Alexis Chabert & François Dimberton : "La transgression, c’est essentiel dans la création."

26 novembre 2015 0 commentaire
  • De passage à Bruxelles pour une séance de dédicaces chez Brüssel, François Dimberton et Alexis Chabert, les auteurs d'une biographie de Serge Gainsbourg chez Jungle, nous ont accordé un moment, le temps d'un entretien.
Alexis Chabert & François Dimberton : "La transgression, c'est essentiel dans la création."
Gainsbourg - Par François Dimberton et Alexis Chabert - Ed. Jungle

Quelles ont été vos réactions respectives lorsque la maison Jungle vous a proposé ce projet ?

François Dimberton : C’est effectivement la maison d’édition qui nous a proposé le sujet. On a sauté dessus parce l’on a trouvé que c’était très intéressant, original. On avait déjà travaillé auparavant, notamment sur une biographie de Louis de Funès chez Delcourt. Mais nous avions fait auparavant un premier album ensemble, il y a plusieurs années : « Taxi Molloy » chez Grand Angle / Bamboo. On commence à se connaître, question boulot, et cela fonctionne bien entre nous. Aussi, quand la proposition nous a été faite, on a dit oui avec grand plaisir

Le travail de recherche préparatoire a-t–il été plus laborieux que pour votre Coluche ?

François Dimberton : Non c’est la même chose, en ce qui me concerne en tant que scénariste, ce sont des gens que ce soit Coluche, De Funès, Gainsbourg ou Johnny que j’ai réalisé aussi pour Jungle, qui font partie de ma vie. J’ai 63 ans, je suis né avec ces gens là, même si cela ne sont pas forcément des gens que j’ai suivis au jour le jour, ils font un peu partie du patrimoine national. On naît avec, on vit avec, on en sait plein de choses, d’autres que l’on ignore, mais je m’aperçois que c’est une immersion qui est quand même beaucoup plus facile que pour un personnage historique que l’on ignore complètement. Là, on a l’époque, le personnage.

C’est une espèce de Docteur Jekyll/Mister Hyde, génie émotif et volontairement décalé qui se considérait comme un gigolo vis-à-vis du public dans ses propres créations, et comme un maquereau quand il écrivait des textes pour les autres interprètes ?

François Dimberton : Elle est sympa votre définition ! Il y a un point commun avec Coluche : ce sont des gens qui se mettent à transgresser les tabous et que l’on aperçoit au moment où ils commencent à transgresser. Ils ont été No Limit tous les deux. Coluche avait cette belle formule : « Je suis capable du meilleur comme du pire et dans le pire, je suis le meilleur ». On peut l’appliquer à Gainsbourg. C’est cela, son côté Dr Jekyll et Mr Hyde. C’est un type, au début extrêmement élégant, une sorte de dandy, très touchant, plein de fragilité avec des textes parfaitement ciselés. Dans la fin de sa vie, au fur et à mesure, il devient Gainsbarre, un homme perdu, qui s’abandonne, qui meurt d’alcool. La transgression, c’est essentiel dans la création, il n’y en a pas sans transgression.

François Dimberton & Alexis Chabert
Photo : Rolland Massart

Alexis, vous remerciez la Schola Cantorum pour avoir autorisé la visite de la chambre de Lucien et Lise, qu’avez-vous ressenti de particulier et avez-vous trouvé cette petite trappe qui permet de voir la scène ?

Alexis Chabert : Le but était là, il fallait que je trouve le passage, c’est cela qui m’intriguait parce que François avait écrit cela. En fait, quand on ouvre le double placard, cela donne directement dans la chapelle. Pas tout à fait, en fait : il y a quand même une sorte de terrasse ajourée et qui tombe sur cette chapelle mais je l’ai vue à ce moment. Alors évidemment ressentir, c’est un bien grand mot, mais pour moi c’était une occasion de m’imprégner du lieu, et de me dire : « Tiens, Gainsbourg il a été là avec sa première femme ». C’est simple, c’est une pièce avec quatre murs... Par contre, j’ai pris en photo l’armoire et je l’ai redessinée dans l’album et je pense qu’elle est d’époque. J’ai contacté l’école et j’ai pu visiter tout le bâtiment. En revanche, l’histoire de l’escalier qui montre à la piaule n’est pas le bon, je l’ai fait express. J’ai opté pour le plus impressionnant car l’autre plus ancien, plus étroit, n’apportait pas grand intérêt visuellement.

François Dimberton : On est amené à tricher de temps en temps pour restituer une ambiance. Une bande dessinée n’est pas un ouvrage de recherche du CNRS. Notre travail porte sur l’ambiance, sur le personnage, sa sensibilité... Si on n’est pas pile dans le même escalier, ce n’est pas grave. C’est le placard par lequel Gainsbourg avait accès aux répétitions, mais dans la réalité, il ne tombe pas comme dans la BD.

Gainsbourg - Par François Dimberton et Alexis Chabert
(c) Jungle

Pourquoi avoir choisi un mustélidé comme forme d’amie intime imaginaire dans le subconscient de Serge ? C’est quoi le message ?

François Dimberton : Il y fait allusion lors de sa fameuse interview de 1962 avec Dominique Blazer qui lui dit demande « Vous étiez un chanteur à textes et, tout d’un coup, vous vous tournez vers le Rock and Roll, pourquoi ? » Cette interview que j’ai vue à la télé lors de mes 13 ans en direct et je m’en souviens très très bien. Il avait répondu : « j’ai retourné ma veste lorsque je me suis aperçu qu’elle était doublée de vison ». J’ai pensé qu’on pouvait dès le départ de l’album, imaginer qu’il était dans la forêt pour fuir la milice et les nazis pendant l’Occupation. J’ai pensé qu’on pouvait introduire un petit vison qui le suivrait un petit peu, car Gainsbourg est un homme désespérément seul. Il connait des femmes, il vit avec des femmes mais il ne vit pas toujours avec ses femmes, et c’est avant tout un grand solitaire en grand tourment et donc j’avais besoin, un peu comme Tintin a besoin de Milou, de créer un dialogue intérieur et ce petit vison me permettait cela.

On voit peu Bambou dans l’album par rapport à Brigitte ou Jane. Gainsbarre parlait des trois B, son rôle ne mérite pas de s’y attarder ?

François Dimberton : Elle a un impact, c’est sûr mais, quelle que soit la qualité de la personne, elle s’appelle Caroline, à côté de Brigitte Bardot ou Jane Birkin, je pense qu’elle est tout de même un peu mineure. Il a essayé de l’aider pour qu’elle fasse de la chanson mais cela n’a pas très très bien marché. Mais même Birkin elle est très effacée dans l’album, cela rejoint ce que je viens de vous dire précédemment : l’idée d’un homme seul face à lui-même. Il lisait beaucoup Bossuet, semble-t-il, et à un moment le petit vison dit « notre pire ennemi est en nous-même », c’est tiré de Bossuet. L’idée vraiment que toute notre vie on est en lutte contre nous-mêmes, contre nos mauvais instincts, nos penchants, nos envies de choses qui, sur le fond, sont intéressantes mais qui ne vont pas forcément nous aider à nous construire. C’était la solitude de l’homme qui m’intéressait. Que ce soit Brigitte Bardot, que ce soit Birkin, et encore moins Bambou je l’avoue, je ne voulais pas les mettre plus en avant que cela. Ce n’est pas forcément une bonne idée, on prend un parti-pris. C’est la phrase de Nietzsche : « on est toujours tout seul » et « deviens ce que tu es ». Telle était mon idée par rapport à Gainsboug.

Gainsbourg - Par François Dimberton et Alexis Chabert
(c) Jungle

Alexis, par rapport à "Taxi Molloy", la structure graphique est toute différente : elle intègre des pleines pages, voire des doubles qui lui confère un climat sombre et troublant.

Alexis Chabert  : Il y a tellement de style différents dans la BD que l’on peut s’amuser maintenant. Il n’y a pas si longtemps, c’était un petit peu audacieux, mais là cela se prête bien à Gainsbourg, un garçon gentil et déjanté.

François Dimberton : C’était une demande de l’éditeur, aussi, ma première idée était une biographie plus classique, mais tout de suite Jungle nous a dit qu’il voudrait par rapport à Gainsbourg quelque chose d’un peu différent, trouver une manière plus poétique, plus surréaliste dans le traitement, car ce n’est pas un Coluche ou un Johnny Hallyday. D’où nous est venue cette idée un petit peu explosée, il y a des doubles pages, on est moins dans une chronologie, mais c’est moins collé malgré tout, il y a des moments forts et d’autres qui sont oubliés, c’est une demande éditoriale et c’était une bonne idée.

Gainsbourg - Par François Dimberton et Alexis Chabert
(c) Jungle

Je n’ai pas compris la tranche de vie avec Béatrice.Pourquoi est elle représentée sur un montage de gâteau aux fraises aux couleurs volontairement vives ?

François Dimberton : Dans cette idée justement de faire les choses un petit peu différemment des autres bios. Il y a aussi cette double page qui se passe dans l’académie, dessinée à la manière de Fernand Léger ; il y a l’histoire du placard dessinée un peu façon Alice aux pays des merveilles parce qu’il y a ce côté mystérieux. En fait ce second mariage est passé assez inaperçu dans le grand public, les enfants nés de ce mariage ne souhaitent absolument pas de publicité autour de leur existence et ceci, d’une façon assez forte. Les relations que Serge a eu avec cette seconde épouse ont été très difficiles, ils ont passé leur temps à se déchirer. Ils ont divorcé, le second enfant est né hors mariage, et puis Gainsbourg est reparti. Je voulais trouver quelque chose qui, de façon très condensée, tienne sur deux pages de façon différente, et j’ai choisi le gâteau. J’aime bien, je la revendique. ils sont représentés en petit personnages en plastique. On voit leur mariage, ils bouffent le gâteau et au moment de la rupture, cette magnifique chanson pour Françoise Hardy, c’était symbolique.

J’ai vu cette semaine dans un magazine masculin, une des dernières images Vanity Fair de Serge avec le portier du Ritz et son sifflet en 1991. L’album fourmille de détails : ses paquets de gitanes sur le bureau lors de la visite de Vanessa, ses Repetto blanches quand il fulmine et même si le caviste Lamour n’avait aucun problème car il ne buvait jamais de vin et le parolier Mossiman a écrit un titre Gainsbourg « zéro dix » qui parle de son rapport particulier à ce palace. Ainsi que de l’hôtel Raphaël où il réalisait ses cocktails et puis l’écriture de ses scénarios.

François Dimberton : Le Lutetia aussi, et cette chanson d’Eddy Mitchell qui parle justement qu’il allait au Lutetia à Paris. Ce grand hôtel, que l’on a représenté aussi dans notre De Funès, où il remplaçait le pianiste de bar et jouait gratos devant les gens qui venaient prendre leur cocktail, pour s’amuser, pour se faire plaisir. C’était quelqu’un qui était en reconnaissance de popularité et financière aussi. Il aimait les palaces et les beaux endroits.

Alexis, vos années de conservatoire valent une question musicale : quelle est votre chanson favorite dans le répertoire de l’homme à la tête de choux ?

Alexis Chabert : Je ne sais pas trop, mais j’adore surtout l’album Nelson et puis Love on the Beat.

Propos recueillis par Rolland Massart

(par Roland MASSART)

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