Angoulême 2022 : Le festival aura-t-il lieu ?

  • La question était sur toutes les lèvres dimanche dans les stands des éditeurs du Salon du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil, le grand rendez-vous habituel pour l’édition jeunesse juste avant Noël. En cause, la 5e vague de la pandémie. La question était suspendue à l’annonce du Premier Ministre Jean Castex qui, on le sait, s’est en gros contenté de fermer les boîtes de nuit pour quelques semaines… Pourquoi les éditeurs se posent-ils la question ? Parce que le Festival International de la BD d’Angoulême est un gros enjeu de communication média au début de l’année mais aussi un moment interprofessionnel privilégié avec les auteurs et les éditeurs étrangers. Un événement surtout très coûteux pour les éditeurs et très chronophage pour les équipes. On est dès lors tenté de supprimer… À cela s’ajoute un rapport de la Cour des Comptes d’Angoulême qui pointe pour la première fois « l’opacité » de la gouvernance du FIBD… Pour l’heure, le festival fait comme si de rien n’était, communiquant sur l’extension de son espace Asie, Manga City, et sa programmation exceptionnelle, en sifflotant.

Avec cette pandémie qui n’en finit pas, cette fin d’année marquée par les pénuries (papier, carton, encre…) entraînant des reports de nouveautés en cascade, les problèmes de distribution de MDS, la fébrilité reste de mise. Qu’adviendra-t-il du FIBD ? Sera-t-il une nouvelle fois supprimé ? Ou simplement doté d’une jauge limitée, comme à Montreuil ? Les Japonais seront-ils présents ? Et Chris Ware  ? On n’en sait rien. Le FIBD navigue à vue.

Avec cet objectif en ligne de mire : plus que jamais, l’Asie est la priorité. Rien d’improvisé : les derniers chiffres du sondeur GfK annoncent une progression de +124% du chiffre d’affaires des mangas cette année. La 49e édition du FIBD sera japonaise ou ne sera pas !

Angoulême 2022 : Le festival aura-t-il lieu ?
L’affiche de Shigeru Mizuki

« Seront proposées une exposition patrimoniale dédiée à l’œuvre immense de Shigeru Mizuki, contemporaine sur la nouvelle étoile noire du shônen, Tatsuki Fujimoto et transmédia autour de L’Art de INU-OH, un long-métrage d’animation de Masaaki Yuasa (en première française au FIBD) avec des illustrations originales de Taiyō Matsumoto. Le Manga City offrira aux festivaliers une plongée dans la diversité du paysage éditorial « manga », mais aussi des rencontres, débats, entretiens exclusifs, projections, ateliers et « live-drawings » annonce le communiqué.

L’affiche de Tatsuki Fujimoto

Impressionnant en effet : Mizuki, classique du fantastique japonais, Prix du Meilleur Album à Angoulême en 2007 avec NonNonBâ (Ed. Cornélius) ; Fujimoto, astre noir du shonen contemporain, auteur de Fire Punch et Chainsaw Man (Ed. Kazé), mais aussi la jeune autrice Jun Mayuzuki (Après la pluie et Kowloon Generic Romance, deux titres publiés par Kana) qui témoigne d’une créativité japonaise toujours constante.

L’affiche de Jun Mayuzuki

Avis de tempête

Mais comme pour gâcher la fête, la Cour des Comptes d’Angoulême a décidé de se pencher sur les comptes du FIBD. Rassurez-vous, ils sont bons. Mais ce qui chiffonne les comptables publics, c’est la gouvernance du premier salon de BD de France : avec son chiffre d’affaires de 4,7 millions €, ce ne sont pas moins de 2,17 millions € qui sont versés en subventions publiques, sans compter les apports « en nature » offerts par certaines collectivités comme la ville d’Angoulême.

Voici ce qu’écrit le rapport :

« Créé au milieu des années 70, le salon international de la bande dessinée d’Angoulême a connu une telle croissance que son organisation et sa gestion, au départ uniquement associatives, se sont professionnalisées, captant de plus en plus de financements publics. L’organisation du salon, devenu festival international, est complexe, faisant intervenir des collectivités ou établissements publics, des sociétés commerciales et des associations.

Ainsi, l’association historique du festival avait, dès 2003, confié la gestion des partenariats et la recherche de sponsors à une société, la SARL Partnership Consulting. Puis elle a délégué, en 2007, la gestion et l’organisation du festival à une autre société commerciale, la SARL 9ème Art+, en lui transférant notamment le contrat qu’elle avait avec la société Partnership Consulting, laquelle effectue des prestations qu’elle lui refacture.

D’une part, la société Partnership Consulting facture des honoraires de direction qui constituent la rémunération des prestations de son gérant en tant que « délégué général du festival », alors que dans le même temps ce dernier n’est pas rémunéré en qualité de gérant de la SARL 9ème Art + qui a pour mission l’organisation du festival.

D’autre part, la facturation des commissions liées à la recherche de partenaires ou à des recettes est effectuée sans être toujours cohérente avec les contrats signés originellement entre l’association et la SARL Partnership Consulting. Un tel montage, dont la plus-value n’est à aucun moment démontrée, permet à la SARL 9ème Art+ de régler des commissions à une société dont les tarifs reposent sur des contrats datant de plus de quinze années sans jamais avoir été renégociés.

Or, les deux sociétés sont imbriquées l’une dans l’autre : en effet, la SARL 9ème Art + a pour seuls associés son gérant et la SARL Partnership Consulting, le gérant des deux entités étant une seule et même personne. Dès lors, la SARL 9ème Art+ fait écran pour les financeurs publics à la SARL Partnership Consulting. »

« Le gérant des deux entités » n’est autre que Franck Bondoux, le délégué général du FIBD. C’est sévère !

Extrait du rapport de la Cour des comptes d’Angoulême.
Franck Bondoux
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

En conclusion, la cour des comptes fait trois recommandations :

1 – Plus de transparence dans la vente des billets : « Présenter aux partenaires publics du festival international de la bande dessinée un relevé des recettes permettant d’identifier les ventes, les invendus et les billets ou produits gratuits de la société et éventuellement les procès-verbaux de destruction des billets d’entrée invendus. »

2 – Faire un rapport détaillé sur l’usage des subventions : « Satisfaire aux exigences des conventions bipartites avec les partenaires publics en établissant les documents nécessaires à l’évaluation et au suivi des actions financées, et notamment un rapport annuel détaillé et public de l’activité de la SARL 9ème Art+, comprenant toute l’information communicable en matière d’organisation et d’équilibre financier du festival international de la bande dessinée. »

3 – Valoriser les avantages en nature : « Solliciter une valorisation de l’ensemble des avantages en nature reçus dans les conventions conclues avec les financeurs publics du festival international de la bande dessinée. »

Voilà qui va apporter bien du souci à la direction du FIBD alors que les nuages noirs s’amoncellent fin janvier, après une année sans activité. On a vu mieux comme situation…

LE RAPPORT COMPLET DE LA COUR DES COMPTE (PDF)

(par Didier Pasamonik (L'Agence BD))

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26 Messages :
  • Angoulême 2022 : Le festival aura-t-il lieu ?
    8 décembre 2021 00:16, par Auteur

    J’ai fait savoir à mon éditeur que je n’irai pas à Angoulême, mais eux-mêmes ne sont pas sûr d’y aller (et que ça ait lieu). Ca ne dérangera personne, puisque je ne fais pas de manga.

    Une chose est sûre, il y en a qui se font des bollocks en gold avec ce festival, mais ce ne sont jamais des auteurs.

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    • Répondu le 8 décembre 2021 à  08:19 :

      Ah bon, vous avez fait savoir à votre éditeur que vous n’irez pas à Angoulême ? Ca tombe bien, il n’avait probablement pas l’intention de vous inviter.

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      • Répondu par Auteur le 8 décembre 2021 à  11:18 :

        Il en était bien question puisque j’ai sorti une nouveauté.

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        • Répondu le 8 décembre 2021 à  11:27 :

          Ça n’est plus une raison suffisante pour être invité !

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          • Répondu par Félox le 8 décembre 2021 à  14:57 :

            Vous ne savez même pas qui est cet auteur et qui est son éditeur... Plaisir d’être déplaisant... c’est à la mode.

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            • Répondu le 8 décembre 2021 à  15:46 :

              Je ne suis pas déplaisant, je ne vise pas cet auteur, j’évoque mon expérience personnelle d’Angouléme et des éditeurs.

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              • Répondu le 8 décembre 2021 à  22:02 :

                Non, vous attaquez avec aigreur cet auteur qui publie.

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                • Répondu le 9 décembre 2021 à  17:11 :

                  Je ne vous permets pas. Je n’ai aucune aigreur envers mes confrères et consoeurs. Je suis au contraire solidaire des auteurs qui publient une nouveauté au moment d’Angoulême et ne sont néanmoins pas invités ni par leur éditeur, ni par le festival.

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  • Angoulême 2022 : Le festival aura-t-il lieu ?
    8 décembre 2021 07:14, par malou

    Parfait, pendant que les mangas raflent la mise, et c’est tant mieux de voir la jeunesse s’intéresser à du feuilleton populaire en bd, pendant que les ventes des autres genres stagnent ou sont en baisse, à force de vouloir plaire plus aux critiques qu’aux lecteurs, l’organisation du salon se partage un gros gâteau de subventions sur le dos des auteurs qui viennent y dédicacer bénévolement. C’est classe.

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    • Répondu par Henri Khanan le 8 décembre 2021 à  08:39 :

      Je ne sais pas oombien d’auteurs japonais viendront, le Japon impose un "isolement" de quatorze jours lors d’un retour sur l’archipel.

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  • Le festival d’Angoulême est un spectacle. Et pour aller au spectacle, on achète un billet. Et dans ce spectacle, on vient y voir des expos et des auteurs qui dédicacent. Les auteurs travaillent donc pour ce spectacle. Sauf qu’ils ne sont pas payés pour ce travail. Les auteurs sont bénévoles mais les organisateurs ne le sont pas. Les auteurs ne sont pas volontairement bénévoles, c’est plus vicieux que ça. Si le Festival d’Angoulême était honnête, il reverserait un pourcentage du prix du billet aux auteurs. Pas seulement les auteurs qu’il invite en son nom mais aussi les auteurs qu’il fait inviter via les éditeurs.

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    • Répondu le 8 décembre 2021 à  10:39 :

      C’est bien ça qui en débat en ce moment.

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      • Répondu le 8 décembre 2021 à  12:09 :

        Ca fait combien d’années qu’on débat déjà ?

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        • Répondu le 8 décembre 2021 à  12:43 :

          Les luttes sociales, ca prend du temps. Regardez l’histoire du XXe siècle. Rien n’est acquis d’avance.

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          • Répondu par Félox le 8 décembre 2021 à  14:58 :

            Rien n’est acquis d’avance et rien n’est définitif, il faut se battre pour conserver ses droits en plus de les faire progresser.

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            • Répondu le 8 décembre 2021 à  15:47 :

              Absolument. Prenez l’exemple du droit des femmes, en net recul aux États Unis.

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            • Répondu le 8 décembre 2021 à  15:58 :

              Et commencer par définir ce qu’est un auteur au XXI ème s. pour en définir le statut. Et surtout, ne pas confondre travail avec salariat ! L’auteur est par essence libéral. Il doit rester indépendant pour avoir sa liberté de création et d’expression.
              Dans le cas du Festival d’Angoulême, avec les aides publiques et le prix du billet, faut pas déconner, il y a bien les moyens de rémunérer les auteurs et pas seulement de remplir les poches de Franck Bondoux.
              La Cour des comptes fait bien de mettre son nez dans cette affaire !

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              • Répondu le 8 décembre 2021 à  20:39 :

                Dans le tour de table que vous évoquez pour financer la rémunération des auteurs en dédicace, ne pas oublier deux autres acteurs : les éditeurs ! Et les acheteurs des albums dédicacés. Il faut baisser le prix d’accès au festival et augmenter le prix de l’album dédicacé.

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                • Répondu par Tuerlinckx le 13 décembre 2021 à  06:33 :

                  ce n’est pas aussi simple. vous êtes obligé d’acheter un album au festival pour dedicacer. souvent je l’ai déjà, donc vous payez deux fois. pas de problème, mais pas si le prix d’une dédicace est augmenté.

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                  • Répondu le 13 décembre 2021 à  09:38 :

                    Un album dédicacé a plus de valeur qu’un album non dédicacé. Il suffit de voir la quantité de soi-disants fans de BD qui revendent leurs dédicaces sur le bon coin.

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              • Répondu par Henri Khanan le 8 décembre 2021 à  20:39 :

                Bien d’accord, mais cela n’a rien à voir avec le sujet qui est : le FIBD sera t’il annulé ou restreint à cause du Covid ?

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                • Répondu le 9 décembre 2021 à  08:00 :

                  Il n’y a pas que la pandémie : le FIBD se remettra-t-il des conséquences de sa gestion opaque ?

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                • Répondu le 9 décembre 2021 à  08:37 :

                  Le sujet mélange les deux thèmes, annulation du salon ou pas, et le fameux rapport de la Cour des Comptes qui épingle l’opacité et les montages financiers d’un salon qui se veut être une vitrine pour la bd et pas une machine à cash.

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  • Chers auteurs de BD qui passez par ici, lisez attentivement le rapport de la Cour des comptes ! J’hallucine !

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  • Angoulême 2022 : Le festival aura-t-il lieu ?
    13 décembre 2021 07:08, par Joaquim

    Bonjour. Passionné de bd depuis 30 ans, je suis allé pour ma première fois au festival juste avant le début de la crise co-vid.
    J’en suis ressorti avec un sentiment très mitigé, le plaisir de quelques découvertes (Nicole claveloux par exemple) gâché part l’impression que tout ce festival tourne autour du fric. Déjà par le prix des entrées.
    En fait, comme si je devais payer pour entrer dans une librairie.
    Ce festival est devenu une très grosse machine. Trop grosse machine. Loin de l’image que les passionnés de bd aime généralement.
    Ca donne mal à la tête.
    Clairement, personnellement, je lui préfère des salons plus petits comme SOBD à Paris.
    Je pense que le rapport de la cour des comptes montre qu’il y a urgence à laisser tomber Angoulême comme un fruit pourri et vicié depuis un moment et, effectivement, de se recentrer sur ce qui fait l’âme du 9eme art : les créateurs de bd (dessinateurs et scénaristes) et leur public.

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    • Répondu le 14 décembre 2021 à  10:18 :

      L’âme du 9ème Art vient des éditeurs qui décident de qui peut-être publié où pas, en fonction des modes, des prix, des ventes, d’où l’imbrication parfois malsaine avec certains concours de l’eurovision de la bd. Un éditeur suit les modes pour faire rentrer de l’argent dans ses caisses et faire tourner une industrie. Tout le reste, c’est de la démagogie.

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