Anne Hélène Hoog : « J’ai voulu comprendre comment se sont créés les codes visuels de la mémoire juive ».

19 octobre 2007 9 commentaires
  • La commissaire de l'exposition De Superman au chat du rabbin explique les motivations d'un musée d'Art et d'Histoire du Judaïsme à évoquer le rôle des artistes juifs dans la BD, en particulier les comics.

La BD, parfois considérée comme un art mineur, a-t-elle sa place dans un musée ?

Plus que jamais. Et pour plusieurs raisons : premièrement parce que la bande dessinée n’est plus un art mineur, si tant est qu’elle l’ait jamais été. Les classifications sont arbitraires, même si elles sont parfois nécessaires. Dans le cas de la bande dessinée, sa réputation de genre mineur ne vaut que si l’on tient son mode de diffusion éphémère et peu coûteux, donc populaire (la presse, le papier journal, le comic book) en piètre estime. Ironiquement, le populaire n’a pas « bonne presse » auprès des élites sociales des 19e et 20e siècles. On a disqualifié ce qui était le « roman populaire » au 19e siècle, parce qu’il paraissait en feuilletons dans les journaux et que les libraires éditeurs vendaient la plupart de ces romans ensuite sous forme de brochures périodiques appelées « livraisons ». Est-ce à dire que Balzac, Sue et Dumas – pour ne citer que les plus connus de ces écrivains coutumiers du genre – ne méritaient pas de figurer dans les catalogues des grands éditeurs ? Non, bien sûr. C’est la même chose pour les artistes de l’art séquentiel ou du 9e art. Et voici la deuxième raison : Ce sont des artistes à part entière dont les œuvres doivent être soumises au même regard critique que les œuvres des artistes des arts dits « majeurs ». Rappelons que nombre d’entre ces artistes ont appris leur art auprès de maîtres du dessin et de la peinture. Lorsque le comic book est lancé, à New York en 1934, beaucoup de jeunes artistes y voient un moyen de gagner leur vie avec leur art. Et il leur était interdit d’être mauvais, sinon, aucun journal et aucun éditeur n’achetait longtemps leurs strips. Enfin, pour revenir à la question initiale, toute œuvre n’a pas sa place dans un musée parce qu’elle existe, mais parce qu’elle répond à plusieurs des critères importants pour son époque. Le musée en soi n’est pas une institution infaillible. Les acquisitions sont faites en fonction de ces critères. La mission – ou la responsabilité – d’une institution muséale n’est pas de collectionner indistinctement – ceci est la caractéristique du collectionneur – mais d’anticiper sur la pertinence d’une œuvre et sur la validation qu’elle recevra dans le futur.

Anne Hélène Hoog : « J'ai voulu comprendre comment se sont créés les codes visuels de la mémoire juive ».
La très belle salle des super-héros où Captain America, Batman, The Thing et Superman sont face à face
Photo : L’Agence BD

Dans quels domaines se sont illustrés les auteurs et dessinateurs juifs ?

Dans toutes les branches de l’art séquentiel, pour autant qu’ils aient été de bons auteurs. Evidemment, on parle surtout des super-héros (Superman, Batman, Captain America et tant d’autres figures célèbres…) ou du roman graphique. Mais historiquement, c’est le genre fantastique qui a surtout bénéficié de leurs talents. Pensons à Bernard Krigstein qui est l’auteur de magnifiques nouvelles publiées par EC Comics. Et que dire de Harvey Kurtzman, de Jack Kirby et de Joe Kubert aujourd’hui. C’est certainement lié à une époque où l’imagination de tous était fascinée par la science et la technique. Et cette attirance pour le fantastique continue aujourd’hui. Un chat qui parle… et qui raisonne comme le chat du rabbin de Joann Sfar mettrait plus d’un d’entre nous à dure épreuve dans la réalité, mais nous sommes ravis de l’imaginer. Mettre en images la figure légendaire du Golem a séduit plus d’un dessinateur, qu’il soit juif ou non. Enfin, beaucoup d’artistes ont aussi gagné leur vie comme caricaturistes, comme publicitaires et comme illustrateurs.

Après les USA, quels sont les pays où ils ont beaucoup apporté ?

J’aurais tendance à dire l’Europe, l’Argentine, le Japon et Israël parce que c’est là que je vois que des traditions et des écoles se sont installées dans le long terme. Mais après tout, je suis trop peu compétente sur ce domaine pour trancher sur cette question.

Le dessinateur Joe Kubert, Anne Hélène Hoog et la dessinatrice Bernice Eisenstein
Photo : L’Agence BD

Comment se partage dans l’expo la part des auteurs juifs et celle des thèmes juifs ?

Je ne suis pas partie de la question « dessinateur juif ou non ? » ou bien même de « thème juif ou non ? ». J’ai d’abord voulu comprendre comment se sont créés des codes visuels se référant à la mémoire et à l’histoire – et notamment à l’histoire juive qui est mon objet premier. En remontant aux sources des processus d’élaboration de ces codes, on trouve par exemple des écrivains, des photographes, des souvenirs personnels. On trouve des thèmes et des images très habituels dès que l’on s’interroge sur la mémoire juive. Certains sujets rares, ils ne sont abordés que par un ou deux auteurs. Évidemment, l’autobiographie offre des trésors d’images et de références au judaïsme. Mais elle n’est pas la seule.

Convaincre votre hiérarchie a été difficile quant à cette exposition ?

Non. Notre directrice, Laurence Sigal, avait déjà exposé les dessins de Maus de Art Spiegelman plusieurs années avant l’ouverture officielle du Musée d’art et d’histoire du Judaïsme. Mais il a été difficile de trouver un angle d’approche qui permettait de montrer une exposition d’histoire de la BD. Nous avions aussi le souci de la langue et de la compréhension des œuvres par le public. Montrer des œuvres anglophones, dont peu sont traduites en France, c’est un risque. Beaucoup de lecteurs de BD ne connaissent pas les auteurs américains que nous présentons.

Anne Hélène Hoog et Robert Crumb
Photo : L’Agence BD

Comment avez-vous choisi les intervenants ? Les partenaires ?

Le choix de Didier Pasamonik comme conseiller scientifique s’imposait car il y a plusieurs années que nous discutons ensemble des possibilités de monter une exposition de bande dessinée au musée et des auteurs qui devraient y être montrés. La lecture des quelques-uns des textes qu’il a rassemblés pour son livre en préparation La Diaspora des Bulles. BD et judéités a été très instructive. Pour le partenariat, avec le Musée juif d’Amsterdam, c’était aussi une évidence car mes collègues hollandais voulaient faire une exposition sur la bande dessinée.
Nous avions trouvé intéressant le travail des scénographes Marianne Klapisch, Mitia Claisse et Florence Lombardo, notamment pour l’exposition À Table. Grâce au graphiste et dessinateur Yann Legendre, nous avons rencontré Pete Jeffs qui a fait la conception graphique de l’exposition. Le choix s’est fait sur le critère des projets qu’ils ont proposés. Ils répondaient à notre double souci de sortir des mises en scènes conventionnelles des expositions BD et de rester dans le domaine du musée.

Une telle manifestation a-t-elle déjà eu lieu ailleurs ? (on pense aux États-Unis)

Une exposition de ce genre ? En France, mise à part l’exposition Les Maître de la BD européenne en 2000 à la BNF, non. C’est en parlant que le projet s’est précisé et surtout après que j’ai vu l’exposition Masters of American Comics et aussi celle de Jerry Robinson, Good and Evil in American Comics, au Musée juif de New York en septembre 2006.

Allez-vous faire un effort particulier en direction du public scolaire, notamment collégien et lycéen ?

Oui, nous organisons un atelier sur le Golem et aussi des visites destinées aux enfants. Nous aurions aimé mettre en place un atelier « BD et mémoires », mais cela n’est pas encore possible. Bientôt peut-être.

Diane Noomin, Anne Hélène Hoog et Aline Kominski-Crumb
Photo : L’Agence BD

Comment convaincre un néophyte, peu amateur de BD, à s’intéresser à l’exposition ?

Il n’y a pas de recette. Il faut essayer. Ceux qui aimeront visiter l’exposition en parleront autour d’eux. C’est une bonne manière de découvrir l’art séquentiel.

En tant que lectrice de BD, quelles sont les œuvres qui vous ont le plus touchée ?

Aujourd’hui, je suis incapable d’avoir une préférence. Je suis peut-être moins émue devant une œuvre numérique, mais au fond, chacune des œuvres présentées dans l’exposition m’a beaucoup touchée et cela tant par les textes qui sont d’une très grande intelligence que par le dessin. C’est pour cela que je les ai choisies. Toutes montrent que la mémoire est un fait sensible. Le constat le plus étonnant que nous fassions, une fois toutes les œuvres accrochées, c’est la force de leur sens et de leur graphisme. Chaque artiste/auteur a son style propre – ce serait une banalité à dire s’il n’y avait un déploiement aussi riche de ce que l’art séquentiel propose pour une réelle exploration graphique. C’est une épopée graphique sur un siècle.

L’historien américain des comics Maurice Horn, Anne Hélène Hoog et son excellence l’ambassadeur des États-Unis, M. Craig Roberts Stapleton
Photo : L’Agence BD

Après la BD et les Juifs, le rock ? le cinéma ? le Jazz ?

Pourquoi pas. Cependant, si les choix de sujets étaient aussi simples ou binaires que « Les juifs et … », nous serions dans une pensée stérile. Heureusement, ce sont les questions qui surgissent d’une exposition à l’autre qui sont intéressantes et qui nous provoquent. Et ces questions là, elles ne se font pas annoncer, mais vous tombent dessus. En résumé, une exposition donne moins de réponses qu’elle ne pose de questions.

(par David TAUGIS)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire aussi :

- L’exposition De Superman au Chat du rabbin ouverte au public

- "De Superman au Chat du rabbin" au Musée d’Art & d’Histoire du judaïsme

Le programme complet sur le site du Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme

Informations pratiques

Musée d’art et d’histoire du Judaïsme
Hôtel de Saint-Aignan
71, rue du Temple
75003 Paris

Jours et horaires d’ouverture de l’exposition
Ouvert du lundi au vendredi de 11 h à 18 h et le dimanche de 10 h à 18 h.
Fermeture des caisses à 17h15.

Accès
Métro : Rambuteau, Hôtel de Ville
RER : Châtelet – Les Halles
Bus : 29, 38, 47, 75
Parking : Beaubourg, Hôtel de Ville

Tarifs et renseignements : 01 53 01 86 48 ou reservation@mahj.org
Exposition
Plein tarif : 5,50 € / tarif réduit : 4 €

Exposition + musée
Plein tarif : 8,50 € / tarif réduit : 6 €

Lire en Fête
Entrée libre dans la limite des places disponibles, sans réservation

Conférence
Tarif unique : 4 €

Rencontre avec Joann Sfar
Plein tarif : 4 € / tarif réduit : 3 €

Journée BD à l’écran
Plein tarif : 5 € / tarif réduit : 4 € (à partir de la 3ème séance)
Tarif couplé séance + exposition : 8 €

 
Participez à la discussion
9 Messages :
  • "Lorsque le comic book est lancé, à New York en 1934, beaucoup de jeunes artistes y voient un moyen de gagner leur vie avec leur art. Et il leur était interdit d’être mauvais, sinon, aucun journal et aucun éditeur n’achetait longtemps leurs strips."

    Avant de formuler une telle affirmation, peut-être Anne Hélène Hoog aurait-elle dû relire les oeuvres de Will Eisner témoignant des débuts du médium, lorsque Iger et Eisner avaient établi leur studio de "production" où Kirby, Powell et tant d’autres sont passés.

    Répondre à ce message

    • Répondu par Didier Pasamonik le 19 octobre 2007 à  15:39 :

      Cher anonyme,

      Avant de formuler une telle affirmation, peut-être Anne Hélène Hoog aurait-elle dû relire les oeuvres de Will Eisner témoignant des débuts du médium, lorsque Iger et Eisner avaient établi leur studio de "production" où Kirby, Powell et tant d’autres sont passés.

      Anne Hélène Hoog s’est informée aux meilleures sources. L’atelier Iger-Eisner a été créé en 1936. Or, selon Jean-Paul Jennequin (Histoire du Comic-Book, Vertige Graphic, p.20), les comics existent déjà dès mai 1934. Les premiers studios préexistent également à celui d’Eisner comme l’a bien montré la minutieuse enquête de Jean-Paul Gabilliet dans Des Comics et des Hommes (Editions du Temps.

      Dès lors, je ne vois pas sur quoi vous appuyez votre correction. Des références, SVP.

      S’il y a le moindre doute, vous pourrez interroger dimanche Joe Kubert, qui a travaillé dans l’atelier d’Eisner à 12 ans, et Maurice Horn, l’auteurd e la World Encyclopedy of Comics, qui seront présents dimanche au Musée d’Art et d’Histoire du Judaïsme.

      Répondre à ce message

      • Répondu le 19 octobre 2007 à  16:41 :

        Il me semble que vous vous méprenez quant à ma remarque.
        Anne-Hélène Hoog insiste sur la qualité, alors que dans un marché en plein boom, il fallait fournir et que par conséquent la quantité était tout aussi si ce n’est plus importante.
        quant aux références, si on commençait par THE DREAMER.

        Répondre à ce message

        • Répondu par Didier Pasamonik le 19 octobre 2007 à  18:01 :

          Il me semble que vous vous méprenez quant à ma remarque. Anne-Hélène Hoog insiste sur la qualité, alors que dans un marché en plein boom, il fallait fournir et que par conséquent la quantité était tout aussi si ce n’est plus importante. quant aux références, si on commençait par THE DREAMER.

          Cela dépend ce que vous appelez "qualité" en substance. Même s’il fallait fournir, l’environnement incitait à la qualité : Dans les journaux, les gens lisaient alors les plus belles pages d’Alex Raymond, Hal Foster et Milton Caniff.

          Comment pouvez-vous croire que AH Hoog ne connaît pas The Dreamer alors que dans la salle Eisner, de nombreuses pages originales de cet album sont exposées ? Anecdote : alors qu’on les regardait hier avec Joe Kubert, lui qui a connu le studio Eisner pour y avoir travaillé, nous a dit : "Ce n’était pas comme cela"...

          Répondre à ce message

          • Répondu le 19 octobre 2007 à  19:51 :

            "Comment pouvez-vous croire que AH Hoog ne connaît pas The Dreamer alors que dans la salle Eisner, de nombreuses pages originales de cet album sont exposées ?"

            Où aurais-je affirmé ou laissé croire que Anne Hélène Hoog ne connait pas The Dreamer ?
            Vous m’avez demandé un référent, histoire d’étayer mon argumentation.
            Je suis juste en désaccord avec elle lorsqu’elle met en avant la seule qualité de ces dessinateurs à cette époque, ce que (le désaccord) vous semblez avoir du mal à accepter. Que nombre de ces dessinateurs aient eu du talent, certes. Que leurs travaux de l’époque aient été inconditionnellement de qualité est une autre histoire.
            Les lecteurs intéressés par les faits pourront se reporter aux volumes publiés par Greg Theakston chez Pure Imagination documentant les débuts et la progression du King (Jack Kirby).

            Répondre à ce message

            • Répondu par Didier Pasamonik le 19 octobre 2007 à  22:26 :

              Il faudrait peut-être que vous expliquiez aux lecteurs que The Dreamer est une bande dessinée, pas un livre d’historien. Eh oui, par rapport à leur environnement, ces créateurs avaient intérêt à être bons pour survivre. La preuve, c’est que des décennies plus tard, ils sont encore là. Vos arguties n’y changeront rien.

              Répondre à ce message

              • Répondu par François Boudet le 20 octobre 2007 à  09:08 :

                D’ailleurs, les planches -récentes- originales de Eisner et Kubert exposées sont vraiment magnifiques...

                Bien belle exposition. Bravo.

                Répondre à ce message

                • Répondu par Alex le 20 octobre 2007 à  21:50 :

                  "Anonyme", que les oeuvres de l’atelier Iger-Eisner vous semblent primitives, on ne peut vous en vouloir. Elles l’étaient. Mais je crois que vous manquez de véritables références visuelles pour pouvoir apprécier leur différence et leur vraie valeur dans le contexte de l’époque.

                  Personnellement, étant en possession de milliers de pages de "l’Age d’Or" des comics, je peux vous affirmer en toute sérénité que le studio Iger-Eisner était bien loin au-dessus des productions contemporaines : par le cadrage, le découpage, la qualité du trait... Une volonté de qualité qui pouvait se rencontrer dans l’oeuvre de qq rares cas individuels isolés mais rarement dans le cas d’un studio.

                  Quand à l’expo, ne pouvant malheureusement pas la visiter, sera-t-elle itinérante ? Y aura-t-il un catalogue ?

                  Répondre à ce message

                  • Répondu par Didier Pasamonik le 21 octobre 2007 à  09:28 :

                    Il y a un (petit) catalogue que vous pouvez commander directement au musée. Si vous les appelez, ils vous indiquerons sans doute le diffuseur qui les distribuera en librairie.

                    L’expo dure jusqu’au 27 janvier (si vous passez par Paris sur le chemin d’Angoulême...), va ensuite à Amsterdam pour trois mois. Elle voyagera au-delà sans doute.

                    L’essentiel des œuvres montrées seront mentionnées dans "La Diaspora des Bulles" qui devrait paraître fin 2008.

                    Répondre à ce message