Angoulême 2020 : Bilal et Kishiro parlent science-fiction

1er février 2020 0 commentaire
  • Mettez sur scène le géant de la science fiction européenne Enki Bilal, et Yukito Kishiro, l'auteur d'une des plus importantes saga SF de l'histoire du manga. Laissez-les discuter de Kubrick, Métal Hurlant, Gundam ou Asimov... et savourez !
Angoulême 2020 : Bilal et Kishiro parlent science-fiction
Un détail de la couverture de "Bug", dernière série de Bilal qui y imagine un monde sans numérique.
© Bilal / Casterman.

Pour cette 47e édition, le FIBD nous a régalé d’une conférence inédite : Bilal face à Kishiro. Dans l’espace Manga City du festival, les deux auteurs ont échangé pendant près de deux heures sur leurs influences, leurs visions de la SF, l’évolution de leur travail... Un échange passionnant entre deux monstres sacrés du genre.

La discussion a commencé autour d’une frise chronologique détaillant certaines œuvres majeures de la SF dans la seconde moitié du XXe siècle, de Philippe K Dick à Valérian, en passant par Hokuto No Ken ou Star Wars. Les deux auteurs y allant de leurs anecdotes : Kishiro qui découvre des illustrations de Métal Hurlant dans de trop rares périodiques japonais, et sans le texte, ou Bilal qui remet en perspective son athéisme après 2001 l’Odyssée de l’espace : "Avant, j’étais athée. Et puis après, je suis devenu agnostique."

Enki Bilal.
© Cédric Munsch, ActuaBD.
La cyborg guerrière Gally, personnage principal de "Gunnm".
© Cédric Munsch, ActuaBD / Kishiro, Kodansha.

La discussion a également tourné autour de l’incarnation de leurs récits dans le réel, le passage de la science-fiction à la réalité. "L’immortalité est devenue envisageable, dit Bilal, des gens croient vraiment à cette quête, et c’est ça le drame". Quand à Kishiro, il répond que "Mon univers n’est pas une prophétie mais ma vision propre, ma proposition d’un futur très lointain, qui ne se réalisera, j’espère, jamais".

Le présent a occupé une bonne partie du débat : les deux auteurs se sont découverts une méfiance commune pour Internet et le tout numérique. "On a confié notre mémoire vivante à la mémoire vive de nos ordinateurs" déplore Bilal. "Je tends à ne pas évoquer Internet dans mes récits et, à titre personnel, je n’utilise aucun réseau social, pour préserver ma vie privée, et j’ai du mal à suivre tous ces jeunes qui en se jetant dans les applications, pour profiter de certains services, n’hésitent pas à sacrifier leur vie privée" réplique Kishiro.

Une évocation du sport dans leurs œuvres respectives a été particulièrement intéressante. Bilal ayant inventé le Chess-Boxing, et Kishiro le Motorball, ils sont revenus sur leur appréhension de la compétition sportive : "Le sport est un instrument de propagande, qui témoigne à la fois de la santé du corps, mais aussi de la santé d’une société, dit Bilal. En créant le Chess-Boxing, je voulais imaginer un sport qui incarnerait la perfection de l’humain. La puissance physique alliée à la puissance mentale". Et Kishiro de renchérir "Je ne suis pas un fan de sport du tout mais, avec le Motorball, je voulais illustrer toute la violence et la brutalité que l’on retrouve dans une société, et qui est tolérée dans un stade, sur un ring, ou sur un circuit."

On regrette un peu que le débat ait aussi encadré par le médiateur qui suivait un fil (trop) bien préparé en enchaînant les questions, alors qu’on sentait que les auteurs demandaient simplement à échanger librement l’un avec l’autre. Ce n’est dans les dix dernière minutes de la rencontre qu’ils ont réellement pu se tourner l’un vers l’autre et discuter technique et outils. Ils paraissaient alors intarissables, et on aurait aimé continuer à les écouter pendant des heures.

Yukito Kishiro.
© Cédric Munsch, ActuaBD.

Il est rare de voir échanger deux auteurs aussi importants et influents, qui partagent tant de points communs tout en étant si différents l’un de l’autre : la science-fiction à l’occidentale de Bilal, qu’il a d’ailleurs contribué à façonner, face aux codes et aux références nippones que, là encore, Kishiro a en partie élaboré. Un moment rare.

© Cédric Munsch, ActuaBD.

(par Jaime Bonkowski de Passos)

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