Newsletter ActuaBD

Angoulême 2010 : Questions et contestations autour du « Prix du public »

13 février 2010 15 Actualité par Le Bédénaute
🛒 Acheter
  • Le « Prix du public » d'Angoulême, offert au vote sur les sites Internet des sponsors du Festival, la FNAC et la SNCF, puis distingué par un jury d'internautes triés sur le volet, a été attribué à Michel Rabagliati, un auteur canadien, alors même que l'album est indisponible en France. Certains crient au scandale. C'est un groupe de fans canadiens qui lui aurait permis d'emporter la palme. L'heureux lauréat nous dit ce qu'il en pense.

Angoulême 2010 : Questions et contestations autour du « Prix du public »Un article paru dans Charente libre titrait récemment à propos du palmarès 2010 d’Angoulême : «  Polémique autour du Prix “Public”  », considérant comme un « mystère » le fait que l’album lauréat, Paul à Québec, n’était pas disponible en France au moment du festival. L’article qui fait également référence à un blog où «  l’on parle carrément d’un “prix des électeurs fantômes”  », souligne qu’il y a effectivement eu confusion entre le FIBD et l’éditeur La Pastèque quant à la disponibilité de l’album en question, mais termine en précisant que les 10 lecteurs du Jury l’ont bel et bien eu en main pour le lire avant de voter, citant Christian Marmonnier, l’animateur du vote du jury de ce prix. Rejoint par nos soins au FIBD, Benoit Mouchart, directeur artistique de l’événement, commente : «  ... le mot “polémique” me semble un peu excessif...  »

Vérification faite, s’il est vrai que Paul à Québec n’était pas physiquement disponible en librairie a moment du festival, il faut se rappeler le processus, tel que décrit dans le dossier de presse du FIBD, pages 3 et 4 : « Une application ... permettra aux internautes de consulter de façon dynamique et interactive les albums de la Sélection Officielle sur iPhone ou sur ordinateur. Chaque internaute pourra ainsi consulter les ouvrages en compétition en naviguant à l’intérieur des pages puis voter pour son titre préféré ». [1] En principe, donc, plus besoin d’avoir le livre en main, ou en librairie, pour voter.

"Électeurs fantômes" ?

Les frontières étant ténues sur l’Internet, et Angoulême se voulant un festival international, ces votes pouvaient venir de partout dans le monde. Les « électeurs fantômes » ne sont donc pas des constructions éthérées faites d’électrons recyclés, mais des individus en chair et en os qui se branchent sur la grande toile depuis leur bistro parisien, leur siège de TGV ou de leur cabane au Canada. À l’aube d’une mutation profonde de la BD portée par les Nouvelles technologies de l’information et des communications (NTIC), ce processus semblait donc opportun, était techniquement réalisable, mais que faire si vous n’avez pas d’iPhone ou simplement d’ordinateur ? À cela s’ajoute la faiblesse de l’échantillon -moins de 10.000 suffrages comparés aux 200.000 visiteurs déclarés par le FIBD. Il est donc facile pour un petit groupe de gens déterminés, l’année dernière la bloggeuse Gally, cette année les fans canadiens de Michel Rabagliati d’emporter le "Prix du public FNAC/SNCF" d’Angoulême.

Internet a changé la face des plébiscites classiques. Dès 2008, Didier Pasamonik s’étendait longuement sur la crédibilité des prix d’Angoulême opposant le succès commercial de certains auteurs, élus par une forme de « suffrage universel de la culture », et la nature de ces « prix du public », qu’il qualifie au passage « d’opérations de narcissisme » destinés à flatter les sponsors contre monnaie sonnante et trébuchante.

Comment, dès lors, rendre ce prix crédible ? Pourquoi ne pas tout simplement faire voter celui qui paye son droit d’entrée au FIBD en faisant voter sur leur site ou sur un échantillon d’amateurs de BD suffisamment étendu comme, par exemple, mais pas seulement, les 140.000 visiteurs réguliers d’ActuaBD ?

La victoire de l’Internet

Michel Rabagliati : n’est pas à son premier prix
Photo : Le BéDénaute

Michel Rabagliati est un habitué des mises en nomination : l’un ou l’autre de ses albums des aventures de Paul l’a été pour les Prix Bédélys (en 2004, 2005 et 2006) et pour le Grand Prix du livre de la Ville de Montréal (2009). Au-delà des frontières du Québec et chez nos voisins étatsuniens, il l’a été pour un Ignatz Award en 2004 (Outstanding Story) et 2008 (Outstanding artist et Outstanding Graphic Novel), de même que pour un Eisner Award en 2001 (Best single issue) et 2008 (Best Graphic Album), et ce, pour l’adaptation en langue anglaise de ses albums.

Mais il est aussi habitué à recevoir des prix, dont celui des Libraires du Québec en 2007, des Prix Bédélys (2000, 2002, 2006) et Bedeis Causa (2000, 2003, 2005, 2007) et encore une fois outre-frontière québécoise, un Harvey Award en 2001 (Best New Talent), le Doug Wright Award en 2006 (Best Book) et le Joe Shuster Award en 2007.

Plusieurs membres de la rédaction d’ActuaBD en prescrivaient la lecture bien avant son élection. Il est donc parfaitement légitime.

Interrogé par nos soins, l’auteur demeure serein face à la chose, mais tout de même surpris d’avoir vaincu l’apathie du public français. « Deux événements favorables pour moi ont fait que j’ai pu remporter le prix », nous dit-il. « Premièrement grâce au vote du public par Internet et deuxièmement, grâce au jury qui a été charmé par Paul qui s’est retrouvé sur la short list avec quatre autres albums ? Je suis très touché par le nombre de votes que l’album a reçus, mais aussi très heureux que l’album ait été lu et retenu à l’unanimité par un jury. Une partie du public français fut très étonné que Paul à Québec ait reçu le prix du public pendant qu’il était en transit et non disponible en France au moment du vote et je les comprends, mais le vote Internet est imprévisible et peut venir de partout incluant le Québec qui est très loin d’Angoulême, mais visiblement épris de la série Paul ! Malheureusement, La Pastèque a dû changer de distributeur durant l’année et cela a entraîné un arrêt de la distribution en France durant un moment, et dans ce cas-ci, à un très mauvais moment ! Le titre sera sur les rayons le 25 mars et moi je serai à Paris le 26 pour le début d’une tournée des librairies de 12 jours. »

Ce sera l’occasion pour ceux qui ne l’auront pas lu de valider la qualité réelle de ce "prix surprise".

(par Le Bédénaute)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Voir l’entrevue de Michel Rabagliati avec Marianne St-Jacques (Janvier 2010)

Les Prix du public d’Angoulême depuis 1989, sur Wikipedia

[1On peut encore "feuilleter" les 58 albums en nomination sur le site de la Fnac
http://prixdupublicfnacsncf.bdangouleme.com/selection-officiel#/selection/

 
Participez à la discussion
15 Messages :
  • 1. Les prix récompensent une œuvre en français parues l’année d’avant le festival. Paul à Québec est paru en mars 2009 au Québec. Donc déjà, à ce sujet, pas de polémique.

    2. Les lecteurs québécois pouvaient voter sur internet. Mais n’ont-ils voté pour ce livre que parce qu’il était québécois ? La question de la disponibilité des autres livres au Québec n’est-elle pas également à poser ? (ce qui ferait un article intéressant sur ActuaBD !)

    3. ’Pourquoi ne pas tout simplement faire voter celui qui paye son droit d’entrée au FIBD’ : les festivaliers ont à leur disposition tous les livres et peuvent voter durant les trois premiers jours du festival dans une tente dédiée.

    4. Pour le fonctionnement du prix du public, l’auteur de l’article aurait pu se référer à l’article publié récemment sur Du9 par Maël Rannou. En effet, ce n’est pas seulement ’la victoire de l’internet’ : c’est Guillaume Bianco qui était arrivé en tête du vote internet, mais le jury, sélectionné parmi des festivaliers, a choisi de décerner le prix au livre qu’il a jugé le meilleur (tout en hésitant avec Blast).

    5. ’Une partie du public français fût très étonné que Paul à Québe’ : je sais que c’est joli les accents circonflexes, mais celui sur ’fût’ n’a ici pas de raison d’être :)

    Répondre à ce message

    • Répondu par Eric B. le 14 février 2010 à  22:01 :

      2. Les lecteurs québécois pouvaient voter sur internet. Mais n’ont-ils voté pour ce livre que parce qu’il était québécois ? La question de la disponibilité des autres livres au Québec n’est-elle pas également à poser ? (ce qui ferait un article intéressant sur ActuaBD !)

      Le 27 janvier, la veille du Festival, voici les titres qui n’étaient pas encore disponibles au Québec :

      - La saison des flèches
      - La jeune fille et le nègre t.2
      - Il était une fois en France t.2
      - Hector Umbra - Intégrale
      - Blast t.1
      - Au rallye
      - Le vagabond de Tokyo
      - Messire Guillaume : L’esprit perdu

      Donc 8 titres sur 58 ; pas l’idéal, mais pas la fin du monde non plus. Je crois que le public québécois a pu voter en connaissance de cause...

      Répondre à ce message

  • Personne ne remet en cause la qualité de l’ouvrage. D’ailleurs, difficile de remettre en cause d’un ouvrage qu’on ne peut pas encore trouver en librairie. C’est le mode de scrutin qui est à absurde. Pourquoi un jury si c’est le prix du public ? Personne ne peut parler au nom des autres. Pourquoi un livre que le public français n’a pas lu ? Et si le vote du public se fait par internet et que je vote depuis plusieurs ordinateurs, à plusieurs adresses, rien ni personne ne peut invalider mon vote. Donc, c’est du grand n’importe quoi. Vers la fin de l’année 2008, des auteurs m’ont envoyé un mail pour me demander de voter pour eux. Donc, je ne serais pas étonné d’apprendre que le blog de Gally ait été déterminant. Son blog est influant. Le prix de Gally devrait être rebaptisé le Prix du Buzz.
    En règle générale, la façon d’attribuer des nominations et des prix à Angoulême, c’est vraiment une étrange cuisine où l’objectivité n’a que rarement sa place.

    Répondre à ce message

  • Franchement j’ai l’impression que ce Prix du public/Fnac/Sncf était une grosse blague ! En tout cas j’avais participé à leur concours sur le site internet pour faire partie du jury et je n’ai reçu aucune nouvelle depuis ! Les noms de gagnants n’ont été affichés nulle part, et personne n’a daigné répondre à mes e-mails à ce sujet !

    Répondre à ce message

    • Répondu par Oncle Francois le 14 février 2010 à  15:22 :

      Moi-aussi, je m’etais inscrit pour faire partie du jury, et je n’ai même pas reçu de réponse. L’année dernière également, si ma mémé-moire est bonne. Une fois de plus, le crétin de client acheteur est enfermé dans son rôle le plus apprécié, celui de sortir son portefeuille ! Il est normal que celui-ci devienne de plus en plus exigeant en ces temps de stagnation du pouvoir d’achat (notamment chez les retraités qui ont travaillé dûr toute leur vie !!). J’attends toujours des éclaircissements sur la nomination de certains professionnels récents dans la profession, Monsieur Cedric Klapjysky (de mémoire)de Zoo ayant donné des infos assez étonnantes à ce sujet. Ce n’est pas parce que de nombreuses élections, nominations (en dehors de la BD), etc s’apparentent à du bidonnage qu’il faudrait systématiser ce genre de procédés.

      Répondre à ce message

  • J’ai assisté à trois des quizz bd lors d’Angoulême pour le choix de membre du jury du prix public et quand on voit comment les candidats sont choisis on ne peux que voir ici une vaste plaisanterie... Ceux qui étaient également présent ne pourront que confirmer...

    Répondre à ce message

  • Ce prix du public est une vaste blague. Pas cette année-ci, mais une année précédente, j’ai reçu de la part d’un couple d’auteurs un appel à voter pour eux. Et comme par hasard, quelques jours plus tard, ces auteurs raflaient le prix. J’imagine qu’ils avaient fait appel à tout leur réseau d’"amis". Et que toute leur maison d’édition a voté pour eux également...

    Répondre à ce message

    • Répondu le 14 février 2010 à  21:57 :

      Vous savez quoi ? Lors des élections présidentielles, il y a des types qui osent demander qu’on vote pour eux. Et après, comme par hasard, ils sont élus. Dingue, non ? Ca aussi, c’est une vaste blague, vous ne pensez pas ?

      Franchement, il faut arrêter avec les soupçons de complots. Ca en devient ridicule.

      Répondre à ce message

      • Répondu le 15 février 2010 à  10:24 :

        vous avez beau faire des pieds et des mains, ce n’est guère convaincant

        Répondre à ce message

      • Répondu le 15 février 2010 à  17:45 :

        Vous savez quoi ? Lors d’un scrutin, chacun n’a qu’une seule voix ! Vous ne pouvez pas voter plusieurs fois, de chez vous, du travail, d’un cybercafé, etc. Dingue, non ? Vous savez quoi ? À l’élection de miss France, on pondère les votes en fonction des départements pour éviter que ce soit toujours les miss des gros départements qui emportent le morceau. Dingue, non ? Vous savez quoi ? Les auteurs suisses et québécois vendent "anormalement" beaucoup plus en Suisse et au Québec que les auteurs franco-belges. Dingue, non ? Je n’accuse pas. Je dis simplement qu’un suffrage par Internet est à prendre avec beaucoup de circonspection...

        Répondre à ce message

  • on donne le prix du public à un livre que le public n’a pas lu, mais c’est normal, "la bande dessinée est devenue adulte", dit-on avec une voix tremblante et un pull d’artiste tricoté. mhouhahaha

    Répondre à ce message

    • Répondu le 14 février 2010 à  18:36 :

      on donne le prix du public à un livre que le public n’a pas lu

      Le "public" ne se limite pas à la France (Angoulême est un festival international), et le public français appelé à voter a pu lire ce livre (en ligne ou sur place à Angoulême). Le "public" ça ne veut rien dire, vous n’êtes pas le "public" à vous tout seul.

      Répondre à ce message

      • Répondu par zorro le 15 février 2010 à  09:10 :

        oh oui, magnifique.50 québecois qui votent 10 fois sur un site, ça c’est de l’international.J’aime bien La Pastèque et le livre est sans doute bon, mais la bd française a vraiment le melon, et elle est loin de s’en rendre compte

        Répondre à ce message

  • Il y a déjà plusieurs jours qu’un membre du jury de public a publié un article sur du9 pour donner tous les détails de la manière dont ce prix fut attribue :
    - comment le jury a été selectionné (entre sélection sur les votants sur le site et sélection directe à Angoulême sur jeu)
    - comment ont eu lieu les délibérations
    - la méconnaissance qu’ils avaient du fait que le livre de Michel Rabagliati n’était pas disponible en Europe
    L’organisation devrait sans doute communiquer les scores obtenus par les finalistes, pour avoir une meilleure idée de ce qui est sorti du vote initial.

    Cet article est éclairant et va à l’encontre de pas mal d’idées reçues sur ce qui s’est passé.
    Quiconque a déjà fait partie d’un jury sait la difficulté de décerner un prix.
    Un prix du public, à priori, est encore plus difficile à décerner, au vu de sa complexité et de sa versatilité. La solution qui a été choisie par le festival prenait en compte le risque d’un buzz entretenu sur internet, mais on pourra toujours remettre en cause la légitimité d’un jury de 7 personne pour représenter le public.
    On pourrait évidemment se baser sur les seules ventes réelles (et pas les tirages, qui sont de plus en plus trompeur, même s’ils restent une indication), mais si on ne se base que sur les volumes, pourquoi ne pas simplement créer un système similaire à celui des disques d’or en musique ?

    http://www.du9.org/Plebiscite

    Répondre à ce message

Newsletter ActuaBD