Angoulême 2012 : Un vent de panique

21 septembre 2011 13 commentaires
  • Le spectacle offert par les intrigues du Festival d’Angoulême occupe régulièrement la chronique bédéphilique. Chaque année, la tension monte vers le mois de septembre, Franck Bondoux, le directeur général du FIBD y allant de ses imprécations, hurlant au « drame », annonçant la mort prochaine de l’évènement angoumoisin si... Un petit numéro qui ne fonctionne plus guère…

Le conflit, on le connaît, il oppose la Cité de la Bande Dessinée et le Festival.

D’un côté, nous avons affaire à un équipement financé par les institutions publiques (essentiellement le Conseil Général de Charente et le Ministère de la Culture) comprenant un Musée national de la BD, un fonds patrimonial de plus de 8000 planches, une résidence d’artistes (La Maison des Auteurs), une bibliothèque de conservation de près de 200.000 documents (revues, livres, ouvrages de référence…), une bibliothèque de prêt, une librairie, des salles de cinéma… Un Établissement Public Commercial et Culturel fait pour durer et qui est ouvert toute l’année.

De l’autre, le Festival International de la Bande Dessinée (FIBD), un événement qui dure une petite semaine et qui, depuis 39 ans bientôt, anime le landerneau de la BD à la fin du mois de janvier. Ce « Cannes de la BD » est techniquement la propriété d’une association (Loi 1901) d’amateurs de BD, aujourd’hui presque tous cacochymes et en tous cas complètement déphasés, qui ont fondé le festival dans une MJC il y a près de 40 ans.

Lorsque, il y a quelques années, l’État a désiré rassembler toutes les institutions angoumoisines dans une seule entité, toutes y sont allées, sauf le FIBD. Là est l’origine du drame.

À cela s’ajoute une complication. Le Festival doit rassembler tous les ans un budget suffisant pour financer la manifestation. On l’estime aujourd’hui à 3,5 millions d’euros. Pour ce faire, Il dépend (majoritairement) de fonds publics mais aussi de fonds privés financés par des sponsors (on a connu La Caisse d’Epargne, Leclerc, la Fnac, la SNCF…) mais aussi des recettes de la billetterie (le Festival affiche, sans que jamais personne n’ait pu vérifier, 200.000 visiteurs) et de la vente des stands aux éditeurs.

« Tu quoque fili mi »

Angoulême 2012 : Un vent de panique
Franck Bondoux en janvier 2011. Il a un contrat de 10 ans avec le FIBD.
Photo D. Pasamonik (L’Agence BD)

En février 2006, le Festival a vécu une petite révolution de palais. Son directeur d’alors, Jean-Marc Thévenet, avait nommé quelque temps auparavant un responsable pour le sponsoring, Franck Bondoux, et un directeur artistique, Benoît Mouchart. Le directeur a été mis à pied au profit de ces deux derniers.

Tout le monde était très inquiet : le Festival allait-il survivre à cette situation ?
L’association du Festival, alors présidée par Francis Groux, l’un de ses trois fondateurs historiques du FIBD avec Claude Moliterni et Jean Mardikian, fit affaire avec Franck Bondoux qui, ayant créé la société 9eArt+, reprit le personnel permanent du Festival en échange d’un contrat de 10 ans (dix ans !) dans des conditions qui ont été fortement critiquées par certains observateurs, notamment en raison de l’absence d’appel d’offre, alors que le Festival vit principalement de fonds publics.

Le problème est essentiellement là : dans la concurrence des institutions.
D’un côté, nous avons un établissement public qui doit assurer son fonctionnement toute l’année, qui produit des expositions, des évènements (colloques, rencontres, université d’été) et qui prête ses lieux au Festival pendant une semaine dont les coûts (qu’il faudra bien un jour valoriser dans le budget du Festival) sont à sa charge exclusive.

De l’autre, une société privée qui organise un évènement dont l’essentiel des revenus proviennent de subventions publiques : 2,1 millions d’euros, répartis à concurrence de 542.600 € (+300.000 € d’aides techniques) pour la ville d’Angoulême, 542.600 € pour l’Agglomération du Grand Angoulême, 245.735 € pour le Département, 226.000 € pour l’Etat, 215.245 € pour la Région et 30.000 € pour la Chambre de Commerce et d’Industrie d’Angoulême [1]

Concurrents ou partenaires ?

Le Musée, dont le président est Michel Boutant, sénateur et président du Conseil Général de charente, comme tout musée, est autonome de la gestion du Festival. Il a sa propre logique de programmation et a également droit à recruter ses propres sponsors. Bien entendu, sur ces deux points, il faut un gentleman agreement entre les deux institutions angoumoisines pour éviter les conflits d’intérêt dommageables et pour harmoniser les interventions de chacun au cours des autres jours du festival.

C’est ce que Franck Bondoux ne veut pas entendre. Il veut mettre la Cité sous sa coupe réglée. Il est le premier responsable de la non-conclusion d’un accord entre les parties, en dépit de l’arbitrage du préfet, de la DRAC et de l’intervention du ministre de la culture pour régler le conflit : « Si c’est pour aller dire que de toute façon le festival se fera toujours à Angoulême, déclare-t-il à La Charente Libre, le 13 septembre dernier que les éditeurs viendront toujours sous les bulles qui sont des tentes parce que depuis quarante ans, personne n’a été foutu d’investir sur des locaux dignes de ce nom pour ce festival qui est un miracle permanent depuis sa création... On peut aller voir ensuite à l’Élysée, après il restera Dieu, mais je ne suis pas sûr que ça fasse changer d’avis Michel Boutant. »

Même Dieu n’y peut rien

« Personne n’a été foutu d’investir sur des locaux dignes de ce nom pour ce festival ». Parle-t-il des pouvoirs publics qui lui filent chaque année 2,1 millions d’euros ? Si c’est cela le problème, il faudrait en affecter une partie à la Cité pour qu’elle construise dans sa proximité des équipements « en dur ». Mais quoi ? Ils seraient utilisés gratuitement au profit d’une société privée ? Les autres organisateurs de salons (comme Japan Expo par exemple) louent les locaux pour leur manifestation. Pour quatre jours, il faudrait des équipements permanents pour le FIBD alors que la BD à Angoulême a déjà La Cité et que la société 9eArt+ les utilise déjà pour partie ? Voilà qui est incohérent.

« On peut aller voir ensuite à l’Élysée, après il restera Dieu, mais je ne suis pas sûr que ça fasse changer d’avis Michel Boutant. » Voilà bien l’attitude de 9eArt+ : nous ne sommes pas dans la négociation, nous sommes dans l’oukase. Le Président et Dieu, c’est dit, n’y changeront rien.

Très remonté contre Michel Boutant qui met des conditions à l’octroi de ses subsides, et notamment que l’on arrête de faire une guerre de chaque instant à l’institution dont il a la présidence, Frank Bondoux lui fait dire ceci sur le même ton et dans le même entretien : «  Boutant doit rendre son verdict : s’il veut se désengager du festival, qu’il se désengage, mais je ne veux plus de cette situation de merde ! Stop. Qu’on nous laisse bosser maintenant. »

La réaction du sénateur est cinglante : « « Il y a une seule méthode pour sortir de cette situation. Celle de la main tendue, et non de l’invective et de la grossièreté… Et puis, vous savez, plus on veut faire pression sur moi, moins je cède à la pression. C’est une forme de négation de l’autre que je ne supporte pas » déclare-t-il à Sud-Ouest.

Michel Boutant en janvier 2011. Le sénateur œuvre depuis des années pour la Cité et le Festival. Il est la cible de 9eArt+. Le président, le Bon Dieu et Superdupont n’y pourront rien.
Photo D. Pasamonik (L’Agence BD)

Une situation particulièrement tendue pour 9eArt+

Néanmoins, dans un esprit de « main tendue » justement, selon La Charente Libre, Michel Boutant ne ferait pas obstruction au paiement de la deuxième partie de la subvention prévue, soit 145.000 € (sur un budget dépassant les 3 millions d’euros...) que Franck Bondoux réclame à cor et à cris et sans laquelle « le festival est en danger ».

Or, le Département qui doit verser cette somme n’est pas en retard : « Nous avons toujours procédé de la sorte, en versant la seconde partie de la subvention en octobre ! » déclare Michel Boutant à Sud Ouest.

Vidéo de La Charente Libre

Le quotidien régional pose alors la question : « Pourquoi Franck Bondoux aurait-il donc crié au loup et mis le département sur la sellette ? » Réponse : «  Il faut bien trouver un bouc émissaire. Je ne vais quand même pas payer un détective privé pour voir ce qui se passe en réalité chez Neuvième Art +, sur la recherche des partenaires privés par exemple… »

Le sénateur fait sans doute allusion aux réductions de budget des sponsors, frappés comme tout le monde par la crise économique. Ces inquiétudes sont légitimes : les éditeurs de bande dessinée sont très étonnés de ne pas avoir été convoqués par 9eArt+ depuis janvier dernier, la première réunion n’ayant lieu que fin septembre, pour un évènement prévu en janvier ! Les éditions Dupuis ont d’ores et déjà annoncé qu’elles ne viendraient pas. Un vent de panique souffle sur l’édition 2012 du Festival.

La situation va être âpre pour Franck Bondoux d’autant que le président de la Cité a décidé de valoriser son apport en 2012, notamment dans l’exposition Spiegelman qui aura lieu au Musée. Toujours à Sud-Ouest, il se déclare « prêt, à l’avenir, à partager la contribution du département pour le festival (245 000 € en 2011), entre Neuvième Art + et la Cité de la BD, sans que cela ne remette en cause la structure du financement de l’EPCC. » Ce qui réduit d’autant la marge de manœuvre du gérant de 9eArt+…

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

 
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13 Messages :
  • Angoulême 2012 : Un vent de panique
    21 septembre 2011 13:30

    Et encore, les auteurs ne réclament pas de toucher un pourcentage sur le billet d’entrée. Sans les séances de dédicaces, cette manifestation n’existerait plus depuis longtemps.

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    • Répondu le 21 septembre 2011 à  16:07 :

      • « à corps et à cris » : non, il faut écrire : « à cor et à cri [s] » ; il s’agit du cor dans une chasse à courre et du cri (ou des cris) poussés par le veneur pour faire revenir les chiens.
      • « quelques temps » : non,, il faut écrire : « quelque temps » ; le temps n’est pas divisible, « quelque » est ici un adverbe qui signifie « peu - un peu » (il y a peu de temps).

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      • Répondu par ActuaBD le 21 septembre 2011 à  17:00 :

        Merci de nous aider à rendre ActuaBD meilleur.

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  • Angoulême 2012 : toujours pareil
    21 septembre 2011 17:35

    A ma connaissance c’est le seul festival où c’est les éditeurs qui payent tout : le voyage, les repas et l’hébergement des auteurs, leur stand...

    Ailleurs les auteurs sont invités par le festival.

    On comprend que chaque année ça se tire dans les pattes, Angoulême est une pompe à fric.

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    • Répondu par Bakounine le 21 septembre 2011 à  18:45 :

      Parce qu’indirectement, les auteurs ne payent pas ? Pas si sûr.
      Est-ce que les auteurs perçoivent toujours des droits sur les exemplaires qu’ils dédicacent lors de ce festival ? Pas si sûr. Tout dépend des contrats.
      Est-ce que vous considérez qu’un auteur qui dédicacent gratuitement en moyenne 4 heures par jour et 3 jours de suite ne paye pas une part de son hébergement, de ses repas, du stand de son éditeur ?
      Un auteur de BD doit se rémunérer sur la vente de ses livres mais en plus, se transformer en représentant de commerce pour essayer d’en vendre une partie.
      Alors, si tout travail mérite salaire, dédicacer 4 heure assis sur une chaise comme à un vieux guichet de poste devrait être rémunéré en salaire.

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      • Répondu le 21 septembre 2011 à  23:28 :

        Est-ce que les auteurs perçoivent toujours des droits sur les exemplaires qu’ils dédicacent lors de ce festival ?

        Ils perçoivent des droits sur les exemplaires neufs vendus où que ce soit, en festival, librairie ou en ligne.

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        • Répondu par max le 22 septembre 2011 à  07:50 :

          Pas forcément, il y a un certain nombre de bds neuves sur lequel les droits d’auteurs ne portent pas. On appelle ça les exemplaires presse. Ce chiffre est non négligeable puisqu’il peut représenter plusieurs centaines de bd et il est totalement hors de contrôle des auteurs...

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          • Répondu par Bakounine le 22 septembre 2011 à  08:12 :

            Généralement, les droits ne portent ni sur les exemplaires remis gratuitement à l’auteur, ni sur les exemplaires réservés aux services de presse, ni sur les exemplaires réservés à la promotion des ventes et au dépôt légal. Le nombre de ces exemplaires est déterminé par l’éditeur.
            Les exemplaires réservés à la promotion, ça veut dire quoi ?
            Un auteur qui dédicace son nouvel album sur un stand à Angoulême, il fait de la promotion, non ?

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            • Répondu par Otis Reading le 22 septembre 2011 à  15:14 :

              On vous en donne souvent des albums gratuits dans les festivals ? Non, on les achète les albums qu’on veut faire dédicacer, ce ne sont pas des services de presse, vous confondez tout, c’est ridicule.

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              • Répondu par max le 22 septembre 2011 à  19:34 :

                C’est vous qui confondez tout. Un album peut-être vendu sans apporter de droit à son auteur. C’est très simple de ne pas faire apparaître un album vendu sur un relevé de droits.

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  • Angoulême 2012 : Un vent de panique
    21 septembre 2011 22:18, par Stéphane Deschamps

    Cela dit Angoulême a été boudé par Dupuis pendant des années sans que le Festival n’en meure. J’ai finalement l’impression de redites sur le Laderneau ; plus ça change plus c’est pareil.

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    • Répondu le 21 septembre 2011 à  23:27 :

      Vous avez raison : c’est toujours schtroumpf BD et BD schtroumpf à Angou. Peyo avait raison !!

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    • Répondu le 22 septembre 2011 à  08:03 :

      Tant que ce n’est que Dupuis qui boude...

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