"Armand" de Gautier Ducatez (The Hoochie Coochie) : un polar bercé par l’argot contemporain

24 juillet 2019 0
  • Un gang mafieux du Nord de Paris se déchire à la suite du décès de son parrain. Parmi les acteurs de ce panier de crabes, le jeune Armand, mêlé au milieu depuis l'enfance, doué pour la peinture autant que pour l'entourloupe, mène un jeu trouble et concentre l'attention sur lui. Le dessinateur Gautier Ducatez, également fondateur de la maison d'édition The Hoochie Coochie, propose un récit de genre habilement ficelé et admirablement écrit.

Dans le XVIIIe arrondissement de Paris, plus ou moins entre la Goutte d’Or et la Porte de Saint-Ouen, le gang des Abbesses mené par les frères Turçay domine le « milieu ». Alliés autant que rivaux, l’aîné Jaffer et le cadet Levend parviennent à maintenir en équilibre précaire leurs affaires, malgré les tensions et les bourdes de leurs lieutenants. Une hiérarchie vaguement mafieuse s’est installée, connue de la police qui intervient quand elle détient suffisamment d’éléments solides pour faire intervenir la justice.

Quand Jaffer est tué, en même temps que l’un de ses seconds, dans des circonstances mystérieuses, cet édifice aussi fragile qu’illégal s’écroule. Levend, qui était déjà emprisonné pour des soupçons de malversations, veut reprendre les rênes de l’organisation tout en écartant ceux qu’il juge gênant, soit par leur incompétence, soit par leur ambition. Mais il doit donner ses ordres depuis sa geôle et rares sont ceux à qui il peut faire confiance...

C’est donc le jeune Armand Masto, protégé de Jaffer depuis que son père est décédé, qui lui sert de courroie de transmission. Armand est malin, fiable et à une réputation qui malgré son âge - une vingtaine d’années - lui permet d’être guère contesté. Il s’accommode des méthodes brutales de Levend tout en cultivant son goût pour la peinture que lui enseigne Gotfried Piczulski, faussaire soi-disant rangé.

Armand parviendra-t-il à contenir la guerre des clans qui s’ouvre ? Comment va-t-il tirer son épingle du jeu ? Réponse dans la bande dessinée de Gautier Ducatez, parue en juin chez The Hoochie Coochie, maison d’édition qu’il a lui-même co-fondée en 2002. Armand est un polar qui se joue des codes du genre, les employant judicieusement pour maintenir le mystère et les détournant parfois pour rappeler que ses personnages - flics ou voyous - sont peu enviables.

"Armand" de Gautier Ducatez (The Hoochie Coochie) : un polar bercé par l'argot contemporain
Armand © Gautier Ducatez / The Hoochie Coochie 2019

Armand est un livre référencé, mais sans excès. Son format carré est exactement celui des pochettes de disques vinyl 45 tours : le rap et le hip-hop old school ont influencé le dessinateur, qui pourrait certainement proposer une bande-son pour accompagner son ouvrage. Les gamins qu’il représente, dans quelques retours en arrière, écoute cette musique des années 1990 qui a longtemps été considérée comme violente voire sauvage, audible seulement par les mecs des banlieues. Gautier Ducatez a d’ailleurs dessiné un épisode, non inclus dans le livre mais présenté lors du Hoochie Coochie Circus en juin dernier à Paris, dont chaque page, formée d’une seule case, est une réinterprétation d’une pochette d’album. Une manière de présenter son panthéon personnel et d’offrir un parcours dans l’âge d’or de cette musique urbaine.

Les histoires de gangsters et autres mafieux constituent bien sûr le terreau sur lequel a poussé le récit de cette bande dessinée. Mais il ne s’agit jamais de singer le cinéma. Armand Masto n’est pas Tony Montana. Le gang des Abbesses ne fonctionne pas totalement comme une mafia. La violence est certes omniprésente, mais demeure en-deçà d’un certain seuil. Coups de tatanes, fusillades et incendies volontaires font des dégâts, mais il n’y pas pas de surenchère et encore moins de complaisance. Le dessinateur n’est pas de ceux qui s’adressent uniquement au cerveau reptilien du lecteur.

Gautier Ducatez s’est inspiré de la musique qu’il apprécie et nous rappelle le cinéma populaire, mais il lorgne surtout la littérature. Il s’inscrit en effet dans une tradition qui donne la part belle au langage fleuri. Nous pensons au scénariste Michel Audiard ou aux écrivains Léo Malet - un peu - ou Alphonse Boudard - beaucoup. Comme eux, l’auteur a recours à l’argot de leur époque. Les personnages d’Armand manient donc un mélange de verlan, de parler banlieusard et de vocabulaire de Paname. Pourtant, s’il y a un petit côté Tontons flingueurs au XXIe siècle et un ton parfois un peu ironique, la bande dessinée n’est pas comique. L’effet de réalisme domine, renforcé par une excellente caractérisation de personnages tantôt flamboyants, tantôt pitoyables.

Armand © Gautier Ducatez / The Hoochie Coochie 2019

L’écriture est d’ailleurs le point fort de l’ouvrage. Le dessin ne se distingue pas par sa virtuosité. Le mélange d’aplats et de hachures permet néanmoins de varier les ambiances et de s’attacher aux personnages. Certains cases étonnent par leurs détails, qu’il s’agisse de représenter des paysages urbains ou des scènes d’intérieur. La composition des planches, plutôt sages, est rarement dynamitée pour retranscrire le mouvement ou la violence. C’est sans fioritures, comme l’histoire racontée.

Le procédé narratif est plus original. Le récit est centré sur le personnage d’Armand. Celui-ci nous est décrit à travers de nombreux témoignages : acolytes, connaissances et policiers donnent leur point de vue, apportant leurs touches au portrait kaléidoscopique du jeune gangster-artiste-peintre. Face au lecteur, ils s’expriment chacun leur tour, nous permettant de reconstituer le passé et le caractère d’Armand. Nous le suivons aussi de près dans ses actes et découvrons : un bon polar doit ménager un minimum de suspens !

Gautier Ducatez témoigne donc d’une belle aisance d’écriture. La forte prééminence des dialogues, où l’argot contemporain résonne comme un flow bien maîtrisé, l’intrigue habilement conçue, qui ne trahit pas le genre, et le dispositif narratif, perturbant la linéarité et multipliant les points de vue, apportent une solide densité à sa bande dessinée.

Armand © Gautier Ducatez / The Hoochie Coochie 2019

(par Frédéric HOJLO)

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