Angoulême 2014, Chloé Cruchaudet : « "Mauvais Genre" aborde la transformation ultime, à savoir un complet changement d’identité »

30 janvier 2014 0 commentaire
  • Couronnée du prix ACBD 2014 et Prix du Public Cultura à Angoulême 2014, l'auteure de "Mauvais Genre" nous présente un des meilleurs albums de l'année 2013.

Sur quel écrit vous êtes-vous basée pour réaliser cet album, Mauvais Genre ?

Mon récit est inspiré d’un essai historique La Garçonne et l’assassin, rédigé par deux écrivains renommés et professeurs en faculté d’Histoire, Fabrice Virgili & Danièle Voldman. J’ai bien entendu pris des libertés par rapport aux faits authentiques afin de composer ma propre histoire.

Avec le récit de cet homme qui se travestit en femme, j’ai eu le sentiment que vous faisiez l’éloge de la différence enrichissante qui séparer les deux sexes…

C’est plus ambigu, car la femme que devient Paul, et qui se prénomme Suzanne, est un exemple de féminité exacerbée. Elle le devient d’ailleurs plus que sa propre femme Louise, en se faisant les ongles et en se maquillant : elle se fait très séductrice. Bien entendu, ce n’est qu’une forme de féminité, plutôt une caricature de femme. D’autres qualités généralement associées à la femme, comme l’empathie, ne se retrouve pas dans la personne qu’il compose. En effet, malgré sa transformation, Paul demeure violent et alcoolique, en raison des traumatismes de guerre des tranchées. Et j’ai voulu mettre cela en avant lorsqu’une journaliste lui demande : « - Est-ce que c’est vraiment cela l’essence d’une femme ? »

Angoulême 2014, Chloé Cruchaudet : « "Mauvais Genre" aborde la transformation ultime, à savoir un complet changement d'identité »

Votre discours prône tout de même une grande tolérance sexuelle : lorsque l’avocat général demande une transparence sur l’orientation sexuelle, vous donnez des réponses qui replacent chaque individu comme une entité à part entière et différente des autres !

Bien entendu, dans un cadre judiciaire ou dans une analyse des faits, on a besoin de catégoriser. D’ailleurs, je dois avouer qu’à un moment, j’étais comme le juge, à trancher entre homosexuel(le) ou hétérosexuel(le). Mais si on creuse la question, on s’aperçoit qu’il existe des milliers de schémas différents, que l’on soit homme ou femme à la base. Finalement, rien ne rentrait plus dans les catégories que je m’étais fixées. C’est donc ce constat que je voulais mettre en avant.

Votre récit débute dans un tribunal, puis se poursuit par un long flashback de manière assez classique. Mais preuve d’originalité, vous n’avez pas indiqué au début du récit qui était l’accusé, de sorte que vous jouez avec votre lecteur en permanence jusqu’à la conclusion !

J’ai essayé effectivement de semer des fausses pistes pour laisser croire que telle personne était la victime et telle autre le meurtrier, ou l’inverse. J’ai aussi joué avec le découpage, afin de provoquer de petits coups de théâtre en tournant des pages. Pour montrer que comme dans la vie réelle, les choses ne se déroulent finalement jamais comme on s’y attendait.

Dans vos récits, même lorsque vos personnages passent par des moments assez rudes, il y en a toujours un qui a l’envie d’aller de l’avant, de repartir sur de nouvelles pistes, presque avec une certaine candeur…

D’après moi, pouvoir rebondir est une caractéristique de l’être humain. D’un côté, il faut posséder cette candeur pour croire qu’on peut changer de vie, heureusement qu’elle peut encore s’exprimer. C’est aussi ce qui m’a fasciné chez Paul/Suzanne, le fait d’avoir eu d’autres vies que celle qu’on vient d’avoir et dans laquelle on a peut-être un peu échoué. Ce n’est pas donné à tout le monde de renaître avec une autre identité. Elle apporte une nouvelle fraîcheur, comme une renaissance, car il doit adopter une nouvelle façon de parler, de se comporter.

Après une trilogie, vous avez ici livré un épais one-shot. Qu’est-ce qui vous conduit à choisir la forme que prendra votre récit ?

Le thème de Mauvais genre, l’intimité de ce couple étrange, se prêtait particulièrement au one-shot. Tous les rapports entre les deux personnages évoluent constamment, y compris ceux liés la domination. Je n’aurais d’ailleurs pas pu tomber dans des clichés, au risque de rater mon propos.

Il y avait néanmoins une évolution des caractères de vos personnages dans votre série précédente, Ida. Est-ce que vous vous intéressez particulièrement à ce type de développement ?

Les histoires souvent liées à la transformation. Mauvais Genre aborde la transformation ultime, à savoir un complet changement d’identité. En plus, au trois-quarts du livre, un autre basculement intervient : au début, Louise domine Paul, elle est son mentor et l’initie au monde des femmes. Finalement, l’élève dépasse le maître, car l’aspect de séductrice de Suzanne fascine les autres. Dans ce récit, il y a une nécessité vitale que cette transformation réussisse, afin d’éviter qu’il ne soit démasqué(e), car les déserteurs étaient fusillés à l’époque.

Vous détaillez avec beaucoup de force les horreurs de la guerre. Fallait-il que le lecteur comprenne ce que Paul voulait fuir ?

Avant tout, c’est la guerre qui le rend alcoolique, et il ne s’en sortira jamais. Sans cette fuite en avant, peut-être que ce couple aurait pu trouver une position stable, un entre-deux qui n’aurait pas décliné comme on l’explique par la suite. Et les difficultés financières n’aident pas non plus, car ils doivent gagner de l’argent, ce qui pousse Paul à sortir, et à devenir progressivement cette Suzanne, libre voire excentrique.

Le "grand soir" pour Paul et Louise

Pourquoi avez-vous joué des couleurs en présentant un récit proche du noir et blanc, en tout cas de la monochromie, même si les drapeaux tricolores rappellent ça et là la grandeur de la France ?

Je pense que je construis chaque récit en opposition avec le précédent. Ida faisait l’anthologie de la couleur, je voulais décrire l’exubérance de la jungle. Par réaction, Mauvais Genre cultive la sobriété, et le cadre du milieu prolétaire parisien se prêtait bien au contraste du foncé et du blanc. Même si vous visitez encore ces quartiers d’époque, vous vous rendez compte que les façades sont ternes, réveillées uniquement par les personnes qui passent devant.

Pour Ida, vous nous aviez confié que vous voyagiez avec vos deux héroïnes. Pour le coup, Mauvais Genre ne vous a permis de beaucoup vous évader de Paris.

Effectivement, vivant à Paris, cette intrigue était plus proche de moi. Mais dès qu’on se consacre à une période historique passée, le dépaysement est certain, même si le cadre géographique demeure.

C’est donc une nouvelle preuve d’opposition entre vos différents récits

C’est vraiment compliqué de parler d’opposition systématique, car après coup, je me dis qu’il y a finalement une question d’identité qui pourrait être le fil rouge de mes créations. Dans mon premier album, mon petit esquimau est dans tout d’abord perdu dans les USA, et lorsqu’il retourne au Groenland avec sa culture américaine, il est tout autant perdu. C’est peut-être le même constat avec Paul/Suzanne qui va explorer le monde des femmes avant de revenir dans celui des hommes.

Dans ce prolongement, qu’allez-vous aborder dans votre prochain album ?

Je change d’univers en explorer le XIIIe siècle, une période qui a la particularité d’avoir très peu de documents représentant la vie quotidienne, mis-à-part les vitraux dans les églises. Je vais donc pouvoir plus facilement me glisser entre les lignes de l’Histoire et gagner une liberté d’interprétation.

Est-ce que ce sont les livres que vous avez découverts dans la librairie de vos parents qui vous ont marquée, vous laissant des images fortes que vous désirez maintenant retranscrire ?

Oui, ce que j’ai lu dans la librairie de mes parents m’a construit, mais pas uniquement. Par exemple, j’ai toujours adoré Le Decameron de Pasolini et je me suis toujours dit qu’un jour, je réaliserais un récit sur le Moyen-âge, dans cet esprit-là. Ces déclics peuvent donc trouver leur source dans l’univers d’un livre, au cinéma, afin de pouvoir retranscrire le sentiment que j’ai ressenti.

Et vous parvenez à capturer ce sentiment ? Et à le tirer suffisamment pour en garder l’essence durant une année ?

Comme j’ai des carnets de croquis, je tiens également des carnets de notes, dans lesquels j’inscris des idées, des sentiments, des dialogues. De temps en temps, je regroupe les notes de ces carnets par thème, puis je tente de rassembler cela dans un récit cohérent. Mais tout cela prend des années.

Propos recueillis par Charles-Louis Detournay

(par Charles-Louis Detournay)

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Mauvais Genre - Par Chloé Cruchaudet d’après le livre de F. Virgili & Danièle Voldman - Delcourt

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Lire notre interview de Chloé Cruchaudet : " J’utilise des expériences narratives pour réveiller le lecteur. " et notre chronique d’Ida

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