André Taymans : "Quand je dessine Sibylline, je le fais pour mes enfants"

5 décembre 2006 0 commentaire
  • André Taymans, l'auteur de Caroline Baldwin, nous propose deux albums où il s'amuse à animer les aventures de deux personnages célèbres de la bande dessinée: Guy Lefranc (de Jacques Martin) et Sibylline (de Macherot). Deux univers particuliers qu'il a réussi à reprendre avec panache.

Quelle est l’origine de cette reprise de Lefranc ?

Suite à l’érosion des ventes des diverses séries animées par Jacques Martin, les Editions Casterman ont décidé de réagir et de redynamiser les dites séries. Une convention a donc été signée avec l’auteur après d’âpres négociations. Martin recevait une somme d’argent conséquente en échange de laquelle il laissait à la maison d’édition la jouissance de ses personnages pour une durée de dix ans. Dans ce cadre là, il fallait rentabiliser cet investissement, l’objectif a alors été de publier un album d’Alix et de Lefranc par an. Francis Carin oeuvrait déjà sur Lefranc mais ne pouvait rendre qu’un épisode tous les deux ans, ne voulant pas délaisser son autre série Victor Sackville. Il fallait donc trouver une nouvelle équipe. De plus, 2006 voyait fêter les soixante ans de carrière de Jacques Martin et l’éditeur voulait marquer le coup en proposant un tir groupé : un Alix et un Lefranc publiés en même temps.

Jimmy Van Den Haute, le responsable éditorial des séries de Martin, eut l’idée de terminer une histoire dont Jacques Martin avait réalisé une page ainsi que quelques crayonnés durant les années 50. Les discussions autour du projet furent longues, et le temps passant, l’échéance de 2006 se rapprochait à grands pas. C’est ainsi que l’on m’a proposé de le dessiner, rapidement et dans les délais. Vu l’étroitesse de ces derniers et le fait que je ne suis pas un fan de voitures, d’engins et autres mécaniques, j’ai proposé à Erwin Drèze de co-dessiner cet album avec moi…

Qui est Michel Jacquemart, le scénariste ?

Je le connaissais depuis l’époque où il avait collaboré avec Jimmy Van Den Haute qui dirigeait les éditions Point Image pour lesquelles il avait réalisé des interviews de Martin. Il devait d’ailleurs récidiver ultérieurement pour le label A Propos, sous la responsabilité de Stéphan Caluwaerts dont nous reparlerons certainement en évoquant Sibylline. Il connaissait donc bien son univers, ce fut donc une des raisons qui l’ont fait choisir alors que plusieurs scénaristes avaient rendus des projets. Le cahier des charges était de prendre les planches que Martin avait faites et les intégrer à un récit. Une histoire qui pouvait s’intercaler entre La grande menace et L’Ouragan de Feu.
Michel Jacquemart a alors rentré un manuscrit de 103 pages qu’il m’a fallu résumer en 46 planches, ce qui ne fut pas toujours aisé ! J’ai dû épurer un maximum pour ne pas me retrouver avec des pages avec plus de 20 cases ! Les enfants de Martin estiment, avec raison, que l’album est encore trop bavard. Je n’ai malgré tout pas pu élaguer plus sans que l’histoire ne perde sa cohérence.

Comment avez-vous défini le style graphique que vous alliez utiliser pour "Le Maître de l’Atome" ?

Les quatre premiers Lefranc témoignent qu’il n’y a pas d’unité dans le dessin : le premier est en ligne claire, le deuxième adopte une sorte d’hyper-réalisme très années 50/60. Ce n’est qu’avec « Le Mystère Borg » que Jacques Martin commence à trouver son style. Et après, il passe la main à Bob De Moor ! Alors sur quoi se baser ?
En plus de cela, il fallait intégrer les planches que l’on avait trouvées. Elles étaient très "hergéenne", les personnages secondaires faisant penser à du Tintin. Donc, il a fallu composer avec ça.
Au début, je me suis impliqué pour que la transition ne soit pas trop cassante. Puis, vu le temps que l’on avait, j’ai décidé que ce serait un album ligne claire classique. J’ai fini par ne plus regarder les albums existants et je me suis mis à dessiner suivant ma sensibilité. Je me suis rappellé d’une phrase de Macherot quand j’ai repris Sibylline qui m’a dit : « Cela ne sert à rien de faire du Macherot. Ce serait absolument stupide. Essaie de faire un bon Sibylline, ce sera déjà pas mal ». J’ai donc essayé de faire un bon Lefranc !

André Taymans : "Quand je dessine Sibylline, je le fais pour mes enfants"
Le Commandant Turbo sous les ordres de Borg !
Extrait de la planche 38 du "Maître de l’Atome".

Est-ce pour cela que votre style reprend le dessus vers la fin du récit

Effectivement. On avait une pression importante de l’éditeur pour que le bouquin sorte en novembre 2006. Nous avons même appellé Thierry Cayman à la rescousse pour nous donner un coup de main sur les décors.
Pour revenir au problème de style, assez curieusement, les gens qui ont essayé de faire du Jacques Martin avant se sont appliqués à le recopier, et cela n’a pas fonctionné. C’est un peu comme dans le film Le promeneur du Champ de Mars, réalisé par Robert Guédiguian dans lequel Michel Bouquet incarne François Mitterand, le comédien ne ressemblait pas physiquement au Président. Mais il nous bluffe tellement par son jeu d’acteur que l’on y croit. Si le réalisateur avait pris un sosie, cela n’aurait pas fonctionné. On a donc essayé que ce Lefranc soit dans la veine, sans être totalement du Jacques Martin.

Il est assez rare de voir figurer sur la couverture d’un album le nom du décoriste

Je connais Erwin Drèze depuis très longtemps. C’est avant tout un copain. Je considère que son apport est aussi important que le mien dans l’abum. J’ai voulu dès le début que son nom figure sur la couverture. Il m’était impensable de dissocier nos noms.
On a travaillé à 50/50 ... Que cela soit au niveau financier ou autre. Il a été engagé au départ pour les décors, mais si l’un sentait plus certaines scènes que l’autre, il s’en chargeait. Il en va ainsi, par exemple, pour le déraillement du train que j’ai réalisé seul. On s’échangeait les planches…. On a essayé d’être homogène. Et puis, Bruno Wesel a renforcé la cohérence de l’album par une mise en couleurs très martinienne.

Sur la droite (en arrière-plan), Jacobs et Hergé conversent…
Extrait de la planche 20 du "Maître de l’Atome".

Certains personnages affectent des attitudes très jacobsiennes

C’est voulu, Edgar P. Jacobs est le premier qui m’ait appris à faire de la BD. C’est le premier auteur professionnel que j’ai rencontré et qui m’a conseillé. J’ai plus regardé les bouquins de Jacobs que ceux de Jacques Martin !
Vers mes quinze ans, j’’habitais à Rixensart et, un jour, notre plombier a regardé mon travail pendant que je dessinais. Il m’a alors dit qu’il avait un bon client qui faisait également de la BD, un certain Jacobs ! Il m’a ensuite proposé de le rencontrer. Il lui a directement téléphoné, et Jacobs a accepté, à ma grande surprise d’ailleurs. On est parti avec la camionnette du plombier chez chez le créateur de Blake et Mortimer où l’on est resté une heure, le maître a commenter mes planches. Par la suite, nous avons entretenu une correspondance…
A cette époque là, le chef d’un mouvement scout m’avait demandé si je pouvais lui renseigner des adresses de dessinateurs pour l’aider à illustrer son calendrier. Je lui ai donné celle de Jacobs. Il lui a répondu, en disant qu’il n’avait pas le temps, et a dit « Mais si vous voulez demander à André Taymans d’utiliser mes personnages, je n’y verrais aucun inconvénient ». J’ai toujours la copie de la lettre, bien que je n’ai jamais fait ce dessin pour le calendrier (Rires). Toute mon enfance a été bercée par Jacobs.

Un second tome de Lefranc est-il à l’ordre du jour ? On parle d’un scénario mettant en scène des soucoupes volantes

Michel Jacquemart a effectivement rendu un scénario à Casterman. Pour ma part, j’ai dit à mon éditeur qu’avant toute négociation pour un nouveau Lefranc, il fallait que nous réglions certains problèmes. Pour tout vous dire, le contrat du Maître de L’Atome n’est toujours pas signé. Ce contrat contient des clauses inacceptables, que je ne signerai jamais. et tant que cette affaire n’est pas résolue, je n’en ferai pas un deuxième. Pour le moment, ma priorité va à un nouveau Caroline Baldwin, un prochain Sibylline, et d’autres projets… Il existe un scénario , mais en ce qui me concerne rien n’ est encore décidé.

Extrait du "Maître de l’Atome"

Comment s’est faite la reprise de Sibylline ?

Raymond Macherot et sa femme ont retrouvé deux albums complets qui avait été prépubliés dans Spirou, mais jamais en album. Il demandèrent à leur avocat de leur trouver un éditeur pour publier ces Sibylline en noir & blanc, grand format. Leur avocat a alors rencontré un petit éditeur intéressé par le projet : Stephan Caluwaerts.
La décision fut rapidement prise de créer une société pour faire revivre l’œuvre de Macherot, et dans un premier temps, le personnage de Sibylline. Le fameux grand format est sorti en premier.
Connaissant bien Stéphane, je lui ait fait part de mon envie de refaire de la bande dessinée pour enfants. J’avais eu une petite fille entretemps. Il m’a demandé de faire des essais sur Sibylline. Macherot a donné son accord.
Tout comme Lefranc, il y a eu plusieurs périodes dans le style de Macherot. Et donc, j’ai essayé de trouver la Sibyllline qui était la plus présente dans l’imaginaire du public.

Le risque de l’échec était grand, le personnage n’étant connu que par une portion de quadragénaires...

Effectivement, la série n’avait plus eu d’albums depuis vingt ans. Et puis, la fin de la série avait été un peu tragique. La série continuant à s’appeler Sibylline mais racontant les aventures d’autres personnages. Macherot était en roue libre sur les derniers épisodes. Le plus paradoxal est qu’il reste fier de ces dernieres histoires. Il a dit à son éditeur, Stephan Caluwarts, en voyant le double album qui venait d’être imprimé en grand format : « Vous voyez, çà c’est le vrai Macherot ! ». Alors que ces récits n’ont rien à voir avec les épisodes mythique de la série…Il fallait maîtriser ces paramètres. J’ai discuté avec Macherot du synopsis et je l’ai interrogé sur ses souhaits. L’éditeur est intervenu pour me demander de faire revenir certains personnages secondaires. Macherot en a rajouté une couche : « Ah oui. Et il faut mettre Croque-Monsieur ». Du coup je me suis retrouvé avec une histoire qui devait tenir de la présence de tous ces éléments. Sans compter qu’il fallait redéfinir les personnages pour la nouvelle génération de lecteurs et écrire une histoire qui puisse plaire aux anciens... Tout cela sur une pagination assez courte ! Pour le deuxième épisode, j’ai pris mes marques et j’ai dessiné l’épisode tel que je le rêvais, sans intervention extérieure.

Extrait de Sibylline T2
(c) Taymans, Macherot & Flouzemaker.

Vous faites ainsi revenir le Petit Cirque

Oui, j’avais besoin d’un élément fantastique et le Petit Cirque a marqué l’arrivée du fantastique dans les aventures de la petite souris. Je l’ai donc fait revenir, et puis ces animaux font rêver !

On croise Chlorophylle et Torpille dans cet épisode

Oui. C’est un hommage. Un clin d’œil.

Dans l’album de Lefranc, "Le Maître de l’Atome", les lecteurs les plus attentifs pourront aussi relever quelques hommages

Oui. Il y a le commandant Turbo [1] qui dit : « J’ai déjà vu çà ». Il y a également, Hergé et Jacobs qui discutent dans le casino. Le groupe de Noizz, c’est le groupe d’Erwin, on le voit à l’arrière jouant de la guitare. Arnaud de la Croix, éditeur chez Casterman, se ballade dans le casino. On n’a pas pu s’empêcher.

Cet épisode de Sibylline se révèle comme assez politique

Dans un de mes précédents albums jeunesse, Bouchon sans abri [2], on traitait déjà de la problématique des sans papiers. J’aurais voulu aller plus loin dans cette veine mais cela ne s’est jamais fait. Quand on regarde les premiers Sibylline, les histoires sont très politiques également : des récits de guerre, de dictature, de résistance, etc. J’ai voulu effectivement écrire une histoire engagée.
Les héros ne devaient pas être lisses. On devait perçevoir leur face la plus sombre. Quand je fais Sibylline, je pense à mes enfants, et à ce que j’ai envie de les raconter. Pas au lecteur…

Avez-vous eu des échos des ventes du premier tome, "Sibylline et la Ligue des Coupe-jarrets" ?

Le premier tome a été épuissé assez rapidement. Cela a été une bonne surprise parce que les libraires n’y croyaient pas trop au début. Le public a fait la demande. Il y a eu des réassorts. On a été les premier surpris. On l’avait fait avant tout pour le plaisir.

Une réédition est-elle envisagée ?

Pour une petite structure, c’est un risque financier important. Le premier était tiré à 8000 exemplaires et est épuisé. Le deuxième est tiré à 12.000. On va voir comment se comporte le deuxième pour voir s’il y a un lectorat au-delà de 8000 avant d’envisager un retirage du premier album.

Les éditions Flouzemaker vont-elles éditer d’autres personnages que Sibylline ?

Dans un premier temps, ils vont travailler sur des projets avec Macherot. Raoul Cauvin et Erwin Drèze vont relancer le personnage de Mirliton, le petit chat de Macherot. Les contrats sont sur le point d’être signés. Un premier album sortira dans le courant de l’année prochaine. Cauvin nous a confié avoir adoré le premier Sibylline. L’éditeur lui a alors proposé de relancer Mirliton. Comme c’était une une de ses premières séries, dans le journal Spirou, il y était attaché sentimentalement. Il a vu les essais de Drèze, et les a trouvé convaincants ! Mais il y a d’autres projets dans l’air.

Que devient Caroline Baldwin ?

Le prochain épisode se passera dans le Grand Nord, chez les Inuits. Je vais traiter de la problématique du déménagement de nombreux villages dans des zones moins risquées. En effet, le phénomène de la fonte des glaces oblige les autorités à démonter des villages entiers. On n’en parle pratiquement pas dans l’actualité pourtant c’est véridique. C’est dramatique pour ces gens. D’une part parce qu’ils sont chez eux, mais aussi parce que leurs ancêtres y sont enterrés. Cette histoire paraîtra en un volume.

Avez-vous d’autres projets en chantier ?

Oui. Un projet d’une centaine de pages pour Casterman et destiné à la collection Ecritures. Je parlerai du drame du Liban. J’ai plusieurs amis dans ce pays. Ce sera une sorte de vision croisée sur ce qui s’est passé au travers trois personnages différents : L’européen qui découvre à la télévision ces événements, la vision d’une belgo-libanaise que je connais, rédactrice en chef d’un journal de mode libanais. Et puis, la vision d’une libraire – de la librairie Stephan à Beyrouth- qui a continué, sous les bombardements, à ouvrir tout les jours sa librairie. Elle se disait :"S’il y a un moyen d’évasion pour les gens, c’est à travers la lecture". J’y incorporerai un prologue sur le Liban. Je l’ai connu en temps de paix. C’est un pays magnifique et tragique !

Extrait de Sibylline T2
(c) Taymans, Macherot & Flouzemaker.

(par Nicolas Anspach)

(par Erik Kempinaire)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Les extraits de Lefranc sont (c) Taymans, Martin, Jacquemart & Casterman
Les extraits de Sibylline sont (c) Taymans, Macherot & Flouzemaker.

Photo (c) JJ. Procureur

[1cfr. Natacha de Walthéry

[2Casterman 1995

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