouloir faire du Tintin, ou du Ric Hochet, car mes vraies influences, celles de l’enfance, les plus indélébiles, sont « franco-belges ». J’ai commencé à dessiner en copiant Hergé, et je ne m’en suis jamais complètement détaché. À 18 ans, je ne lisais quasiment que les albums des éditions du Lombard, à cause du journal Tintin... J’aurais pu m’appeler Freddy Lombard ! Je n’ai élargi mon champ de vision que beaucoup plus tard, avec la BD « indépendante » française et américaine. Je suis donc un peu entre deux chaises, avec un code génétique très classique et des aspirations qui me poussent vers quelque chose de plus sophistiqué.

Cher Régis Debray - Par Alexandre Franc
(c) Futuropolis

Graphiquement, votre trait a évolué depuis Mai 68... Vous avez trouvé votre style ?

Peut-être ! J’ai eu quarante ans cette année, et à quarante ans, il faut avoir trouvé son style, non ? (sinon, on a raté sa vie.)

On vous a vu contribuer à l’aventure collective Les Autres Gens. Quels sont vos projets ? Seul ou avec d’autres auteurs ?

Justement, Les Autres Gens m’ont beaucoup aidé à mettre au point mon dessin. Je suppose que ce feuilleton a joué le rôle que jouait autrefois la publication en journaux pour les jeunes auteurs : voir ses dessins publiés à côté de ceux des autres est très stimulant et très formateur. Donc, merci Thomas Cadène.

Quant à mes futurs projets : je vais me mettre au dessin d’un « bio-pic », commande des éditions Marabout. Et rien d’autre pour le moment, même si j’aimerais beaucoup refaire un livre chez Futuropolis, car j’y ai rencontré des gens formidables : Sébastien Gnaedig, à qui j’ai envoyé le projet et qui a eu le bon goût de s’y intéresser, et Claude Gendrot, qui a été mon éditeur ; un éditeur attentif, attentionné, passionné, une crème d’homme !

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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1 Message :
  • J’ai eu le bonheur de tomber sur cet ouvrage "interculturel" !Génial d’humour profond et de réflexion de DEUX SAGES DE LA VIE , l’un riche de sa curiosité autodidacte l’autre fort de son expérience philosophique mise à l’épreuve de tous les terrains ! Oui c’est un bonheur de lire vos dessins Mr FRANCK et de voir vos écrits Mr DEBRAY !

    J’ai eu le privilège de rencontrer Régis DEBRAY , chez lui pour évoquer brièvement , un moment de sa vie , son passage dans la guerilla bolivienne avec l’idée de recueillir des informations sur une autre guerillera argentino allemende TANIA tuée par l’armée lors de son exfiltration .

    Comme une "groupie de Bruel" ,plein d’émotion , j’ai plané dans nos échanges et n’ai pu sortir que des niaiserie scolaires en face de ce prof de l’existence que j’ai lu et relu dans plusieurs de ses écrits éclectiques tous empreints de réfexions salutaires enchassées dans un humour et une distance qui vous met à l’aise aussi empêtré que vous puissiez être dans votre gangue d’ignorances !
    Ma timidité aidant je n’ai pas honoré ma parole ne donnant pas suite à une invitation à partager un asado argentin chez moi dans les YVELINES , effrayé à l’idée de l’ennuyer par des réflexions aussi puériles que celle lancée sur son pallier " vous écrivez bien" ...suivi d’un silence de sa part interprété " ...pas de temps à perdre ....".Ou peut être était ce la crainte de voir mon épouse argentine également fascinée par cet homme qui avait connu le CHE lui porter un intérêt qui eut pu me dérouter , voir "Les MASQUES" !
    Bref tout ceci pour dire que je me suis retrouvé dans le questionnement de votre BD et j’ai lu dans l’épistolaire debraysien l’essentiel de ce que j’ai pu comprendre dans quelques pans de sa philosophie mise à l’épreuve du terrain .Oui je suis un agronome de province , né dans une ferme d’une vallée glaciaire et heureusement je me suis échappé de la ferme , de la famille et ma vallée ....à PARIS et dans le monde !

    Donc de ce pas je vais faire acheter cette correspondance dessinée à mon ami admirateur de "Régis" comme il dit et plaide dès maintenant pour qu’elle soit étudiée dans toutes les classes du secondaire !!!
    Félicitations Mr Franck et MERCI !

    PS : - votre représentation de son salon est parfaite !
    - ce serait super si vous repreniez votre concept pour " creuser" chacune des étapes de vie de Régis DEBRAY ou de chacun de ses ouvrages ( ex : LE FESTIVAL d’AVIGNON - LA RENCONTRE AVEC LE CHE - LES ORS DE LA REPUBLIQUE ...)

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