Alexandre Millon : « La vente publique sanctionne la cote d’amour du public envers un auteur »

18 juin 2010 4 commentaires
  • L’année dernière, la maison Millon s’associait avec Petit Papiers pour créer une vente d’exception à Bruxelles. Malmenés par la concurrence, c’est finalement un duplex qui servit d’astuce à ce que la vente se réalise. Un an plus tard, la seconde vente comporte à nouveau de très belles pièces, avec des invités prestigieux … et toujours en duplex !

Pour des raisons légales, votre première vente bruxelloise avait nécessité de se réaliser en duplex avec Paris. Avez-vous revu votre organisation ?

AM : Absolument pas ! Nous trouvons que, malgré tous nos défauts, on avait été plutôt compétents, que c’était devenu notre atout et notre marque de fabrique. Nous allons donc récidiver : exposition à Bruxelles et à Paris, vente en Duplex entre les deux capitales. Nous avons eu la chance d’avoir deux salles pleines lors de cette première vente exceptionnelle, et nous espérons récidiver.

Quels avaient justement été les résultats de cette première vente version Petits Papiers ?

Alexandre Millon : « La vente publique sanctionne la cote d'amour du public envers un auteur »
Certains auteurs confient directement leurs oeuvres à Millon & Petits Papiers ...

AM :Nous avons vendu environ 75% des pièces présentées, pour un total qui atteignait 100% de l’estimation total du catalogue : une vraie réussite ! D’ailleurs, nous n’avions pratiquement fait aucune publicité en France. Or la salle de vente était comble à Bruxelles, mais aussi à Paris, chacune des capitales ayant acquis la moitié des œuvres. C’était donc autant un équilibre qu’une réussite.

Cette seconde vente présente quatre invités : Giraud-Moebius, Manara, Luc Schuiten et Claude Renard. Qui est en l’instigateur ?

AM : Les demandes des auteurs rencontrent les nôtres dans l’idée de mettre en avant leur travail.

Luc Schuiten : Je n’avais pas pensé vendre mon travail original, avant d’y repenser plus objectivement après la demande de Petits Papiers. Bien sûr, je ne peux pas vendre les œuvres des expositions itinérantes, mais j’utilise souvent des reproductions de plus grandes dimensions. Ces originaux, ou de secondes versions non utilisées, peuvent alors mener leur propre vie à l’extérieur de mes cartons à dessin.

Cette vente permet également d’attirer le feu des projecteurs ?

LS : Ma démarche artistique n’est pas seulement esthétique, elle est également militante. Promulguer mes œuvres fait partie de mon travail à part entière. La société a effectivement une vue sombre et inéluctable de notre avenir. Il est grand temps de changer cette vision pour réfléchir ensemble à de vraies solutions. Mes livres et mes expositions sous-tendent ce projet, tout autant que la vente de mes dessins.

Mais une bonne part proviennent également des particuliers. Ici, une planche de la Mine de l’Allemand perdu

François Schuiten, votre frère, trouve une autre dimension aux originaux !

LS : Nous nous retrouvons sur beaucoup de points, mais nous nous différencions sur d’autres. François préfère les Cités Obscures, mes dessins présentent les Cités Lumières. Pour Carapaces, nous avons fusionné nos énergies dans une thématique positive. Mais François continue d’utiliser la narration, procédé que j’ai totalement abandonné. Dans les objectifs que je me suis fixés, la narration retire une part de crédibilité et donc de réalité possible. Je préfère planter le décor pour inviter le spectateur à s’y installer.

Bien entendu, le succès des livres des Cités Obscures permet de faire passer différemment le message évoqué. Dans le cadre de la vente de l’original, même si plusieurs personnes sont intéressées par l’œuvre, elle n’appartiendra qu’à l’acquéreur final.

Les ’Cités Lumières’ de Luc Schuiten. Ici, une rue en 2050.

AM : Nous touchons là à la déperdition d’émotion : entre un album tiré à des milliers d’exemplaires et un original, il y a un regain d’émotion à l’arrivée de ce dernier, car le public n’imaginait d’ailleurs pas cela lui soit un jour accessible. Ainsi, la cote d’amour du public pour un auteur n’est pas toujours complète si elle n’a pas été sanctionnée par des enchères publiques. Le nombre d’albums imprimés n’est d’ailleurs pas un réel indicatif, car il ne tient pas compte des invendus. Pour la rareté et la qualité des originaux, leurs enchères sont très révélatrices. Nous sommes donc en quelque sorte un aboutissement pour les auteurs, et c’est grâce aux relations que nous avons pu créées, que Millon et Petits Papiers peuvent présenter un catalogue de vente d’une telle richesse et et d’une telle qualité.

Vous recevez donc des pièces directement des artistes, mais on retrouve dans cette vente pas mal de pièces parfois plus anciennes …

AM : Et qui proviennent de collectionneurs eux-mêmes. Après la réussite de la première vente dont les œuvres venaient majoritairement des auteurs en ligne directe, les possesseurs de certaines pièces de qualité sont également venus nous trouver afin de pouvoir les mettre en vente. C’est un processus naturel. On ne peut faire une première vente sans se fournir à la source, et c’est lors de la seconde vente que l’on juge de la réussite et de l’image que l’on a fait passer, avec la diversification des vendeurs. Par exemple, pour le chapitre consacré à Jean Giraud – Moebius, il y a donc une galerie de trois portraits présentant ses personnages majeurs, à savoir le Major Grubert, Arzach et Blueberry, qui se mêlent aux pièces apportées par les collectionneurs. Jean Giraud élève juste encore un peu sa cote, si c’est possible. Pour d’autres auteurs, la vente peut aussi revêtir l’aspect d’un couperet, d’un jugement parfois difficile, même s’il est toujours juste.

Certaines personnes spéculent maintenant allègrement sur la bande dessinée. Quelle est votre position à ce niveau ?

AM : C’est mon métier d’en jouer. Même si la vente d’originaux en bande dessinée est une discipline assez jeune, elle possède un aspect qui n’est pas malsain car, si nous sommes le reflet des modes, les enchères atteintes deviennent des cotes, donc un référent sur le marché. D’ailleurs, les auteurs qui viennent nous trouver désirent être sanctionnés en vente publique. Nous sommes là pour les accompagner, voire parfois pour les dissuader car ce n’est pas toujours le bon moment pour se lancer. En bande dessinée, beaucoup de paramètres entrent en ligne de compte, il faut pouvoir les comprendre et les dompter.

La vente regroupe beaucoup de très grands auteurs (Bilal, Tardi, Hermann, Gotlib, Meynet, Serpieri, Gibrat, etc.), mais aussi des courants très divers, tels des visions plus modernes (Larcenet) et un grand chapitre consacré aux Américains. Ici une couverture de Will Eisner.

Regardant les quatre invités de la vente, on ressent pourtant une grande différence entre eux !

AM : Nous sommes face à des réalités et des notoriétés différentes. Bien sûr, nous ne voulons pas présenter tous les auteurs incontournables dans la même vente, car nous brûlerions nos cartouches pour la suivante. Mais d’un autre côté, si nous présentons des auteurs très renommés pour asseoir la qualité du catalogue, nous voulons aussi faire découvrir des dessinateurs réputés, mais parfois moins connus de notre clientèle friande d’originaux. Cela permet de créer une unité autour du franco-belge.

Le concept d’original évolue très fort avec l’intervention du travail direct en numérique. Comment réagissez-vous par rapport à cela ?

AM : Le numérique permet de réaliser des tirages d’une grande qualité qui peuvent être signés par l’auteur. On peut d’ailleurs ajouter la touche d’aquarelle ou de gouache qui fera la spécificité de l’œuvre par rapport à la précédente. Bien sûr, un problème peut subvenir s’il y a trop d’intervenants ne possédant pas assez de rigueur. Car on peut retirer chaque année une série d’originaux à partir du même fichier, mais cela irait à l’encontre de la valeur de ce qui a déjà été vendu, et donc de la cote de l’auteur.

Après une vente en juin 2009, voici la mouture 2010. Allez-vous vers une vente annuelle, ou le matériel que vous avez pu dénicher vous permet-il de multiplier les occasions ?

AM : Effectivement, nous programmons déjà une vente à l’automne 2010. À côté des ventes, nous sommes également fiers de pouvoir éditer des catalogues de cette qualité. Dans cent ans, nous ferons sans doute référence, car étant parmi les premiers. Bien entendu, nous ne sommes pas la seule maison à s’intéresser à la bande dessinée, surtout en France, mais cette concurrence est saine car elle nous pousse à donner le meilleur de nous-mêmes.

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Télécharger le catalogue de la vente

La bande dessinée : un art en mouvement

Vente aux enchères publiques le dimanche 20 Juin 2010 14h en duplex-live Paris-Bruxelles

PARIS
Espace Pierre Premier
17, av. Pierre Ier de Serbie
75016 Paris
Métro Iéna - Bus 3

Bruxelles
Théâtre du Vaudeville
Galerie de la Reine 13
1000 Bruxelles

Exposition à Bruxelles ce 17 juin de 11 h à 18 h

 
Participez à la discussion
4 Messages :
  • « La vente publique sanctionne la cote d’amour du public envers un auteur »
    Rigolo comme réflexion.... on est ici dans le monde de l’argent, pas dans celui de l’amour du public... les collectionneurs friqués n’ont rien à voir avec le "public" pour qui la valeur d’un auteur (et surtout de son oeuvre)relève plus de l’émotion que de la possession...
    Mais il faut bien que tout le monde vive !

    Répondre à ce message

    • Répondu le 22 juin 2010 à  12:55 :

      Mimi, je trouve votre vision de la situation plutôt manichéenne. La passion serait pour le public et la spéculation pour le collectionneur ? Il existe certainement des collectionneurs passionnés...

      Répondre à ce message

    • Répondu le 22 juin 2010 à  13:25 :

      Bien d’accord avec vous, Tom Tom et Nana ont une cote d’amour du public bien supérieur à ce que pourra avoir un Druillet par exemple, mais le prix du papier vendu n’aura rien à voir. D’un côté des auteurs qui font un oeuvre honnête pour un public d’enfants qui adore ça, et de l’autre un vieux margoulin resté bloqué dans les années 70 qui nous pond des sous-Avatar acrylique et crayons de couleurs pour gogos fortunés qui n’y connaissent rien.
      Ce qui intéresse les galeristes, ce n’est pas la "cote d’amour du public", mais leur portefeuille.

      Répondre à ce message

    • Répondu par Oncle Francois le 22 juin 2010 à  14:37 :

      Effectivement, ce n’est pas exact. Car si Hergé, Franquin Peyo et Uderzo obtiennent des prix-records quand leurs originaux sont proposés à la vente, il n’en est pas de même des auteurs qui illustrent les textes de Jean van Hamme (Vance et Francq entre autres)ou même de Zep. Et pourtant, ces auteurs sont habitués à des tirages supérieurs à 500 000 exemplaires en langue française.

      D’autre part, je remarque que les frais acheteurs s’élèvent à 26% TTC chez Maître Millon, ce qui me semble élevé....

      Répondre à ce message