Angoulême 2006 : Coup de froid sur le Festival

3 février 2006 0 commentaire
  • Le Festival s'apprêtait à passer un moment difficile. Le Champ de Mars, son principal lieu de vie, faisant place à un trou béant destiné à bâtir les fondations d'un complexe commercial. Ce bouleversement, facteur de pertes et de surcoûts, n'enlevait pas l'espoir de réaliser une année « blanche » pour les comptes. Hélas, une météo exceptionnellement défavorable a marqué, au contraire, cette édition d'une pierre noire.
Angoulême 2006 : Coup de froid sur le Festival
Jean-Luc Bittard
Le héros de l’année 2006. Ph : D. Pasamonik

Le bilan affiché par le Festival le dernier jour est optimiste. C’est la règle, même si personne n’est dupe. Un point à mi-parcours avait permis de constater que la manifestation tenait le cap, grâce à une logistique habilement menée par les services du FIBD (on doit ici féliciter le responsable technique du Festival, Jean-Luc Bittard) et surtout à un investissement massif de la ville qui n’a pas hésité à accompagner avec beaucoup de volontarisme cette passe délicate pour la manifestation angoumoisine. Le Festival allait-il s’en sortir avec les honneurs ? C’était compter sans la neige qui s’est abattue brutalement sur la cité, faisant tomber d’un seul coup l’enthousiasme... et la fréquentation.

Jeudi pourtant, le climat était à l’optimisme. La Cérémonie des Prix s’était ouverte sur un hommage à Charlie Schlingo. Pourquoi à Charlie seulement, se sont demandé plus d’un ? D’autres disparus de l’année 2005 auraient pu être honorés, des créateurs populaires comme François Craenhals ou Jean Ollivier, par exemple, sans compter Will Eisner qui venait de publier son livre posthume. Schlingo, certes brièvement publié dans Charlie, le mensuel dirigé par Georges Wolinski, était un auteur très aimé malgré son audience relativement confidentielle, mais fallait-il pour autant qu’il soit distingué seul ? Les organisateurs de la cérémonie ont fait ce choix. La programmation du Festival a des raisons que la raison ignore...

Les Dalton à Angoulême
jouaient-ils "Les Portes du Pénitencier" ? Photo : Thomas Berthelon.

Un scénariste Grand Prix ?

On reproche souvent aux cérémonies des prix d’être ennuyeuses et interminables. Cette édition ne démentira pas cette réputation, même si Jean-Marc Thévenet, en bateleur habitué des estrades, a réussi à ne pas trop prolonger les souffrances du public. Qu’en dire, sinon que le premier tiers de la soirée a consisté à commenter la barre des sponsors - un pensum obligé, avec un point d’orgue un peu ridicule, celui où Michel-Edouard Leclerc était venu annoncer « son » prix, une distinction pro domo intitulée « Décoincer la bulle » [1] dont le lauréat et ses deux outsiders, choisis par un aréopage de scénaristes reconnus, a droit à une mise en avant de son livre dans les Centres Leclerc. Dans un discours particulièrement intrusif (« Je ne veux plus rester un sleeping-partner du Festival » a-t-il dit), le timonier de l’enseigne de supermarchés a fait la leçon aux membres de l’Académie des Grands Prix, en les exhortant à voter, cette fois, pour un scénariste au lieu d’un dessinateur. Ce discours prolonge une campagne menée par Bo-Doï, un magazine qui, cette année, militait pour l’élection d’un scénariste à la présidence du Festival, comme l’année dernière il l’avait fait pour le dessinateur Hermann. Avec le même résultat : celui d’irriter les membres de l’Académie qui opérèrent un choix bien évidemment contraire.

Michel-Edouard Leclerc : "Nous n’avons plus l’intention d’être des "sleeping partners"..."
Ph : D. Pasamonik

Vers une suppression de l’Académie des Grands Prix ?

Parlons-en d’ailleurs, de ce Grand Prix. Lors de la conférence de presse à Angoulême du 17 janvier dernier, Jean-Marc Thévenet s’était prononcé pour une suppression de l’Académie des Grands Prix. Benoît Mouchart avait réitéré ces propos dans son interview à ActuaBD. On peut comprendre cette intention : inviter une quinzaine de jurés tous frais payés à Angoulême, des invités venant en première classe et logés dans le meilleur hôtel de la ville, cela coûte cher. Par ailleurs, les choix qui ont été proposés ces dernières années par l’Académie étaient quelque peu contrariants pour M. Thévenet : Crumb, Loisel et aujourd’hui Trondheim ne sont pas des clients « faciles » pour un Festival qui attend beaucoup de son président. D’après nos renseignements, les statuts permettent à la direction du Festival de supprimer cette académie d’un coup de plume, à condition qu’une majorité du Conseil d’Administration soutienne cette proposition.

Personnellement, nous sommes contre cette réforme, cette assemblée ayant le mérite de rassembler plusieurs générations de créateurs et de les obliger à dialoguer jusqu’au consensus.

Car c’est le travers du système actuel : outre ce Grand Prix où un auteur est élu par ses pairs, le jury de personnalités qui désigne les meilleurs albums de l’année [2] s’est prononcé de façon conventionnelle face à une présélection qui se voulait très pointue (les « Luc Besson » en étaient impitoyablement exclus). En bref, les jurés ont été comme les festivaliers cette année : ils n’ont pas cherché à s’aventurer dans le hors-piste de peur de se casser le nez. Résultat, nous avons un palmarès tiède qui sera vite oublié.

A l’entrée du stand Soleil,
fallait montrer patte blanche à un Troll. Photo : X-M. Dubosc

« Quand Angoulême est sous la neige, le jury grelotte » (dicton charentais)

Nous le redisons ici : il n’y a pas grand-chose à commenter sur ce palmarès qui ne prend aucun risque, sauf celui de décevoir.

Le travail de Gipi, Notes pour une histoire de guerre chez Actes Sud [3], méritait d’être distingué, mais il aurait été peut-être plus légitime comme « premier album » que comme « meilleur album de l’année ». Nous avons été néanmoins touchés par la simplicité de l’artiste qui ne manqua pas de dire, à propos du Prix Goscinny doté d’une somme de 5.000 € : « J’ai toujours été pauvre ; j’apprécie donc ce que cette somme représente ». C’est déjà ça.
Le dessin de Jean-Pierre Gibrat, Le Vol du Corbeau (Tome 2) suscite depuis longtemps notre admiration, mais que n’a-t-il reçu un prix pour son premier tome ? Le prix pour le scénario à Davodeau (Les Mauvaises Gens), déjà Prix du Public et Prix de la Critique, échoue à nous faire découvrir un nouvel artiste et passe pour « une distinction de plus » ; le prix du premier album à Clément Oubrérie et Marguerite Abouet pour Aya de Yopougon est pour le coup un très bon choix, excitant et novateur ; il distingue une collection dirigée par Joann Sfar chez Gallimard. Le prix du patrimoine nous semble, lui aussi, justifié : Love & Rockets de Jaime Hernandez méritait d’être traduit et que l’on en salue la publication. En revanche, un prix de la série à Blacksad, déjà primé à Angoulême en 2004, aurait largement pu être attribué à quelques-uns des autres ouvrages signalés par le jury de présélection.

Que retenir de ce choix ?
-  Casterman est totalement absent du palmarès, avec seulement un seul titre sur la liste des nominés, du jamais vu !
-  Autres absents marquants : Soleil (ils se font une raison. Comme dit Benoit Mouchart en pensant peut-être à l’éditeur toulonnais : « Quand on s’appelle Luc Besson, il ne faut pas s’attendre à figurer dans le palmarès du Festival de Cannes »), Glénat, Le Lombard... présents cependant, mais très minoritairement, dans les nominés initiaux.
-  L’Association, souvent présente dans la liste des lauréats, n’en a aucun cette année. Le Grand Prix de Trondheim vient corriger cette impression.
-  Aucun manga n’a été primé à l’arrivée et peu ont été nominés. La campagne d’Astérix aurait-elle influencé les jurés ?
-  La prime est faite aux derniers arrivants : la tendance de fond qui voit les grands éditeurs de littérature générale investir la BD (Gallimard, Denoël, Grasset, Le Seuil, Actes Sud, Hachette Littérature,...) trouve ici sa consécration.

Une logistique impeccable, et des déceptions

Allée des goodies
Choco Creed, l’alliance de la BD et du Chocolat. Photo : Th. Berthelon.

L’homme de cette année, au Festival, est sans conteste Jean-Luc Bittard. Il fallait ce vieux briscard de l’événement charentais pour tenir le choc devant la tempête qui s’annonçait. Il a réussi le tour de force que lui imposaient les circonstances, tout en maintenant les normes de sécurité. Résultat : malgré d’impitoyables conditions climatiques, aucun incident majeur. On déplorait seulement un Spirou gonflable ployant sous le poids de la neige et un stand Glénat dont le chauffage était en panne. Mieux : certains petits éditeurs, comme Vertige Graphic, l’An 2, ou Denoël Graphic, ont profité d’une bulle New-York qui, polarisée entre Dupuis et Le Lombard, leur assurait un trafic plus important que d’habitude. Les bouderies de Cornélius et de l’Association ont également fait leur aubaine : les amateurs de BD indépendantes ont jeté leur dévolu sur le dernier album de Gipi, d’Ever Meulen ou de Nikolaï Maslov. En revanche, les éditeurs de BD alternatifs situés rue de Cognac ont souffert de leur excentricité et se plaignaient des baisses de leur fréquentation.

Le Cosplay de l’espace manga a remporté son petit succès. Anecdote amusante : un intermittent engagé pour animer un stand de manga (nous ne le citerons pas) devait se déguiser en le personnage le plus notoire du catalogue de cette maison. Entre deux animations, pendant la pause-café, il a eu l’idée de concourir... au Cosplay, dans le costume qui lui avait été prêté pour sa mission. Et il remporte une des premières places ! Au moment de recevoir sa récompense, il demanda à l’animateur - hors micro - de rester discret sur l’origine de fabrication de son costume. L’histoire ne dit pas s’il a été déclassé...

Cosplay dans l’espace Manga
Photo : Thomas Berthelon

Des bonnes expos, des concerts à guichets fermés et des rencontres internationales intéressantes

Nous aurons l’occasion de reparler dans ces pages des principales expos de la manifestation. Signalons le succès des « concerts d’images » initiés par Zep et Benoit Mouchart qui, cette année encore, affichaient complets, des projections de films (« Naruto », « Kid Paddle... ») qui attirèrent le jeune public. Parlons aussi des rencontres internationales avec Ralf König (bientôt son interview sur ce site), Mike Peters, Mike Mignola, Jim Lee et en particulier des rencontres entre auteurs de Pilote et de Poisson-Pilote : Gérard Lauzier et Riad Sattouf, Pierre Christin et Fabien Vehlmann, Gotlib et Larcenet, Fred et Sfar... Un prolongement de l’exposition éponyme qui avait lieu au troisième étage du théâtre. En résumé, du bon boulot qui a trouvé son public... jusque vendredi midi.

Angoulême, samedi 28 janvier 2006
Le Festival se trouve brusquement sous la neige. Ph : D. Pasamonik

Tempête sur Angoulême

Car il faut remonter loin pour trouver une telle météo sur Angoulême. Sans doute aux premières années, lorsque les vents avaient arraché la bulle et qu’il a fallu, sous la neige, se mettre à l’abri au gymnase de la ville. En quelques heures, le festival était paralysé. Malgré la diligence des services municipaux (très vite, du sable a été répandu sur les chaussées), les festivaliers sont rentrés chez eux, de peur de se retrouver coincés, et les bus ont arrêté de circuler. L’élan était brisé. « Moins de 50% » annonçait le Festival. Soit un déficit de 100.000 visiteurs. Le trou ne sera pas seulement au Champ de Mars, mais aussi dans les comptes du Festival.

Celui-ci en a vu bien d’autres en 33 ans. Mais il est clairement dans une zone de perturbations. Nous en reparlerons.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

[1Conçu et orchestré en dehors du festival par le magazine Bo-Doï dont les liens avec Michel-Edouard Leclerc apparaissent de plus en plus au grand jour, ce prix est, notons-le, absent du communiqué de presse du Festival.

[2Autour de Georges Wolinski, nous avions cette année : le journaliste de La Charente Libre, Stéphane Vacchiani-Marcuzzo, l’industriel ancien président de Renault, Louis Schweitzer, le journaliste et romancier Marc Lambron, le journaliste ukrainien Olin Alexis, la productrice d’événements finlandaise Kirsi Kunnunen et enfin le scénographe des expos Jacobs et « L’automobile & la Bande dessinée » Dominique Poncet. Peu de spécialistes de la BD dans ce groupe.

[3Déjà lauréat du Prix René Goscinny en novembre dernier.

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