Amer Béton - Par Taiyou Matsumoto - éditions Tonkam

28 février 2008 0 commentaire
  • Profitons de la récente sortie du film en DVD (disponible depuis le 20 février) pour revenir sur l'oeuvre originale de Taiyou Matsumoto, l'une des bandes dessinées asiatiques les plus marquantes de notre ère. Rien que ça !

Chose rare, le personnage principal de ce récit n’est autre que la ville dans laquelle il se déroule. Takara ("trésor" en français), décor urbain certes fictif mais d’un réalisme percutant, bien qu’hébergeant certains individus ou immeubles semblant débarqués d’un autre monde. Cette ville est en apparence paisible, mais dans l’ombre des blocs de béton la violence et la crasse s’installent peu à peu. Heureusement, Takara possède une âme surnommée "les chats". En l’occurence, deux gamins des rues, Noiro et Blanko, qui sont plus une seule et même entité que deux personnalités distinctes. Car, sous couvert de la brutalité dont ils font preuve, ils sont l’humanité tout entière.
Amer Béton - Par Taiyou Matsumoto - éditions Tonkam
Noiro, calme et réfléchi, incarne la tête du duo. Et bien qu’il prenne le temps de s’occuper de son compagnon de galère, incapable de se débrouiller seul, il semble dépourvu de cœur. Tout le contraire de Blanko qui, malgré son apparente simplicité d’esprit, est encore celui qui analyse les choses mieux que quiconque. Comme il le répète régulièrement, "à Blanko, il manque des vis à la tête... Et à Noiro aussi il manque beaucoup de vis... Des vis au cœur !". En plus de véhiculer cet esprit de complémentarité humaine, les deux jeunes garçons nous offrent pour spectacle l’âpreté du monde dans lequel ils vivent, lui-même calqué sur notre réalité. Livrés à eux-même, usant de la force contre les adultes qui les ennuient, puis confrontés à une organisation mafieuse prête à tout pour les liquider, ils n’en restent pas moins des clones de Peter Pan. Ancrés dans leur jeunesse, comme si Blanko, collectionneur de montres, avait arrêté le temps, ils sont comme suspendus au beau milieu de la spirale temporelle. Une image que l’on retrouve d’ailleurs lorsqu’ils bondissent et s’envolent par dessus des toits, cette impression de légèreté, de défi des lois gravitationnelles et temporelles.

Confirmant la nécessité de la complémentarité, lorsque les deux enfants sont séparés leur équilibre se retrouve brisé et les choses se dégradent inévitablement car la protection mutuelle qu’ils s’apportaient (physique envers Blanko, psychologique envers Noiro) leur fait défaut. Noiro, sombrant dans une folie obscure, sera ramené à la raison par Blanko d’une manière étonnante, car bien que séparés physiquement, leurs esprits restaient quelque part toujours reliés, et ils s’apercevront qu’ils ont bel et bien grandi sans y faire attention... Comme ce pépin de pomme planté en pleine ville et qui s’obstinait à ne pas vouloir sortir de terre.

Cette fable moderne, véritable chef d’œuvre qui eut bien du mal à gagner le succès qu’il méritait, est pour le moins atypique. Bien loin des standards actuels du manga, trop uniformisés, elle semble lorgner vers une bande dessinée européenne que certains qualifieraient d’indépendante. Sans toutefois oublier ses origines, palpables du côté de la narration, Taiyou Matsumoto use d’un style graphique très personnel mélant un trait quelque peu tremblé, presque déformé, et une incroyable richesse. Chez lui, point de traits de mouvements dans tous les coins ou d’artifices pour se faciliter la tâche, tout passe par une certaine simplicité et par un souci du détail presque maladif. Takara grouille de vie et ses habitants semblent on ne peut plus réels, comme nos deux "chats" qui changent régulièrement de vêtements au fil des pages sans que cela ne perturbe jamais la lecture. La violence, finalement peu présente, est à l’image de l’ensemble : réaliste, brute, elle n’est jamais outrancière et s’achève en un éclair. Le temps nécessaire pour asséner un coup de barre de fer. Car comme Blanko et Noiro l’ont compris, le temps ne s’arrête jamais.

Sur ce point, Amer Béton semble bien respecter la règle, car bien qu’ancré dans une réalité très proche de la nôtre, le fond, pour sa part, est intemporel.

(par Baptiste Gilleron)

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