Arnaud Floc’h : "Le travail sur l’émotion, la conviction, voilà ce qui me caractérise peut-être le mieux."

8 mai 2011 0 commentaire
  • Après {"La compagnie des cochons"} publié en 2009, Arnaud Floc'h revient avec {"La vallée des papillons"}, un album grand format signé chez Des ronds dans l'O.

Bien que vous soyez un auteur connu, vous avez publié de nombreux ouvrages chez différents éditeurs dont Delcourt pour "La compagnie des cochons" dans la collection Mirage, comment vous présenteriez-vous au public qui ne vous connait pas ?

Difficile ! Je crois que mon approche de la BD est axée sur mon attirance pour le roman, c’est-à-dire sur un décorticage le plus profond et sensible possible des comportements des personnages. Ce qui se passe dans la tête des gens, ce qui les soude, ce qui les désunit. Le travail sur l’émotion, la conviction, voilà ce qui me caractérise peut-être le mieux. J’aime autant Out of Africa de Pollack que Les Racines du ciel de Gary, Les deux Anglaises de Truffaut que The Hours de Cunningham.

"La vallée des papillons" raconte la confession d’un homme dans son rôle de séducteur. En tant qu’homme vous-même, qu’est ce qui vous a poussé à aborder un tel sujet ? Est-ce un livre autobiographique ?

Pas du tout autobiographique. D’une part, il y a toujours un fantasme concernant la séduction. Je crois qu’on n’y est jamais préparé. D’autre part, le comportement des hommes dans cette situation me fascine, à commencer par le personnage de Omar Duval que je cite, et qui est un homme aussi fragile que dangereux, aussi cynique qu’attachant. les hommes sont des trouillards, même lorsqu’ils fanfaronnent, face aux femmes. Notre culture les affuble du terme “sexe fort“. Ils n’ont donc pas le choix : ils doivent être à la hauteur, et il s’avère qu’ils ne le sont que rarement. La réalité, c’est qu’ils ne sont ni plus forts ni moins que les femmes. Ils sont.

Arnaud Floc'h : "Le travail sur l'émotion, la conviction, voilà ce qui me caractérise peut-être le mieux."
Extrait de "La vallée des papillons"
(c) Des ronds dans l’O / Arnaud Floc’h

Pourquoi avoir à nouveau choisi l’Afrique comme décor pour votre histoire ?

Ça peut paraître anecdotique mais ça ne l’est pas. On rencontre beaucoup de femmes dans cette Afrique moderne qui, dans un cadre de vie aisé, s’ennuient, se sentent un peu abandonnées par leurs compagnons, souvent absents et occupés par leurs affaires professionnelles. Et contrairement à leurs maris, elles ne rencontrent que peu de gens. Il n’est pas étonnant qu’elles soient amenées, elles aussi, à rêver, à fantasmer sur l’idée improbable d’une rencontre idéale, et aussi l’envie légitime de s’envoyer en l’air vu qu’elles en sont souvent privées.

Ce livre permet aux héroïnes de décider librement de leur vie sexuelle. Vous dites sur le site de l’éditeur que vous cherchez "à libérer les femmes de certains carcans que leur imposent les hommes". Pouvez-vous nous en dire plus ?

Oui, car cette phrase est bien trop schématique. Je pense qu’au delà des hommes, des mâles, c’est toujours notre culture qui impose ses règles, toujours le problème du sexe dit fort. Bien sûr, beaucoup d’hommes y trouvent leur compte, mais pour beaucoup, non. C’est pour cette raison que Léo n’est pas un salaud. Il est simplement confronté à une situation qu’il n’avait jamais envisagée. Il y fait face par le mensonge, par la soif du chasseur qui ne veut louper aucune de ces trois belles proies. Et pourtant, il est sincère dans la tendresse qu’il éprouve pour Sadie, jusqu’à écrire cette confession. Dans le même temps, il demeure trouillard et cette confession le décharge. Pour sa relation avec Sigrid, c’est différent. C’est le mâle qui l’emporte. Il veut simplement la baiser car il a pris de l’assurance. Et ça tombe bien, c’est ce qu’elle veut également.

Vous dessinez des femmes dont le physique est proche de la réalité, éloigné des stéréotypes récurrents que l’on trouve souvent dans la bande dessinée. Un mot là-dessus ?

Personnellement, je les trouve encore trop stéréotypées. Avec le recul, je me rends compte que j’aurais dû leur modeler des corps beaucoup plus libres. Une sans seins, une avec un gros nez, etc… or je me suis limité aux critères classiques de la “belle fille“. Dommage, je suis moi-même coincé dans le carcan culturel !

Extrait de "La vallée des papillons"
(c) Des ronds dans l’O / Arnaud Floc’h

Avez-vous déjà eu un retour des lecteurs et/ou des lectrices en particulier ?

Quelques-uns. Et je suis heureux de voir que la mayonnaise a l’air de prendre. C’est une histoire compliquée et cependant, sa narration a l’air de s’aborder facilement.

Vous dessinez à nouveau en couleur directe, à la gouache ; cependant on sent une évolution dans votre style, plus souple, plus arrondi, les visages sont plus fins... Avez-vous ressenti également cette évolution ?

Pas vraiment mais un peu. En fait le dessin et la peinture sont aussi des gymnastiques. Les progrès techniques se font à votre insu. Ce que vous pouvez davantage maîtriser, c’est le travail de réflexion sur le texte, les dialogues, le découpage narratif. Le dessin fait davantage cavalier seul. C’est lui qui vous tient, vous lui obéissez. Et je ne suis pas un très bon dessinateur.

Vous avez également changé de format avec un album plus grand. Pourquoi ce choix ?

Marie Moinard me l’a proposé, très judicieusement. Et je m’y suis engouffré. Je crois que mon dessin classique, l’importance du nombre de cases et de dialogues y trouvent leur bonheur. Et puis j’étais content d’avoir un “grand album“, comme un gosse !

Vous venez de recevoir le Grand prix "Des vaches et des planches" au festival d’Hérouville-Saint-Clair, ce qui fait que vous en êtes le président de la future édition ; vous avez déjà des projets ?

Contrairement à mon cher prédécesseur, Vincent Maillié, je ne serai pas réformiste ! Je serai comme j’ai toujours été : voyou, anarchiste et incohérent ! Je suis surtout très fier d’avoir reçu cette récompense en compagnie de mes amis Christian De Metter et Emmanuel Lepage.

En parlant de projets, après "La Vallée des papillons", que préparez-vous ?

Je travaille dur ! Un livre pour les éditions Futuropolis qui verra le jour début 2012, puis un autre en collaboration avec Sylvain Ricard pour les éditions des Arènes ( la revue XXI). Je travaille également sur un projet avec mon cher ami Charlie Bauer, sur son enfance précisément. Et pour finir, je commence à travailler sur un très beau scénario que m’a écrit Frédéric Boulleaux et qui met en scène la poétesse et militante sud Africaine Ingrid Jonker. Une magnifique histoire d’émotion et de militantisme dans les années soixante, c’est-à-dire à la fin de la courte vie de Ingrid. Ce sera un beau livre !

(par François Boudet)

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