Antonio Lapone : "L’oeuvre d’Yves Chaland m’a fait prendre conscience que, moi aussi, je pouvais faire de la BD"

17 mars 2015 2 commentaires
  • Dans la continuité de la parution de [son album "Adam Clarks" (sc. Régis Hautière) chez Treize Étrange->art17217], Antonio Lapone nous invite à franchir avec lui les limites d'une "nouvelle frontière esthétique".
Antonio Lapone : "L'oeuvre d'Yves Chaland m'a fait prendre conscience que, moi aussi, je pouvais faire de la BD"
Adam Clarks
Régis Hautière & Antonio Lapone (c) Treize étrange

Avant d’aborder votre exposition The New Frontier, revenons un instant sur votre actualité récente. Fin 2014, vous aviez publié un album de grand format, Adam Clarks, scénarisé par Régis Hautière chez Treize Étrange.

Antonio Lapone : C’est exact. Cet album s’inscrit en droite ligne dans cette expo car il s’agit du même univers. L’environnement d’Adam Clarks évoque le futur telle qu’il était fantasmé dans les années 1950 : les voitures volantes, les zeppelins, etc.
Ces derniers mois, je partageais mon temps entre la BD et cette expo. Du coup, il y a un véritable lien entre les deux. Ils sont sur le même pied d’égalité, car ils partagent le même univers.

Vos premiers coup de cœur BD concernent les comics US. Pourtant, votre trait est radicalement opposé au style graphique du genre “super héros”. Comment expliquez-vous cela ?

À la base, je suis un graphiste et un affichiste. De ce fait, je ne trouvais pas ma place sur le marché italien de la BD car, là-bas, les auteurs ont davantage tendance à proposer un style graphique réaliste. Je n’arrive pas à dessiner comme cela et je dirais même que ce n’est pas mon envie. Le déclic est arrivé lorsque je suis tombé sur l’unique édition italienne du Cimetière des éléphants d’Yves Chaland. Cet album a été une révélation et j’ai compris que je pouvais moi aussi faire de la BD avec mon style graphique.

Virginie Vertonghen et Antonio Lapone
Photo : Yves Declercq

Comment s’articule cette expo ?

Eric Verhoest et moi avions envie de changer de style de toiles. La précédente expo s’intitulait Nocturne, elle était en effet très... nocturne (rire). L’ambiance générale était très jazz, nightclub et glamour. La palette de couleurs était à dominante de rouge et de bleu, telle que les pochettes des disques du label Blue Note dans les années 1930-1940.

Cette fois-ci, nous voulions faire revenir la lumière et les couleurs. J’ai donc exploité des couleurs différentes : du rose, du marron, du jaune, toujours dans le style des vieilles affiches des années 1930. Ce travail m’a permis de franchir une nouvelle frontière graphique, d’où le titre de cette expo. Les premiers échos sont plutôt positifs. Certains me disent que mes tableaux les ont fait rêver.

Vous avez réutilisé l’incrustation de bijoux dans vos tableaux, une technique que vous aviez expérimenté lors de l’expo “Nocturne”.

Arrivederci Amore, Ciao !
Acrylique sur toile - 40x100 cm

Oui, c’est une technique mise au point par mon épouse Virginie. Elle réalise des bijoux en étain que l’on incruste ensuite sur la toile. C’est une coquetterie pour rajouter “un petit quelque chose” à l’œuvre. Cette fois-ci, nous avons utilisé les pièces en étain avec parcimonie. Il n’y en a que sur deux œuvres, Nefertiti in white et Night Over Egypt. Ça fonctionne bien sur ces tableaux car ils sont réalisés à base d’aplats de couleurs. Si la lumière tombe sur le tableau, cela fera particulièrement bien ressortir le bijou.

Virginie Vertonghen, pouvez-vous vous présenter et nous expliquer votre technique pour réaliser ces bijoux en étain ?

Virginie Vertonghen : Je suis illustratrice de livres pour enfants et dessinatrice de BD pour la jeunesse. J’ai notamment dessiné La Vavache chez Dupuis.
Ces dernières années, je me suis mise aussi à créer des œuvres en étain.

Pour l’expo d’Antonio, j’ai réalisé les bijoux que vous pouvez voir sur les tableaux. Antonio réalise les dessins, que je vais ensuite mouler dans de la pâte polymère de type Fimo, une plasticine qui se cuit au four. On aplatit la pâte puis chaque pièce est sculptée séparément. On grave les dessins. Chaque dessin est coulé dans un moule en silicone. On chauffe l’étain pour le couler dans le moule. Je dois dire que c’est un processus hasardeux, car c’est très capricieux l’étain. Pour certains bijoux, j’ai dû m’y reprendre à quinze ou vingt fois avant d’avoir la bonne pièce ! Une fois moulée, le bijou est brossé, bavuré et poli. Cette opération est particulièrement délicate car la pièce d’étain est très fine. Pour ce faire, j’utilise un tour à polir qui tourne à grande vitesse. Enfin, j’utilise une colle spéciale qui permet de fixer les bijoux sur les tableaux sans abîmer les peintures.

Antonio Lapone, les femmes ont une place particulière dans votre œuvre...

Antonio Lapone : Oui, c’est vrai, j’adore dessiner les femmes. Celles que j’aime dessiner ne sont pas des pin-up mais plutôt des femmes inaccessibles, très difficiles à approcher. Les hommes sont d’ailleurs toujours en retrait et le regard de mes femmes est toujours porté ailleurs.

Night Over Egypt
L’une des deux œuvres sur lesquelles figurent un bijou en étain.
Acrylique sur toile - 150x100 cm

Pourriez-vous nous expliquer votre technique ?

Je commence par faire des recherches sur mon carnet. Je feuillette des magazines d’époque, je vais sur Internet, je regarde des pubs... Puis, je digère ces influences, j’oublie tout et j’attaque le travail sur toile. Je travaille énormément les croquis afin de styliser au maximum le dessin original avant la mise en couleur. C’est assez compliqué car lorsque je colore ma toile, les traits s’estompent complètement jusqu’à disparaître. Je perds beaucoup de temps durant cette phase mais le résultat en vaut la peine.

Quelles sont vos influences ?

C’est surtout les affichistes des années 1950 et 1960, la publicité. C’est pour cela que j’utilise beaucoup la couleur noire, car cela fait ressortir le dessin et le met en valeur.

Quel lien faites-vous entre ces affiches et celles de notre époque ?

C’est difficile à dire. Dans les années 1990, beaucoup de magazines utilisaient les travaux d’illustrateurs comme François Avril ou Ted Benoit mais aujourd’hui, c’est la photo et l’infographie qui dominent. Mon souhait serait que les publicitaires reviennent aux bonnes vieilles affiches dessinées.

Antonio Lapone & Eric Verhoest
Photo : Yves Declercq

Quels sont vos prochains projets BD ?

J’ai un projet de livre chez Glénat, dans la nouvelle collection consacrée aux grands peintres. Je vais réaliser un album sur le peintre néerlandais Piet Mondrian, un des pionniers de l’abstraction. Cet album devrait sortir fin 2015, je pense.
J’ai un autre projet intitulé Greenwich Village qui paraîtra aux éditions Kennes. Ce sera une trilogie scénarisée par Gihef et qui se déroulera à New York dans les Sixties.

Comment s’est fait le choix de faire un livre sur Mondrian ?

Il y a eu un petit malentendu, car j’ai notamment choisi Mondrian en pensant que l’histoire se déroulerait durant les années 1940, alors qu’elle se déroule plutôt dans les années 1920. Je vais donc dessiner Paris à cette époque-là, ce qui représente pour moi un défi car ce n’est pas mon univers. Moi c’est plutôt les voitures, la mode. C’est un projet important, Champaka a prévu une grande exposition à Paris pour fêter la sortie de cet album.

Somewhere In My Heart
Technique mixte - 50x65 cm

Comment avez-vous abordé graphiquement ce travail sur Mondrian ?

Ce livre constitue un laboratoire, car j’expérimente de nouvelles choses. J’ai découvert les planches grands formats de la taille 50-70. Ce sera un travail à l’ancienne. Je me suis beaucoup documenté pour restituer au mieux le Paris populaire du quartier Montparnasse.

Quel type de travail vous enrichit le plus au niveau de la création, faire des toiles pour une exposition, réaliser une affiche ou dessiner une BD ?

C’est un travail différent. Pour une BD, vous réalisez des planches et le produit fini se retrouve en album. Dans le cas d’une exposition, il faut trouver un thème, réaliser des œuvres qui entreront dans une fourchette de prix afin d’être achetée durant l’expo. Dans ce cas, on parle d’art alors que la BD n’est qu’un produit de consommation.

Si vous aviez le choix, auriez-vous aimé vivre dans les années 1930, 1940 ?

J’aime ces époques à cause du travail graphique et esthétique qui était mené sur les affiches, mais je suis bien content de vivre au XXIe siècle (rires) ! J’ai dit tout à l’heure que j’aimais bien dessiner les voitures de cette époque. Il faut savoir que dans les folders parus dans ces années là, les noms des dessinateurs n’apparaissaient pas. C’était vraiment un travail anonyme et mal payé. Ils faisaient du travail à la chaîne. C’est ce que j’ai vécu à l’époque où je bossais dans la pub. Mes parents m’ont raconté que les publicités en ce temps-là étaient faite pour une catégorie de personnes très riches. Le petit peuple était miséreux, c’était vraiment la galère ! Donc m’imaginer graphiste en ce temps-là, c’est bien pour l’inspiration, mais à quel prix ?!

Par contre, il y a une chose que j’aime de cette période, ce sont les rêves. À l’époque, avoir un rêve représentait vraiment quelque chose. Aujourd’hui, ce n’est pas pareil car on rêve ce que l’on peut avoir demain. À cette époque, on pouvait entrer dans une entreprise comme simple ouvrier et, grâce à son travail, on pouvait évoluer et devenir un jour le patron ou un cadre de cette boîte à la fin de sa carrière, ce qui est un peu plus difficile aujourd’hui, il me semble.

Nefertiti in white
Acrylique sur toile - 80x80 cm
Oeuvre sur laquelle figure un bijou en étain
When My Heart Beats
Technique mixte - 50x65 cm

(par Christian MISSIA DIO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

L’expo "New Frontier" sur le site de la galerie Champaka

En médaillon : Antonio Lapone
Crédits photos : Yves Declercq

Commander Adam Clarks sur Amazon ou à la FNAC

À lire sur ActuaBD.com :

À voir sur internet :

Le blog d’Antonio Lapone

Les blogs de Virginie Vertonghen :

Exposition-vente The New Frontier (du 12 mars au 11 avril)
Galerie Champaka Bruxelles
27, rue Ernest Allard
B-1000 Bruxelles

Tel : + 32 2 514 91 52
Fax : + 32 2 346 16 09
sablon@galeriechampaka.com

Horaires :
Lundi et mardi, sur rendez-vous
Mercredi à samedi, de 11h00 à 18h30

 
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2 Messages :
  • Il me semble que Serge Clerc est devenu la principale source d’inspiration (in)conscience de M. Lapone. Il n’est pas jusqu’à la couverture que vous présentez, ici, qui rappelle les recherches de M. Clerc et de son oeuvre qui fait actuellement, fort opportunément, l’objet d’une réédition. Histoire de rappeler aux oublieux de l’Histoire qu’il y avait une ligne claire tendant vers l’abstraction AVANT M. Lapone.

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 22 mars 2015 à  17:48 :

      Oui, et avant Serge Clerc, il y avait Ever Meulen et Will Eisner. Le cousinage entre Lapone, Serge Clerc et Yves Chaland est du même ordre.

      Quand on regarde le dessin de Lapone, on voit bien que Serge Clerc n’est pas sa seule source d’inspiration. Il y a Chaland, il le dit lui-même. On y trouve aussi les illustrateurs américains et italiens des années 1950-1960. Tant qu’à parler d’influences, Serge Clerc y reconnaîtra sans doute les siennes. Ce qui n’a pas empêché l’un et l’autre de les assimiler avec talent.

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