Angoulême 2019 : Frank Miller, le Wonder Boy des comics, reçoit un Fauve d’honneur

23 janvier 2019 1 commentaire
  • C’est l'une de ces surprises que le FIBD sort parfois du chapeau pour honorer un hôte de marque qui ne figure pas dans la sélection officielle : un Fauve d’honneur est remis ce soir à Frank Miller, une légende des comics pour qui on déroule le tapis rouge.

Angoulême, Médiathèque Alpha, 18h30. Le chapeau noir enfoncé sur la tête, le visage mangé par une barbe de prophète et un costume sombre qui lui donne un air de Loubavitch échappé de Crown Heights district qui déambulerait au Comic Con, le héraut des comics commence un peu à se voûter. Il faut dire qu’il porte sa notoriété depuis un certain temps, étant un auteur qui a réussi aussi bien à New York, la capitale superhéroïque du comic book, qu’à Hollywood, le bûcher des vanités du cinéma. S’il a révolutionné le 9e Art, il aura en tout cas marqué le 7e par son style noir et cinglant, plus hard boiled que hard boiled...

Angoulême 2019 : Frank Miller, le Wonder Boy des comics, reçoit un Fauve d'honneur
Sin City
© Frank Miller

Il est accueilli à Angoulême avec des égards de star : une exposition Batman à 200 000 € dont il est la vedette, en compagnie de Paul Dini et Jock, bien moins célèbres que lui. L’homme est charmant mais les pratiques de son entourage sont impitoyables : interdit de le filmer ou de le photographier pendant la visite de la magnifique exposition que le FIBD a consacrée au Dark Knight (ces images sont réservées à une société de production qui tourne un documentaire sur lui) ; dix minutes l’interview, pas plus, et seulement pour les médias de grande audience ; un minimum de présence à la table de dédicaces, une signature, pas de dessin, et en nombre (très) limité. Première surprise : la visite prévue à 17h avec les journalistes est reportée : c’est que Frank Miller tient à visiter l’expo d’abord, seul…

On lui donne ce soir un Fauve d’honneur décerné par aucun autre jury que les responsables du FIBD ; un « colifichet » que l’on attribue à un hôte de marque, qui un ministre de la culture, qui un officiel chinois... La star a ses caprices, mais on s’en fiche : elle fait l’affiche. Le créateur de Batman vaut bien une messe...

Depuis quelques années, Frank Miller revient sur l’univers de son Batman, ici avec John Romita Jr.
© DC Comics

Wonder Boy

Frank Miller est probablement l’auteur américain qui a le plus marqué les comics ces quarante dernières années. Autodidacte, il dessine ses premiers fascicules à la fin des années 1970. Très vite, il collabore avec les deux géants de l’industrie DC Comics et Marvel. C’est là, en 1979, qu’on lui confie le dessin puis le scénario de Daredevil, une série alors en manque de notoriété.

Bien avant que le japonisme ne se diffuse dans la pop culture mondiale, il trouve dans les mangas une source d’inspiration, notamment la série Kozure okami de Kazuo Koike et Goseki Kojima, dont il dirigera plus tard l’adaptation américaine sous le titre Lone Wolf and Cub.

Sous Frank Miller, Daredevil devient un véritable Ninja.
© Marvel

Son graphisme, dépouillé et énergique en diable, s’en ressent. Ses cadrages et l’agencement de ses planches bousculent les codes. Sous sa direction, le personnage de Daredevil est également transfiguré : exit Veuve noire, la petite amie russe, Frank Miller la remplace par Elektra, redoutable ninjette et péripatéticienne à l’occasion. L’univers de Miller est souvent résumé à ces deux attributs simples : « Guns and Whores » (des flingues et des putes). En 1985, il trouve en David Mazucchelli son successeur aux dessins de Daredevil pour la mini-série Born Again.

Car Miller a jeté son dévolu sur Batman. La légende veut qu’ayant dépassé la trentaine, le dessinateur s’interroge sur le vieillissement. De là à imaginer les aventures d’un homme-chauve-souris à l’âge de la retraite, il n’y a qu’un pas qu’il franchit allègrement. Publié à partir de 1986, Batman, the Dark Knight Returns, déconstruit le mythe du super-héros devenu un super-tyran, tandis qu’avec Watchmen les Britanniques prêchent pour la tendance super-névrose.

La même année où le premier tome de Maus d’Art Spiegelman est salué par la critique, comme le Watchmen d’Alan Moore, Frank Miller entre dans le triumvirat des lanceurs du Graphic Novel. Il ne lui reste plus qu’à créer son propre univers, ce dont il s’acquitte sans ménagement avec le très graphique Sin City. Son héros n’est pas fait de chair et d’os, mais de brique et d’asphalte, il s’agit d’une ville. Son noir et blanc est un jeu d’ombres où toutes les violences sont pratiquées.

Daredevil : Born Again, une oeuvre puissante et violente où Miller déconstruit le mythe de Daredevil.
© Marvel

Les comics sont une chose, le cinéma en est une autre. Déjà scénariste des suites de Robocop, Miller passe derrière la caméra, cornaqué par un jeune prodige d’Hollywood, Roberto Rodriguez. Sin City, le film, sorti en 2005, impressionne. À l’instar d’Enki Bilal, il est l’un des rares dessinateurs à avoir su véritablement transposer son univers sur grand écran et dans un film en prises de vues réelles, et lorsque Zack Snyder reprit l’univers DC Comics au cinéma, il s’inspira largement du travail de Miller sur Batman, mais peut-être sans en comprendre la portée.

L’accès aux blockbusters lui est ouvert. Seul derrière la caméra, il donne une suite à Sin City, puis entreprend un curieuse adaptation du Spirit en 2008, le héros emblématique du maître Will Eisner avec lequel il a publié un livre d’entretiens sobrement intitulé Eisner/Miller.

Tant en comics en 1998 qu’au cinéma en 2007, Frank Miller peine en revanche à convaincre lorsqu’il s’empare du péplum avec 300, évocation forcément très personnelle de la bataille des Thermopyles entre Perses et Spartiates. Le King Miller cherche-t-il à entrer dans une polémique très droitière du choc des civilisations alors que l’Amérique s’est engagée militairement en Irak ?

Il enfonce le clou en 2011 avec Holy Terror, où un super-héros appelé The Fixer combat le terrorisme islamique. Un comics éructant en réaction aux attentats du 11 septembre. C’est trop pour son éditeur DC, qui lui a refusé d’employer Batman dans ce projet.

Depuis, Frank Miller est revenu sur le personnage de Batman avec "Dark Knight III : The Master Race", seconde suite de son chef d’oeuvre paru en 1986 et "Dark Knight : The Last Crusade" qui en est le prologue. Une oeuvre plus optimiste avec laquelle l’artiste semble faire son mea culpa après une décennie d’oeuvres et de déclarations plutôt borderline. Miller planche aujourd’hui sur "Superman : Year One", sa vision des origines de Superman et divers projets autour de son chevalier noir.

Son passage sur Wolverine avec Chris Claremont lui permet d’importer un peu plus la culture nippone dans les comics.
© Marvel
Frank Miller reçoit son prix des mains de Stéphane Beaujean, directeur artistique du festival
Photo : Vincent Savi

(par Vincent SAVI)

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

(par Laurent Melikian)

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