Arthur de Pins : « Mes personnages sont des monstres de foire version 2010 »

7 septembre 2010 3 commentaires
  • Il vient d’ouvrir le parc d’attractions dont tout le monde parle. A cette occasion, nous avons rencontré Arthur de Pins, le créateur de {Zombillénium}. Un entretien où il sera question de monstres, des séries télé, de dessin vectoriel et de jeunes femmes à l’air blasé.

L’album Zombillénium est en librairie depuis quelques jours, il était précédé d’un buzz énorme. Quels sont les premiers retours des libraires et des lecteurs ?

Pour le buzz, je dois dire merci à Dupuis, car c’est grâce à leur travail exceptionnel de promotion. Le fait que Zombillénium ait été précédé d’une bonne réputation me fait très plaisir, vu que c’est la première fois que je fais un album grand public. En ce qui concerne les retours, ils sont bons, tant de la part des libraires que de la part d’autres auteurs. L’estime des collègues est quelque chose qui compte beaucoup à mes yeux. Des gens très différents ont lu et apprécié mon album, tous ces compliments me font plaisir !

Arthur de Pins : « Mes personnages sont des monstres de foire version 2010 »
Zombillénium
© De Pins - Dupuis

Comment décide-t-on de se lancer dans un nouveau projet de série, alors qu’on est déjà l’auteur d’une série à succès comme Péchés Mignons ? Aviez-vous peur d’être prisonnier de ce hit ?

Le dessin de couverture du Spirou 3681 est à l’origine de la série
© De Pins - Dupuis

Effectivement, il y a de ça. Je savais que j’allais faire un jour autre chose que Péchés Mignons. Je ne voulais pas m’enfermer dans le genre érotique, même si j’aime beaucoup ça. J’ai rencontré trop d’illustrateurs qui n’ont fait que taper sur un même clou et qui, dix ou quinze ans après, se voyaient refuser leur projet dans d’autres directions… Je sentais qu’il fallait que je fasse autre chose. L’univers des monstres m’a toujours intéressé. J’en dessinais beaucoup quand j’étais adolescent. Peu à peu, je m’en suis éloigné en vieillissant, mais cet univers m’est revenu à l’esprit par l’intermédiaire du journal Spirou. Frédéric Niffle, le rédacteur en chef, m’avait commandé la couverture du spécial Halloween en 2008, ça a été le déclic. C’est finalement ce dessin de couverture qui a inspiré la dynamique de l’album qui sort aujourd’hui. Cette commande est arrivée à un moment où j’avais besoin d’air. Cette année, en plus de Péchés Mignons et Zombillénium, je vais également sortir une autre BD dans un style encore différent dans la collection Noctambule des éditions Soleil. La Marche du Crabe sera composée de trois albums de cent pages chacun. Ce sera la version longue d’un projet d’animation que j’avais entamé il y a quelques années.

Vous voici maintenant à la tête d’un parc d’attractions, ce qui peut rappeler le schéma d’écriture des séries télévisées dans le milieu médical. Comme dans les séries médicales, on a un groupe de personnages fixes, qui sont ici les employés du parc, et des personnages qui vont et viennent, les visiteurs du parc. Est-ce que les séries télé font partie des choses qui influencent votre manière d’écrire ?

Aurélien, récemment embauché au parc
© De Pins - Dupuis

Oui, je ne suis d’ailleurs sans doute pas le seul auteur à être influencé par les séries américaines. Tout le monde a sa série de prédilection. Si, pour les thèmes, je m’appuie plutôt sur le cinéma et la littérature, dans la construction et la manière d’agencer les actions, je m’inspire des schémas télévisés et leur côté feuilletonesque. Je suis un grand fan de Lost : j’aime beaucoup le rythme de cette série, la manière de gérer les mystères et de laisser volontairement des flous. D’ailleurs, c’est ce qui fait son sel.

L’univers des parcs d’attractions faisait-il partie de vos fascinations enfantines ?

Ce que je voulais au départ, c’est que les monstres travaillent dans une entreprise. J’ai choisi le parc d’attractions, parce que j’aimais le contraste entre le côté divertissement et le côté monstrueux. Dans Zombillénium, les gens viennent voir les monstres pour le plaisir, alors que dans n’importe quel film de monstre, ils font peur et ne sont pas synonymes d’amusement. Pour moi le parc rappelle aussi Freaks ou Elephant Man… Tous ces films dans lesquels il y a toujours une idée d’attraction. Mes personnages sont des monstres de foire version 2010.

Vous avez dû voir la série Carnivale [1] d’HBO ?

Oui. C’est marrant parce que j’ai découvert cette série après avoir fini le tome 1 de Zombillénium. Et ça m’a frappé parce que c’était un peu un équivalent dans les années 1930. On est dans la même thématique : des gens qui viennent voir des monstres et le rapport des monstres avec les humains.

Est-ce que vous avez une culture gothique ou de la sorcellerie ?

Quand j’étais adolescent j’adorais tout ce qui était sorcellerie, créatures imaginaires. J’avais même fait une petite BD au collège où le personnage principal était un dragon. Comme dans Zombillénium aujourd’hui, il y avait déjà une momie, un vampire, un squelette mais dans un décor médiéval. Puis je jouais beaucoup aux jeux de rôle. Après, arrivé au lycée, j’ai rangé ça dans un placard de mon cerveau. Dans les années 1990 quand j’étais au collège, il n’y avait pas du tout cette mode-là, il n’y avait ni Harry Potter, ni les films du Seigneur des Anneaux, ni Shrek. Il y avait une espèce de trou au niveau de l’héroïc fantasy. A part Loisel peut-être. J’avoue que je ne suis pas un fan des films de zombies, mais par contre, ce qui m’intéressait, c’était de jouer avec des personnages clichés de films de monstre. Les dégaines des employés du parc sont assez stéréotypées, je me suis amusé à les introduire dans un univers quotidien, banal.

Une vie de bureau ?

Oui, en l’occurrence, ma référence c’était The Office. C’est le mélange des genres qui m’intéressait, pas les monstres en soi. Il y a un décalage : les monstres vivent une vie complètement banale et finalement, les humains sont plus effrayants qu’eux !

Vous avez mis au goût du jour le dessin vectoriel dans la bande dessinée. Est-ce que vous dessinez encore sur du papier de temps à autre ?

Seulement pour les dédicaces, ou de manière très ponctuelles pour faire un peu d’acryliques. Mais c’est juste par plaisir.

Vous ne faites pas de crayonnés de vos histoires ?

Non, d’ailleurs je pense que la première fois que j’ai dessiné les personnages de Zombillénium au crayon, c’était lors de la première séance de dédicaces hier, à l’occasion du lancement de l’album. En fait, je me rends compte que je suis plus à l’aise en dessinant directement sur écran : la manière de maîtriser les courbes et les points, c’est vraiment mon outil de prédilection.

Vous vous sentez mieux dans le dessin informatique ?

Complètement, et j’ajouterais même dans le dessin vectoriel.

On a tout de même un peu l’impression que votre style est souvent copié…

Ça arrive, comme à beaucoup de gens. Cela dit il y aussi confusion car peu de gens utilisent le dessin vectoriel. C’est Monsieur Z qui a vraiment démocratisé l’outil. Du coup, il a été beaucoup copié. Comme on est peu à l’utiliser, dès que cette technique est dans une pub, tout le mode pense à une copie : pas forcément ! C’est juste l’utilisation d’un même outil. C’est comme si un groupe de musique jouait sur un orgue Wurlitzer et qu’on l’accusait de copier Supertramp ! C’est une question d’outil. Au delà de cela, je trouve curieux qu’il y ait si peu de gens qui utilisent le logiciel Illustrator.

Peut-être parce qu’il n’est pas bien enseigné ?

C’est vrai que dans les écoles, on apprend à se servir d’Illustrator pour faire du graphisme pur : des logos, des chartes graphiques. Alors qu’il propose plein de possibilités pour les dessinateurs, comme avoir un plan de travail de la taille d’un terrain de tennis et puis pouvoir zoomer à volonté, pouvoir travailler chaque courbe, chaque cil. Je trouve que c’est l’outil ultime pour dessiner. Mais bon, après, à chacun sa technique.

Un "trombillenium" des principaux personnages
© De Pins - Dupuis

Avec cette prédilection pour Illustrator, êtes-vous crispé lorsqu’il faut dédicacer sur du papier ?

C’est un peu stressant quelque part parce que je n’ai pas mes repères. Mais pour les dédicaces de Zombillénium, je fais des caricatures des gens qui viennent me voir avec un tampon encreur « Embauché ! ». Faire des caricatures au crayon, c’était mon boulot d’étudiant pendant trois ans, ça me remet un peu la main à la pâte, c’est assez rigolo.

Vous avez commencé votre carrière en faisant des films d’animation. Par rapport à ces diverses expériences dans l’animation, l’illustration, la BD, la publicité, quel est le média qui vous procure le plus de plaisir ?

D’entrée de jeu, la publicité est dans 98% des cas uniquement alimentaire. L’illustration c’est souvent un travail de commande. Entre l’animation et la bande dessinée, disons que la grande différence c’est que l’animation, en court ou long-métrage, c’est un boulot d’équipe qui nécessite pas mal d’argent. Parfois le temps et l’énergie dépensés à trouver des financements est supérieur au temps de réalisation. Et il est vrai que, quand la phase de production dure deux ans, l’enthousiasme peut s’émousser. C’est embêtant. Alors que la BD est beaucoup plus spontanée. Quand on a une idée, on peut s’y mettre le matin même, montrer quelques planches à son éditeur et la machine est en route. En BD, le chemin de l’idée à la réalisation est beaucoup plus court. En plus de ça, dans les séries d’animation pour la télévision, il y a beaucoup de tabous, parce que pour plein de gens c’est lié au monde de l’enfance. Alors que dans les BD, beaucoup de ces tabous ont déjà été balayés dans les années 1970. Au final, je me sens beaucoup plus libre en faisant de la bande dessinée. Je peux aussi passer d’un genre à l’autre. J’ai d’ailleurs pris beaucoup de plaisir à refaire de l’animation en réalisant la bande-annonce de Zombillénium qui a été diffusée sur le web.

Le site Internet promotionnel de la série est très réussi. Est-ce que vous y avez mis votre touche ?

Non. J’ai juste fait la bande-annonce, c’est le département multimédia de Dupuis qui a fait un boulot génial. Je leur ai juste donné mes fichiers Illustrator, qu’ils ont réutilisés en les intégrant dans Flash. Je reçois beaucoup de compliments sur le site, donc je transmets toujours à l’équipe parce que ce site est vraiment très drôle et créatif. J’allais souvent voir les têtes du concours de monstres qui y avait été organisé. C’est un côté interactif très sympathique. Ce site fonctionne vraiment comme un complément de l’album. J’en suis ravi.

Gretchen et son fameux balai skate-board
© De Pins - Dupuis

Ce premier album s’achève avec une importante révélation sur Gretchen. Ça veut dire que vous savez déjà où ira l’histoire dans les prochains tomes ?

Je sais ce qu’il y aura dans les deux prochains albums. Il y en aura minimum trois et j’espère plus, idéalement il faudrait qu’il y en ait cinq ou six. Et pourquoi pas 54 albums comme Les Tuniques Bleues ! Dans le premier album, on plante le décor, je présente l’univers, du coup il y a beaucoup de zones d’ombres et de flous. Mais la relation entre Gretchen et Aurélien, et ce que veut vraiment Gretchen sera révélé dans le tome 3 qui sera consacré à ça.

On a pu voir dans les pages de Spirou, une actrice qui incarne le personnage de Gretchen dans un roman-photo. Otez-nous ce doute, Gretchen existe-t-elle réellement ?

Oui. Gretchen est inspirée à 99% d’une amie qui s’appelle Aurélie. Parfois, il y a des personnages dans la réalité qui sont mieux que des personnages de BD. Alors pourquoi s’embêter à en inventer ?

Elle a donc accepté d’être le modèle du personnage ?

C’est-à-dire qu’au départ, je ne lui ai pas vraiment demandé. Puis pour le roman-photo, elle était bien évidemment dans le coup. Je me suis inspiré de sa démarche et de son caractère. En fait, quand je faisais les premières planches de la série, je n’avais pas encore trouvé de nom. Je voulais quelque chose qui sonne bien, j’avais d’entrée éliminé les Halloween Land et autres Zombie Parc. Il se trouve qu’à cette époque, j’étais en train de lire la trilogie Millénium de Stieg Larsson. Le personnage de Lisbeth Salander me faisait énormément penser à cette amie Aurélie. Je l’imaginais avec la même tête, l’air un peu blasé, toujours en train de faire la moue… Tout ça en même temps que la création des personnages de ma série de monstres : j’ai mélangé Lisbeth et Aurélie, et ça a donné Gretchen. Le titre a suivi. Tout ça est un peu imbriqué, même si mon histoire n’a rien à voir avec la trilogie Millénium.

Arthur de Pins à Bruxelles
en septembre 2010

Est-ce qu’on peut vous souhaiter d’un jour ouvrir un vrai parc Zombillénium ?

Alors là, j’aimerais beaucoup. Je pense qu’il faudrait pour ça que je réalise une tonne d’albums ! Mais ça serait un rêve.

La Nuit du Chat, le troisième album de Broussaille
© Frank - Bom - Dupuis

Pour conclure notre question rituelle : quel est l’album qui vous a donné l’envie de faire ce métier ?

Je pense que c’est La Nuit du Chat, le troisième tome de Broussaille. Je l’ai lu vers l’âge de douze ans, à une époque où je ne connaissais qu’Astérix. Je l’avais gagné dans un concours et sa lecture a été une vraie claque. Ca m’a ouvert des portes à rebours. J’ai compris petit à petit qu’il était possible de raconter des choses un peu plus adulte dans une bande dessinée.

(par Morgan Di Salvia)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Photos © M. Di Salvia

Lire notre chronique de l’album

Commander ce livre sur Amazon ou à la FNAC

[1La Caravane de l’Etrange (en version française) est une série créée par Daniel Knauf pour la chaîne américaine HBO. L’histoire de cette caravane foraine a connu 24 épisodes entre 2003 et 2005.

 
Participez à la discussion
3 Messages :