Angoulême 2020 : Emmanuel Guibert, Grand Prix attendu et indiscutable

29 janvier 2020 0 commentaire
  • Ils étaient trois en lice pour ce Grand Prix 2020 : Catherine Meurisse, Chris Ware et Emmanuel Guibert. C'est finalement ce dernier qui a été élu par ses pairs, qui l'avaient déjà plusieurs fois placé dans la liste finale. Une reconnaissance amplement méritée pour un auteur à l'aise aussi bien au dessin qu'au scénario, dans la bande dessinée jeunesse comme adulte.

Bien malin celui qui aurait pu deviner à coup sûr le nom du Grand Prix 2020 ! Catherine Meurisse, qui se retrouvait pour la première fois dans le trio final, avait grâce à ses ouvrages intelligents et sensibles, à son immense culture et son regard humaniste, à sa résilience après l’attentat subi par la rédaction de Charlie Hebdo, toute légitimité pour l’emporter. L’Américain Chris Ware avait été plusieurs fois placé dans la « short list », sans doute pour son infatigable travail de recherche tant esthétique que narratif, contribuant à questionner la bande dessinée et ses codes, à l’instar de ce qu’il a accompli dans Quimby the Mouse, Jimmy Corrigan et Rusty Brown.

Angoulême 2020 : Emmanuel Guibert, Grand Prix attendu et indiscutable
"Le Photographe" (collection Aire Libre, Dupuis, édition en intégrale de 2008).

Mais c’est finalement Emmanuel Guibert, peut-être le plus complet des trois, le plus accessible aussi grâce à la variété de son œuvre, qui a été choisi. Enfin ! Enfin ? Ce n’est en effet pas la première fois que les autrices et auteurs participant au vote pouvaient le distinguer. En ce sens, le Grand Prix pour Emmanuel Guibert était attendu.

Le nombre et la diversité des récompenses qu’il a déjà reçues en faisaient en outre un élu logique. Entre autres : Alph-Art coup de cœur et Prix René-Goscinny au Festival d’Angoulême 1998 pour La Fille du professeur (avec Joann Sfar), Essentiel d’Angoulême en 2007, Prix Eisner et Prix Micheluzzi en 2010 pour Le Photographe (avec Frédéric Lemercier et Didier Lefèvre), Grand prix de la critique de l’ACBD pour L’Enfance d’Alan en 2013, Grand Boum-Ville de Blois en 2009 et Prix René Goscinny en 2017 pour l’ensemble de son œuvre... Il avait même été fait Chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres en 2013.

En janvier 2013, Aurélie Filippetti élevait Pénélope Bagieu, Emmanuel Guibert et Jean-Claude Denis au rang de Chevalier des Arts et des Lettres

Un auteur complet et novateur

S’il était attendu, ce Grand Prix est aussi indiscutable. Emmanuel Guibert, qui succède au Suisse Cosey, à l’Américain Richard Corben et à la Japonaise Rumiko Takahashi, est un auteur complet. Scénariste, dessinateur et coloriste, seul ou en collaboration, il a publié pour la jeunesse et a excellé dans la fiction comme dans la bande dessinée dite documentaire bien avant qu’elle ne devienne en vogue. Depuis les années 1990, il a été édité aussi bien chez Dupuis, Dargaud et Bayard que chez L’Association, qu’il s’agisse de bande dessinée ou d’illustration. S’il a moins fait parler de lui que d’autres auteurs de sa génération - il est né la même année que Lewis Trondheim et JC Menu - et reste relativement discret, il a été de nombreuses fois exposé, à Angoulême ou ailleurs.

Son premier ouvrage, Brune (Albin Michel, 1992), est à part : l’auteur s’y cherchait encore. Mais il montre, en s’intéressant à la montée du nazisme, son atavisme pour l’histoire, sa capacité à se documenter et son goût du récit. Il faut pourtant attendre les années 2000, ses parutions parallèles chez L’Association, Dupuis et Bayard Presse, et sa participation à l’atelier des Vosges en compagnie de Frédéric Boilet, Émile Bravo ou Christophe Blain notamment, pour le découvrir vraiment. S’affirment alors des choix qui feront son succès et lui valent aujourd’hui la reconnaissance de la profession comme du public.

Le premier volume de la Guerre d’Alan (L’Association, 2000).
paru en l’an 2000

Son dessin n’est pas tapageur et demeure toujours au service de la narration. Comme si la virtuosité, par pudeur ou par humilité, se masquait derrière l’envie jamais démentie de raconter des histoires, donner corps à des personnages et faire vibrer des ambiances. Pour autant, la dextérité d’Emmanuel Guibert est indéniable, allant du minimalisme de Va et Vient (L’Association, 2005) à la chaleur des couleurs directes de La Fille du professeur (Dupuis, 1997). Il ne faudrait donc pas le réduire au dessin en apparence simple et direct de La Guerre d’Alan et à la bande dessinée documentaire du Photographe (Dupuis, 2003-2006).

Emmanuel Guibert a souvent endossé avec bonheur le rôle de passeur, réalisant en même temps un véritable travail d’auteur. Ainsi, sa capacité à mettre en image des témoignages comme dans La Guerre d’Alan (L’Association, 2000-2008) ou des scénarios comme dans Le Capitaine écarlate (avec David B., Dupuis, 2000) révèle à quel point il maîtrise l’art de la séquence et du rythme, utilisant sa maîtrise des codes de la bande dessinée pour donner vie aux mots d’autres que lui. C’est le cas également avec Les Olives noires (Dupuis, 2001-2003), série inachevée scénarisée par Joann Sfar, qui par ailleurs rappelle qu’Emmanuel Guibert s’est penché sur diverses périodes de l’histoire, de l’Antiquité proche-orientale à l’Afghanistan des années 1980 en passant par la Seconde Guerre mondiale.

"Martha & Alan" (L’Association, 2016).

Ses deux triptyques La Guerre d’Alan et Le Photographe ont sans doute le plus marqué les esprits par la force de leurs récits, à hauteur d’homme mais emportés par le souffle de l’histoire. Ces deux œuvres, réalisées en parallèle sur quelques années, ont très justement été plusieurs fois récompensées. Ces récits ont en commun de s’attacher à faire revivre des personnes et par là interroger notre histoire récente. Issues de rencontres - l’ancien soldat Alan Ingram Cope pour La Guerre d’Alan, Didier Lefèvre pour Le Photographe - et par conséquent de collaborations, ces œuvres ont préparé le raz-de-marée des bandes dessinées dites « du réel » qui a dorénavant atteint les librairies.

Ces bandes dessinées, devenues des références pour de nombreux lecteurs et auteurs, associent des sujets passionnants - la Seconde Guerre mondiale vue par un jeune militaire américain, la guerre menée par les Soviétiques en Afghanistan vue par un photographe embarqué dans une équipe de Médecins sans frontières - à une rare fluidité narrative, malgré la densité de l’écrit, et à une esthétique sobre mais vivante. Emmanuel Guibert parvient à laisser s’exprimer ses « grands témoins », en leur conférant le rôle de narrateur, tout en effectuant son propre travail d’écriture. En ce sens, il est un auteur qui a été trop peu suivi : il insuffle sa personnalité dans ses livres de façon discrète mais profonde, portant au meilleur ce que doit être un bon auteur de bande dessinée : tout à la fois un artisan et un artiste.

Un auteur jeunesse enthousiaste et prolifique

Pendant la réalisation des Olives noires, le tandem Guibert-Sfar réalise une autre série aux antipodes de la première, Sardine de l’Espace, qui dévoile un autre talent d’Emmanuel Guibert : celui de scénariste jeunesse. Car au contraire de La Fille du professeur et des Olives noires, c’est Emmanuel Guibert qui adopte le rôle de raconteur d’histoire, tandis que Joann Sfar dessine cette joyeuse épopée humoristique et intergalactique.

Le premier album de la série "Sardine de l’espace" (Bayard Presse, 2000).

Prépubliée dans le mensuel Maximum, un magazine des éditions Bayard, puis publiée chez Bayard Poche dès 2000, Sardine de l’espace met en scène deux orphelins, Sardine et P’tit Lulu, qui ont été recueillis par Épaule jaune, le capitaine d’un vaisseau pirate. Ensemble, ils voyagent dans l’espace, vivant mille aventures, et se heurtant au bête dictateur intergalactique Supermuscleman, en réalité un jouet dans les mains de son éminence grise, le Dr Krok. «  Sardine correspondait à une intense nostalgie du feuilleton, confiait Emmanuel Guibert en 2007 [Interview réalisée par Martin Greville et publiée le 1er juin 2007 sur le site de Dargaud à l’occasion du lancement de la série chez ce même éditeur.], que les gens de ma génération n’ont pas vraiment pu étancher : on est arrivé au moment où les magazines de bande dessinée disparaissaient. Il n’y avait que Fluide Glacial, pour lequel je n’ai jamais travaillé, donc il restait la presse pour la jeunesse… »

Emmanuel Guibert surprend en étant directement très à l’aise avec ce type de récit. Il enchante non seulement les jeunes grâce à ses narrations drôles, étonnantes et farfelues, mais il parvient également à y glisser une série de références pour les plus grands. Résultat : une foule de personnages dotés d’une vraie épaisseur, beaucoup d’humour et de rebondissements malgré le format assez court de dix pages par épisode. Sardine de l’espace est une réussite qui s’impose rapidement comme une nouvelle série-phare du magazine, et installe ses auteurs dans le registre de la jeunesse pour un bon moment.

En 2005, Emmanuel Guibert a également scénarisé un album de Tom-Tom et Nana.

La série tenait tellement au cœur de l’auteur devenu scénariste jeunesse que lorsque Joann Sfar arrête de la dessiner en 2003, Emmanuel Guibert décide de reprendre lui-même les crayons jusqu’en 2005, lorsque Bayard en interrompt la publication. Sardine de l’Espace ne devait pourtant pas s’arrêter là, car Dargaud la reprend dès 2007 en publiant cette fois de gros volumes de cent pages, soit le contenu de deux albums de Bayard. La série continue avec des nouveautés dès la même année, toujours avec Emmanuel Guibert au dessin et au scénario, puis épaulé par Mathieu Sapin dès le tome 8. Dernière nouveauté livrée en 2014, après quinze ans de piratages et de rigolades en tous genres, le tout sur près de 1300 planches. Une véritable institution, qui mériterait d’être encore mieux appréciée par le lectorat adulte.

Sardine de l’Espace a heureusement permis d’engendrer une autre série dès 1999, qui connut un succès public bien plus important. À destination du magazine J’aime Lire, en alternance avec le best-seller Tom-Tom et Nana, Bayard accepta en effet un autre héros jeunesse dessiné par Marc Boutavant et scénarisé par Emmanuel Guibert, celui d’un mignon petit âne à lunettes, Ariol, à qui il arrive de petites aventures quotidiennes dans lesquelles les jeunes lecteurs se retrouvent aisément.

« Ariol est un peu mon autoportrait. J’ai choisi de lui donner l’aspect de l’animal qui me correspond le mieux, se confiait le modeste auteur à notre collaborateur Laurent Mélikian en 2017 [1]. Je pars souvent d’une situation et d’un bout de dialogue. Si cette première idée est bonne, si elle nourrit suffisamment un récit de dix pages avec un début, un développement et une fin, j’arrive à destination en construisant l’histoire pas à pas. Je ne sais pas exactement où je vais, mais je tiens fermement les reines de mon attelage. Tous les ans, je raconte une année d’Ariol, mais c’est toujours la même année. Cela permet de revoir et d’approfondir des personnages […] qui constituent l’entourage familial, amical, scolaire, social d’Ariol que les lecteurs s’approprient. »

Ariol parvient à toucher les lecteurs, certainement car Emmanuel Guibert met beaucoup de lui dans le scénario, s’inspirant de son propre vécu, tout en cherchant à mettre en avant les sentiments et la réflexion : « De la tête et du cœur » selon les propres termes du scénariste. Le succès de la série dans le magazine conduit d’ailleurs le personnage à être publié en album, dès 2002 chez Bayard Poche, avant d’être repris dans un format un peu plus grand chez Bayard jusqu’à ce jour. Le petit âne bleu a également connu trois saisons en dessin animé avec un total de 145 épisodes diffusés dès 2009.

Emmanuel Guibert incarne donc un Grand Prix ouvert à tous les lectorats, attaché au récit et attentif à la qualité graphique de la bande dessinée. Scénariste hors-pair, il sait écouter et écrire pour donner la parole à d’autres que lui. Cela ne l’empêche pas de mettre un peu de lui-même dans ces ouvrages, en leur donnant à chaque fois une dimension humaniste. Jamais ironique, son regard est un appel à la bienveillance. Reconnu également pour son sens esthétique et ses compétences techniques, il varie les styles avec une apparente facilité, fruit d’un travail infatigable. Le choix idéal, finalement, pour donner une belle image de la bande dessinée.

(par Frédéric HOJLO)

(par Charles-Louis Detournay)

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