André Juillard : « La narration restreint l’habilité graphique d’un auteur »

30 octobre 2006 0 commentaire
  • Entre deux {Blake & Mortimer}, André Juillard s'octroie une récréation graphique en compagnie de Pierre Christin. A travers le portrait d'une jeune femme blessée par les aléas de la vie, les auteurs explorent l'une des problématiques géopolitiques actuelles : celui du terrorisme. Un récit habile et réfléchi, mis en image avec délicatesse. André Juillard nous parle avec franchise de son métier.

Comment est né Le Long Voyage de Lena ?

Cette histoire est la concrétisation d’une vieille amitié. Depuis des années, Pierre Christin et moi, nous avions envie de travailler ensemble. Malheureusement, nous étions très pris par nos projets respectifs. Il fallait que nous trouvions du temps entre deux albums. Alors que je venais de terminer le deuxième album des Sarcophages du 6ème continent (Blake & Mortimer), je m’apprêtais à écrire un scénario de mon propre cru. Par ailleurs, Pierre Christin et moi-même projetions de réaliser un album pour sa collection Correspondances qu’il édite chez Dargaud. Je ne sentais pas ce projet. Je le lui ai dit avec honnêteté et je lui ai demandé s’il n’avait pas plutôt un scénario de BD à me confier. Il n’en avait pas, mais m’a promis de m’en donner un quelques jours plus tard... Deux semaines après, j’avais le synopsis du Long Voyage de Lena entre les mains. J’ai été tout de suite emballé par ce personnage. Je me sentais une connivence avec Lena ...

André Juillard : « La narration restreint l'habilité graphique d'un auteur »
Extrait du "Long Voyage de Lena"
(c) Juillard, Christin & Dargaud.

Pourquoi ? Etait-ce ce mélange entre assurance et fragilité ?

Oui. J’appréciais également son côté tourmenté. Au fil de la lecture, on découvre le drame qu’elle a vécu. Elle accomplit sa mission de manière courageuse, en ayant des états d’âme, mais en restant toujours digne !

Il n’y a pas réellement d’action dans cette histoire ...

En effet. Le lecteur est dans l’attente. C’est un récit linéaire, et il faut attendre la fin du récit pour connaître l’objectif de sa mission. Lena ne sait pas elle-même ce que l’on attend d’elle, hormis le fait qu’elle livre des objets et des informations à des personnes dans différents pays. Le côté « fleuve tranquille » du récit me plaisait beaucoup. J’ai essayé de retranscrire cela avec mon dessin ...

Extrait du "Long Voyage de Lena"
(c) Juillard, Christin & Dargaud.

Justement, on retrouve enfin votre style graphique, si personnel. Le quatrième et dernier Plume Aux Vents n’avait pas trop convaincu. Vous l’aviez réalisé entre deux Blake & Mortimer, et vous sembliez avoir du mal à vous débarrasser totalement du graphisme « ligne claire » que vous aviez endossé pour ces albums.

Ah bon ? Il est vrai que le dernier Plume Aux Vents m’a posé beaucoup de problèmes. Il comportait énormément de scènes statiques et de scènes de dialogues. Je ne me sens pas à l’aise avec ce type de situation. Mon dessin en a peut-être souffert... Avec Lena, nous changions d’atmosphère toutes les cinq pages. J’ai illustré différents endroits : de Berlin à Budapest, en passant par le Danube. C’est plaisant pour un dessinateur de changer continuellement de décor...

Etes-vous allés sur place ?

J’ai été avec Pierre à Berlin. Il voyage beaucoup et m’a fourni des photos des autres villes. J’ai également eu recours à Internet afin de trouver des éléments de décors. Je songe aux bus de Budapest par exemple.

Comment décririez-vous Pierre Christin ?

C’est un homme que j’apprécie beaucoup. Il est agréable, intelligent, chaleureux et d’une grande culture. J’aimais beaucoup le côté politico-espionage qu’il a insufflé aux livres qu’il a signés avec Bilal (Les Phalanges de L’Ordre Noir & Partie de Chasse) ou Mounier (Mourir Au Paradis).

Extrait du "Long Voyage de Lena"
(c) Juillard, Christin & Dargaud.

Il y a-t-il des thèmes que vous rêveriez de dessiner ?

J’aimerais beaucoup illustrer une histoire qui aurait pour cadre la Seconde Guerre mondiale où un personnage serait confronté à un bouleversement et serait obligé d’opter pour un choix plutôt qu’un autre. Un peu comme ce qu’avait exprimé Louis Malle dans Lacombe Lucien. Cette thématique m’a toujours passionné et je sais qu’un jour je ferai une histoire là-dessus. Soit avec un scénariste, soit seul !

Avez-vous toujours envie d’écrire ?

Oui. Mais ce n’est pas un réel besoin. J’étais prêt à me lancer dans l’écriture du scénario avant de reçevoir celui de Léna...

Mais vous ne l’avez pas fait ! Après le formidable succès du « Cahier Bleu » et le bon accueil de « Après la Pluie », vous êtes obligé de placer la barre assez haut ...

En fait, il m’est pénible de dessiner mes scénarios. Lorsque je conçois une histoire, je la visualise. Je vois exactement l’image que je dessinerai des mois plus tard. Et lorsque je commence à crayonner mes planches, j’ai une impression de déjà vu et donc de les dessiner une seconde fois ! Même si je connais l’histoire, lorsque je travaille avec un scénariste, ce n’est pas pareil !

Qu’est ce qui vous a séduit dans l’idée de reprendre Blake & Mortimer ... N’était-ce pas un exercice laborieux ?

Non ! De toute façon, le dessin est un exercice laborieux. Je n’ai jamais éprouvé de facilité à dessiner mes planches. En fait, je connais l’univers d’Edgar P. Jacobs depuis que je suis enfant. Lorsque je me cherchais graphiquement, j’ai relu tous les Blake & Mortimer. Il m’a beaucoup inspiré et fait partie de mes influences majeures. En fait, celles-ci sont doubles. D’une part, la ligne claire (Hergé, Jacques Martin & Jacobs) et, d’autre part, les années Pilote, personnifiées par Jean Giraud. Mon style mélange ces genres. Il m’était donc relativement facile de reprendre cette série. La seule difficulté que j’ai éprouvée, c’est de retrouver les personnages et les avoir en main.
J’ai travaillé pour l’enfant, amateur de Blake & Mortimer, que j’étais ! J’étais conscient qu’il y aurait des différences de style car je ne pouvais pas totalement renier mon dessin, mon identité graphique. Les albums de Ted Benoît m’ont prouvé que le challenge était possible !

Extrait du "Long Voyage de Lena"
(c) Juillard, Christin & Dargaud.

Vos pairs vous considèrent comme un grand dessinateur, un virtuose. Vous faites partie de l’Académie des Grands Prix à Angoulême ! Vous avez fait école ... C’est étonnant de vous entendre dire que vous éprouvez des difficultés à dessiner...

La virtuosité est une chose, la bande dessinée en est une autre ! La BD a ses contraintes : D’une part, le style (un dessin assez clair, cerné de noir, qui s’accompagne d’une mise en couleur) et d’autre part, la narration. Celle-ci brise la virtuosité ! Un dessinateur de bande dessinée n’a pas pour objectif de faire de beaux dessins pour se faire plaisir. Il doit avant tout servir l’histoire. Il faut impérativement veiller à ce que la narration soit fluide. La mise en scène restreint l’habilité graphique.

Vous travaillez sur un nouveau Blake & Mortimer ?

Oui. Il aura pour cadre l’Afrique. La Tanzanie qui portait le nom Tanganyika dans les années 1950. Il sera question d’archéologie. L’un des thèmes de l’œuvre de Jacobs...

Le mot de la fin ?

Je me suis attaché à Lena, et j’ai envie de la retrouver. Pierre n’est pas contraire à ce que l’on réalise une suite ensemble ...

(par Nicolas Anspach)

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