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Alfred et Chauvel : "On préfère faire un livre plutôt que rien du tout"

Par Arnaud Claes (L’Agence BD) le 4 novembre 2007                      Lien  
Paroles sans papiers (Delcourt), l’album qu’ils ont dirigé pour soutenir le combat des sans-papiers, fait l’événement. Nous avons rencontré Alfred et David Chauvel au festival Quai des Bulles de Saint Malo.

Cet album est né d’un événement précis, lequel ?

Alfred : Il y a eu effectivement un élément particulier qui a déclenché, chez David et moi, le besoin de ne pas faire comme si on n’avait rien vu. Il y a un peu plus d’un an, la police a commencé à intervenir aux abords des écoles, et il y a eu cette photo qui a circulé sur Internet d’un petit Ivoirien encerclé par la police. Et puis le fait que ça se multiplie, partout dans le pays : chez moi, à Bordeaux, ça se passe une fois dans l’école en bas de chez moi… Tout ça a commencé à générer en moi de la colère, mais surtout beaucoup de malaise et de honte. On en parle avec David, on partageait cette colère, et à un moment on s’est dit : peut-être que ça ne changera pas grand-chose, mais on préfère faire un livre plutôt que rien du tout.

Etes-vous engagés par ailleurs politiquement, dans des associations ou autres ?

Alfred : Je fais régulièrement des dessins pour RESF (1). Toutes les occasions où je peux mettre mon travail au service d’une cause qui me parle, je le fais. C’est ma manière à moi d’être investi dans des actions.

Alfred et Chauvel : "On préfère faire un livre plutôt que rien du tout"
La couverture de l’album, par Alfred
(c) Delcourt

Ton travail pour RESF est antérieur à l’album ?

Alfred : C’est venu un poil avant. Je vis dans un quartier très populaire, avec énormément d’associations, et j’ai beaucoup d’amis qui sont eux engagés dans des démarches militantes, notamment à RESF. Ça ne m’était pas étranger, tout en restant quelque chose de diffus : c’était un caillou dans ma godasse, pas quelque chose qui m’empêchait de dormir. Jusqu’à ce que je me réveille d’un coup et qu’on se mette à en parler avec david.

David Chauvel : On est quand même tous les deux engagés dans la création du syndicat des auteurs de BD, et c’est aussi un acte politique, pour une très bonne cause puisque c’est la nôtre… ! (rires) Sinon, je suis comme Alfred : ça fait dix ans que je blêmis chaque année un peu plus devant l’évolution de la politique de l’immigration, et ces deux dernières années, on a franchi les bornes de l’admissible – même si pour ce qui me concerne, je n’ai pas l’occasion d’en être témoin au quotidien.

Alfred : Ce qui se passe politiquement, sur ce sujet-là, aujourd’hui en France, je le prends comme une insulte à mon intelligence et à ma citoyenneté. Je trouve insultant ce qu’on me propose de cautionner par mon silence. Faire ce livre-là, c’est aussi une manière de dire que je n’aime pas qu’on m’insulte, et que je ne cautionne pas ce qui est fait.

Quand vous avez commencé à parler d’un album, est-ce que vous avez tout de suite opté pour un collectif, ou vous êtes passés par d’autres idées ?

David Chauvel : On a tourné autour du sujet ensemble en cherchant quelle était la meilleure approche pour en parler. A un moment, on a envisagé de faire un album jeunesse pour en parler aux enfants. Parce que j’ai des gamins, et je me disais : si mon fils me demande comment ça se fait qu’il y a des policiers dans des écoles qui viennent chercher des enfants, ce ne sera pas simple de lui expliquer… C’est complexe, et surtout j’avais peur qu’à la fin, il me dise : ah ouais, et tu fais rien ? Finalement, l’idée est venue de Guy Delcourt, qui savait que nous avions ce projet : il nous a suggéré de faire un collectif pour multiplier les regards, et de donner la parole aux personnes directement concernées, les sans-papiers. A partir de là, il nous a donné carte blanche.

Quelles ont été les sources de ces témoignages, vous vous êtes appuyés sur les organisations que vous connaissiez ?

Alfred : Au départ, on voulait essayer de rencontrer toutes les personnes dont on rapportait le témoignage, et donc ça a commencé effectivement par le biais des quelques personnes que je connaissais chez RESF, qui ont pu nous mettre en contact avec des gens. Mais on s’est rendu compte que pour faire un album entier, il allait nous falloir, rien que pour récolter les témoignages, un an et demi ou deux ans de travail… On n’avait pas calculé, tout bêtement, qu’une personne ne se livre pas intimement dès le premier rendez-vous de deux heures, qu’il allait falloir cinq rendez-vous par personne – quand elles venaient, parce que certaines nous ont appelé une heure avant pour annuler… Or il fallait quand même que le livre avance, donc on s’est tourné vers des associations comme la Cimade, le GISTI, qui eux avaient déjà fait ce long travail de récolte de témoignages. Certains auteurs ont pu rencontrer les sans-papiers : c’est le cas de Cyril Pedrosa et le mien, mais sur les 9 témoignages, il y en a 7 qui existaient déjà.

Une page de Peeters, un des membres du collectif avec Alfred, Bruno, Gipi, Jouvray, Kokor, Mattotti, Pedrosa et Pierre Place
(c) Delcourt

Comment cela s’est passé ensuite avec les auteurs : vous leur avez soumis plusieurs témoignages en leur donnant le choix… ?

Alfred  : Ça a été assez variable, il y en avait qui voulaient avoir plusieurs textes pour prendre celui qui correspondait le mieux à leur sensibilité, d’autres nous ont demandé de leur proposer ce qu’on pensait le plus en adéquation avec ce qu’ils font… Quelques textes ont circulé, mais très rapidement chaque personne a eu le sien.

Comment avez-vous choisi les auteurs ?

Alfred : On a lancé plein de pistes, plein de noms de gens, soit avec qui on avait envie de collaborer, soit dont on pensait que le travail pourrait s’adapter à cette démarche très particulière qui consiste à se mettre dans les pas de la vie de quelqu’un d’autre, sans avoir le droit de toucher à ses mots.

Il n’y avait pas d’adaptation possible ?

David Chauvel : On avait déjà adapté. Les témoignages étaient, pour les 7 préexistants, de longs textes où les gens racontaient leur parcours du début jusqu’à la fin. Nous en avons extrait des passages qui nous paraissaient intéressants et les avons retouchés pour les adapter à la bande dessinée : s’il y avait des phrases de 5 lignes chacune, ce n’était pas possible. On a gardé aussi la façon de s’exprimer retranscrite par les personnes qui avaient recueilli les témoignages : ça nous aurait semblé malhonnête de retravailler cet aspect. On a gardé leur syntaxe, leur grammaire, cette musique bien particulière… Je trouve que ça passe bien en bande dessinée.

Quelles autres préoccupations ont guidé votre travail ?

David Chauvel : La première, c’était de ne pas aligner une série de témoignages dans lesquels les gens résumeraient leur parcours de leur naissance à nos jours. On a essayé d’extraire des parties, des sujets précis, qui en les juxtaposant donneraient une vue d’ensemble, un éventail des situations rencontrées par les sans-papiers. Montrer la personne qui erre en Afrique, de pays en pays, et échoue quelque part en fonction d’événements qui ne dépendent pas d’elle. Puis comment les gens viennent ici, comment ils essayent de survivre, de travailler, en se battant…

Qu’est-ce que ce projet vous a apporté par rapport à votre révolte du départ ?

Alfred : Personnellement, je me suis rendu compte que je ne savais pas ce que c’était exactement qu’être sans-papiers aujourd’hui. C’était aussi un des objectifs de ce livre : répondre à beaucoup de questions. C’est pour ça qu’il y a un dossier à la fin de l’album. Si on se contente des informations que nous donnent les médias, on ne sait pas grand-chose…

David Chauvel : On s’est aperçu qu’on était victime depuis dix ans de propagande d’Etat, tout simplement. On nous ment sur les sans-papiers à tous les niveaux. On nous fait croire que ce sont des réfugiés économiques qui viennent ici pour avoir la Sécu et un écran plat, or c’est faux : la grande majorité des gens qui viennent ici ont le choix entre ça et mourir. Les immigrés en France viennent à 90% pour le droit d’asile. On peut les suspecter de biaiser, de mentir, mais il y en a peut-être 5 ou 10%, pas plus. Ce que j’ai découvert aussi, c’est que quand on se penche sur la réalité de ces gens, sur ce qu’ils ont traversé, on s’aperçoit que bien souvent, on n’en aurait pas été capable. C’est la preuve d’une valeur humaine, d’une force de caractère, d’un courage… qu’on ferait mieux de mettre à profit, plutôt que de les renvoyer chez eux. Ce sont des gens qui ne peuvent qu’enrichir notre pays et notre culture.

Le dossier n’était pas prévu au départ ?

David Chauvel : C’est venu très vite, justement parce qu’on s’est aperçu qu’on avait tout à apprendre, pour les gens qui s’intéressent comme nous au sujet mais n’ont pas la possibilité de passer des mois à l’étudier : on leur donne des clefs de compréhension, et surtout un regard différent, militant. Quand on décide de renvoyer, de manière complètement absurde, 25.000 personnes chez elles tous les ans – pourquoi pas 2.000 ou 67.253… ? –, et qu’on sait que le bâtiment en France aujourd’hui aurait besoin de 100.000 personnes pour fonctionner correctement… Ce n’est qu’un exemple parmi d’autres de l’absurdité de la situation. C’est politiquement, socialement et économiquement absurde. Or on en est quand même à 4 lois en 10 ans sur l’immigration ! Ça donne une idée de l’étendue du faux problème… Il y a eu un long travail de sape : on nous a passé l’esprit au papier de verre, semaine après semaine et mois après mois… Donc c’était bien de remettre tout ça en perspective. Après, qu’on ait envie de lire le dossier ou juste les témoignages en BD, la réalité humaine qui transparaît, je pense que chacun verra.

(par Arnaud Claes (L’Agence BD))

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Propos recueillis à Saint-Malo le samedi 27 octobre 2007

(1) Réseau Education Sans Frontières : groupement de mouvements associatifs militant contre l’expulsion d’enfants scolarisés en France liée à celle de leurs parents en situation irrégulière.

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