Angoulême 2012 : Art Spiegelman en majesté

28 janvier 2012 9 commentaires
  • Cette année, deux expositions célèbrent le président. L'une, "Co-Mix", sur l'un des bords de la Charente, est une rétrospective de l'œuvre de Spiegelman; l'autre, de l'autre côté de la rivière, "Le Musée privé", en établit les références, la métaphysique. L'une et l'autre sont reliées par une passerelle où veille Corto Maltese.

Habituellement, une seule exposition est accordée au "président" du Festival d’Angoulême : une exposition rétrospective façon pierre tombale, du genre qui vous inscrit dans l’éternité. Certains présidents antérieurs, comme Trondheim, avaient peur de la mort et essayèrent d’éviter cet enterrement de première classe. Art Spiegelman n’a pas été tenté par cette vanité, ou plus exactement, il la prend comme telle, tant son œuvre, dès ses début, est marquée par la mort, par le Dibbouk de la Shoah.

Dans le parcours ingrat du Bâtiment Castro, route de Bordeaux, Spiegelman ne se fiche pas du monde. Tout est là : de ses premiers balbutiements dans l’underground, où l’on trouve exposées des pièces rarissimes, des comics tirés à quelques centaines d’exemplaires, de même que ses principaux travaux de l’époque, parfois signés sous pseudonyme. On y découvre un expérimentateur modeste, déjà torturé qui, a contrario de ses confrères à la sexualité débridée (Crumb, Justin Green,...) ne s’employait pas tellement à "mettre un X dans le Comics". C’est que Thanatos, déjà, précédait l’Eros...

Angoulême 2012 : Art Spiegelman en majesté
Co-Mix : Un tour de force : Tout Maus est sur les murs
Co-Mix : Une oeuvre diversifiée, dédiée à l’expérimentation.

On croise les dessins que Spiegelman, pour des raisons purement alimentaires, avait conçus pour Les Crados, ces vignettes publiées par Panini, qui lui valut la réprobation publique du Commandant Cousteau lui-même.
Puis vient Maus, œuvre centrale et fondatrice. Toutes les pages sont là, dans une grande salle. Au-dessus et en dessous de chacune, des rhizomes de croquis, les précédents versions... Chaque case est une leçon de dessin dont on mesure la permanence : rien n’y a vieilli, tout reste pertinent, intelligent, interpelant, novateur... Le moment le plus émouvant est cette vitrine basse où l’on découvre la photo originale de Richieu le frère aîné de Art Spiegelman mort avant la naissance de l’auteur, le passeport polonais d’Anja (la mère suicidée de l’artiste), l’acte d’arrestation de Vladek et Anja par les nazis, enfin le document d’immigration de la famille Spiegelman aux États-Unis, où est mentionné le jeune Arthur né à Stockholm en 1948.

Musée de la BD : le commissaire Thierry Groensteen fait la visite de l’exposiiton avec Art Spiegelman. Commentaires passionnés à la clef...

Enfin arrive Raw, la revue-laboratoire que Spiegelman créa avec son épouse Françoise Mouly dans les années 1980. Là aussi, pertinence, intelligence..., ses couvertures pour le New Yorker, ses livres pour enfants que d’aucuns qui accusent Spiegelman d’être l’homme d’un seul livre, préfèrent ignorer en dépit de leur époustouflante beauté, les rares pages de The Shadow of No Tower, ce cardboard régressif post-septembre 2001.

Scénographie simple, maline et savante de Rina Mattotti et Jean-Marie Derscheid, parfois déficiente dans la pose des éclairages et des cartels.

Meta-Spiegelman

On traverse ensuite la passerelle -souvent glissante, au propre comme au figuré- de la Charente. Dans le Musée Internationale de la bande dessinée, la collection permanente a été customisée par le dessinateur américain. Le directeur de la Cité, Gilles Ciment, a fait appel à un expert, Thierry Groensteen, pour aider Spiegelman à travailler cette dimension mémorielle essentielle à son travail, à sa survie personnelle même. Le Musée privé joue le même rôle que Meta Maus par rapport à Maus, ou le Talmud par rapport à la Thorah : celui d’un commentaire explicatif des raisons et des influences de son processus créatif, à la fois dans sa construction émotionnelle et dans l’élaboration de son identité artistique.

Le parcours est d’autant plus passionnant qu’y sont exposées, littéralement, des "Pieces of Art" (Spiegelman pour le coup), des pages originales d’une rareté inouïe que Groensteen est allé chercher dans des collections particulières américaines et dans le très riche patrimoine du musée d’Angoulême.

Francis Groux, co-fondateur du Festival d’Angoulême il y a 39 ans, dans le Musée de la BD : tant de chefs d’oeuvre appellent à la contemplation
Musée de la BD : Esquisse gouache originale d’une mythique couverture de Mad Magazine signée Harvey Kurtzman
Une autre couverture mythique de Mad : Une couverture de Basil Wolverton, parodie du magazine Life.

Toute l’histoire de la bande dessinée occidentale est là, et les plus belles pièces : Töpffer, Cham, Caran d’Ache, Benjamin Rabier, Winsor McCay, Lyonel Feininger, Wilhelm Busch, Saint-Ogan et Hergé, Carl Barks, Will Eisner et Harvey Kurtzman, une salle consacrée aux dessinateurs publiés par Raw (Tardi, Munoz, Ben Katchor...) et une autre, toute particulière, à cette figure centrale de l’Underground qu’est Justin Green, elle défile avec, en contrepoint, des vidéos réalisées par Jacques Samson où Spiegelman commente chacun de ces grands maîtres.

Bref, Angoulême 2012 restera à jamais inoubliable grâce à ces deux expositions. Merci, Monsieur Spiegelman.

Musée de la BD : Les chefs-d’oeuvre de la BD (ici Little Nemo de Winsor McCay) commentés en vidéo par Art Spiegelman
Musée de la BD : Un superbe document signé Cham datant de la première moitié du 19e Siècle

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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Le Musée Privé de Spiegelman au Musée d"Angoulême, jusqu’au 6 mai 2012.

 
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9 Messages :
  • Angoulême 2012 : Art Spiegelman en majesté
    28 janvier 2012 20:39, par ...

    « Musée de la BD : Un superbe document signé Cham datant de la première moitié du 18e Siècle »

    Vraiment ? On va mettre ça sur le compte de la fatigue du festival. :)

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  • Angoulême 2012 : Art Spiegelman en majesté
    28 janvier 2012 22:54, par alexandre franc

    hélas, les pages de Maus exposées sont des fac-similés (tandis que les croquis placés de part et d’autre sont, eux, des originaux). C’est peut-être idiot, mais l’émotion ressentie n’est pas la même (j’ai un souvenir extraordinaire de l’intégralité du Lotus Bleu en N&B à Beaubourg...). Cela dit, on reste pantois devant la force et l’intelligence des dessins de Spiegelman.

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  • Angoulême 2012 : Art Spiegelman en majesté
    29 janvier 2012 23:10, par Korrektor

    "Richieu, mort en déportation ?", vraiment ? A la lecture de MAUS j’avais cru comprendre qu’il avait été empoisonné par la femme à qui il avait été confié...

    L’ "original de la couverture de MAD n°1" (pas Magazine) présenté dans la photo de la vitrine n’est que le brouillon couleur de ladite couverture. L’original (noir et blanc et de plus grand format) n’est pas dans la collection de mon ami Glenn Bray.

    Ce n’est pas "Lena the Hyena" (parue dans un strip de Li’l Abner) qui est en couverture de MAD n°11, mais une autre "plus belle femme du monde" par l’inimitable Basil Wolverton. La photo des toits de New York en arrière plan fut prise de la lucarne des toilettes des bureaux d’E.C. comics par Harvey Kurtzman lui-même.

    On se laisse aller, Didier, ou tu fais ça pour me faire plaisir ?

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    • Répondu par Alex le 11 février 2012 à  01:17 :

      Ce n’est pas "Lena the Hyena" (parue dans un strip de Li’l Abner) qui est en couverture de MAD n°11, mais une autre "plus belle femme du monde" par l’inimitable Basil Wolverton.

      Pardon, mais c’est bel et bien "Lena the Hyena" en couverture. C’est le résultat d’un concours national lancé par Al Capp lui-même pour dessiner cette femme "la plus laide du monde". Wolverton en fut le lauréat.

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      • Répondu par Oncle Francois le 11 février 2012 à  22:19 :

        Vous avez sans doute raison, mon cher Alex ! L’image éveille en moi des réminiscences de lecture... Dieu que cette femme est laide ! Pour rien au monde je ne l’embrasserai, j’aurai trop peur qu’elle me donne des boutons, et surtout qu’elle me morde la langue !!!

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        • Répondu par jacques dutrey le 13 février 2012 à  22:06 :

          ...et bien non, ces chers Alex et Didier ont tort : le visage de Lena the Hyena, qui était aussi de Basil Wolverton, est différent de celui reproduit en couverture de MAD !
          Si on pouvait envoyer des scans, je vous le prouverais en images, chers Alex et Didier.

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          • Répondu par Alex le 14 février 2012 à  08:04 :

            Oui, bien sûr vous avez raison ! Je viens de le retrouver.

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  • Et Panini n’a jamais édité les Crados. L’éditeur était Alain Pinto et sa société Avimages.

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  • Angoulême 2012 : Art Spiegelman en majesté
    12 février 2012 01:54, par Alex

    C’est touchant de voir que Spiegelman rend hommage à ce grand oublié qu’est Justin Green. Son nom n’est cité par personne de nos jours alors que le courant auto-biographique de ces 20 dernières années de la bd lui doit tout. Son "Binky Brown meets the Holy Virgin Mary" est une oeuvre unique, très dérangeante. Loin du nombrilisme ou du voyeurisme qui est le défaut majeur de ce type d’oeuvre.

    Je crois qu’il a plus ou moins déserté le champ de la bd et s’est reconverti comme peintre d’enseignes. Mais il nous a laissé un livre (un comix) qui près de 40 ans après sa création reste toujours aussi troublant.

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