Alison Bechdel : « Je voulais réfléchir sérieusement à une période très déroutante de ma vie »

14 novembre 2006 0 commentaire
  • Petite rencontre avec l'auteure de Fun Home, sans aucun doute l'un des meilleurs albums de l'année.

Quels étaient vos buts quand vous avez décidé de travailler sur une histoire aussi personnelle ?

Je voulais réfléchir sérieusement à une période très déroutante de ma vie. En quelques mois, j’ai compris que j’étais lesbienne, j’ai découvert que mon père était homosexuel, ou au moins bisexuel, et il est mort dans ce qui semblait être un accident, mais dont je suis presque sûre qu’il s’agissait d’un suicide. Pourquoi ai-je décidé de faire ça en public ? C’est une question que je commence à me poser.

Pourquoi avoir construit la structure narrative de cette façon ?

Je n’ai pas vraiment construit l’histoire, je l’ai plutôt laissée évoluer naturellement vers la forme qu’elle voulait prendre. Ça revient peut-être finalement au même, mais « construire » a une connotation d’organisation intentionnelle, et je n’avais vraiment aucune intention pour ce livre quand je l’ai commencé. Il est effectivement devenu assez vite clair qu’une structure chronologique ne marcherait pas, parce que je me suis trouvée à vouloir dire de multiples choses à propos des différents événements. J’ai fini par me décider pour une structure thématique, qui m’a permis de revenir sur certains événements dans le contexte de ces thèmes - créativité, mort, identité sexuelle. Ce genre de choses.

Que pensez-vous que cela amène au lecteur, par opposition à une narration plus linéaire ?

Je pense que c’est plus riche et plus dense, et que ça s’approche peut-être plus de ce qu’est effectivement l’expérience vécue. En fait, il est difficile pour moi de penser ou d’écrire de façon linéaire. Il m’arrive souvent d’avoir envie de partir dans de nombreuses directions différentes en même temps. Et ce qui est passionnant avec une narration graphique, c’est que l’on peut effectivement faire cela. On peut dire plusieurs choses à la fois.

Pourquoi avoir autant utilisé la littérature dans la construction de l’histoire, en dehors de l’importance qu’elle revêtait pour votre père et dans votre relation avec lui ?

Pendant que j’étais dans la phase d’écriture, j’ai compris que j’incorporais toutes ces allusions littéraires non seulement parce qu’il s’agissait d’un procédé utile, mais aussi parce qu’elles constituaient une technique de distanciation émotionnelle que j’avais apprise de mes parents. C’est de façon tout à fait littérale une « distance esthétique », au sens d’un détachement objectif, dans mon cas un détachement vis-à-vis de la réalité émotionnelle douloureuse de ma famille. Il est d’une certain façon plus simple de regarder mes parents à travers le prisme des personnages fictifs auxquels ils ressemblent.

Vous avez dit que vous ne pensiez pas que ce livre toucherait un aussi large public. Maintenant qu’il est lu par des gens en dehors de votre propre pays, craignez-vous qu’il soit mal compris ?

Eh bien, je suppose que c’est le risque de toute traduction. Mais toute communication implique une traduction à divers degrés. Je suis tout aussi inquiète que des Américains lisant la version anglaise ne le comprennent pas.

Avez-vous une idée de la répartition de vos lecteurs entre hétéros et homos ?

Fun Home touche sans doute possible plus d’hétéros que Dykes to Watch Out For, mais la plupart des gens qui m’ont écrit et qui viennent à mes séances de signatures sont mon public homo. Je dirais, à 60-70%. Le reste est composé de lecteurs de BD et de gens qui ne lisent pas vraiment de BD, mais qui ont été attirés par celle-ci parce qu’elle se lit comme des Mémoires.

Pensez-vous que d’avoir travaillé sur Fun Home aura un effet sur vos prochains strips pour Dykes to Watch Out For ?

Je pense que c’est déjà le cas. Un ton plus réaliste, moins orienté vers le divertissement, se glisse dans DTWOF depuis un moment. L’histoire est devenue moins utopique, plus réaliste. Des personnages ont eu un cancer, de vieux couples se séparent. Mais ce n’est pas nécessairement le résultat de mon expérience avec Fun Home. C’est peut-être simplement parce que je vieillis.

(par François Peneaud)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photos (c) Didier Pasamonik.

Voir notre chronique de Fun Home.

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