Arzach et le Major Grubert célèbrent les 80 ans de la naissance de Moebius

8 mai 2018 0 commentaire
  • Les Humanoïdes associés célèbrent les 80 ans de la naissance de Jean Giraud – Moebius, avec un très bel ouvrage regroupant deux des bandes de références du maître : « Arzach », et « Le Garage hermétique ». Un dossier complémentaire analyse le choc que ces publications ont généré sur la bande dessinée européenne. Et au-delà !

8 mai 1938, naissait à Nogent-sur-Marne un auteur parmi les plus influents dans le monde de la bande dessinée de la seconde moitié du XXe siècle. Certes, on connait Jean-Giraud pour Blueberry, la référence ultime du western en bande dessinée réaliste, encore inégalée à ce jour. Mais on oublie parfois ce qu’il signa sous le nom de Moebius, et que c’est sous ce « pseudonyme » qu’il acquis une réputation internationale, notamment au Japon ou aux États-Unis, des pays où la bande dessinée européenne peinait à percer auparavant.

Pour célébrer les 80 ans de sa naissance, Les Humanoïdes Associés ont décidé de publier en un seul volume les deux bandes de référence de Moebius : Arzach et Le Garage hermétique, deux « récits » d’exception, qui bouleversèrent véritablement l’univers du neuvième art dans les années 1970 et pour les années suivantes. Pour la première fois, grâce à leur publication dans le tonitruant magazine Métal Hurlant, un autre regard était porté sur la bande dessinée.

Arzach et le Major Grubert célèbrent les 80 ans de la naissance de Moebius
La seule double-planche d’Arzach, une bataille hypnotisante

La réédition commune de ces deux chefs d’œuvre est entièrement légitime, car les deux albums représentent deux facettes différentes et complémentaires de la révolution moebusienne : Arzach est un ensemble de courts récits, linéaires, muets et en couleurs, formant un tout cohérent ; Le Garage hermétique est un long récit en noir et blanc, réalisé en écriture automatique, dont les limites ne semblent pas avoir de fin, tant dans l’imagination de l’auteur, que dans la construction-même de l’histoire. Ces deux pôles donnent donc le meilleur échantillon possible de l’art de Moebius.

Le choc « Arzach »

Arzach ... Harzac... Harzach... Harzack… Tel un cri dans la nuit, déchirant à pleines pages les premiers numéros de Métal Hurlant, ce personnage muet [1] évoluant dans des univers fantastiques a imprimé durablement la signature de Moebius dans l’esprit des lecteurs. Bien sûr, Jean Giraud avait déjà réalisé de courts récits plutôt innovants sous son pseudo double, mais son invention graphique a démontré, il y a plus de quarante ans, qu’on pouvait faire de la bande dessinée autrement.

Il s’agit de quatre histoires de huit pages chacune, véritables tableaux, présentant un humanoïde volant sur un grand ancêtre de la « mouette à béton » de l’Incal. Confronté à diverses situations, le personnage qu’on suppose s’appeler Arzach, réagit avec détachement tout en cherchant son bénéfice propre. La bande est muette, mis à part le « dernier » récit, étrangement sexué, et dans laquelle on nomme le "héros". Ce nom change d’ailleurs d’orthographe au travers des différentes histoires : graphiquement éclaté sur la première planche, il imprime sans doute déjà la volonté d’un perpétuel changement.

Salué internationalement, Arzach est régulièrement cité comme l’une des œuvres majeures de la bande dessinée mondiale. Preuve de l’empreinte laissée par Arzach, Un collectif de dessinateurs de comics lui a rendu d’ailleurs hommage en 1994 au travers d’Arzach Made in USA, et une série de courts-métrages fut consacrée au personnage imperturbable. (Re-)découvrir ce choc graphique et narratif conserve tout son sens en 2018 !

Le Garage Hermétique déroule à l’infini le ruban de Moebius

Le numéro 6 de Métal Hurlant accueille le Major Grubert dans une étrange mise-en-scène.

Les cinq premiers numéros de Métal Hurlant avaient bouleversé le paysage de la bande dessinée adulte, notamment grâce aux éblouissants récits muets d’Arzach dont nous venons de parler. Mais le numéro 6 du magazine demeure mythique, avec le lancement du Garage hermétique de Jerry Cornélius et un récit de 13 pages qui va installer durablement le Major Grubert comme un personnage emblématique et mystérieux, créateur et arpenteur d’un univers poétique et fantastique à nul autre pareil.

Certes, le major a fait ses débuts dans Fluide Glacial et dans France-Soir, avant d’intégrer le numéro 2 de Métal, dans de courtes bandes lorgnant vers une sorte de surréalisme humoristique. Mais les 13 pages de Major Fatal fondent le Garage. Que l’on ait étudié de près cet album marquant de l’Histoire de la bande dessinée, ou qu’on se soit contenté de le feuilleter, il est impossible de ne pas s’arrêter sur chacune des planches. En effet, cette réédition permet de succomber une nouvelle fois à la puissance d’évocation, la minutie et l’incroyable imaginaire de Moebius, avec les pages de Machines dans l’herbe ou de L’Oiseau immobile, planches d’anthologie.

La fameuse planche de "L’oiseau immobile"
Le Garage hermétique

L’écriture automatique utilisée par Giraud-Moebius lui a permis de varier les genres et les codes. On passe de planches au réalisme bluebérien, à d’autres qui se déploient dans une ligne claire et racée qui permettent au profane d’identifier rapidement à son travail des hachures qui donne une imperceptible sensation de volume à la planche. Enfin, le style utilisé dans la dernière partie de l’ouvrage préfigure une autre œuvre mythique du dessinateur humanoïde : L’Incal.

Le Garage Hermétique reste sans doute le meilleur récit de Moebius, le plus polymorphe et plus conceptuel, celui qui a influencé et influencera des générations de lecteurs et d’auteurs.

« L’homme qui révolutionna la bande dessinée »

Ainsi Daniel Pizzoli titre-t-il la postface de cet ouvrage de 160 pages. Et il le démontre dans les douze pages d’un intéressant dossier consacré au travail et aux références de Moebius pour la création de ces deux récits. Pour Arzach,

Pizzoli analyse le choix des couleurs, l’un des piliers du choc représenté par l’innovation de cet album. Et il met l’accent sur la mise-en-scène de Moebius, un paramètre essentiel dans ce récit où l’absence de phylactères implique une narration graphique méticuleuse, mais également une réflexion sur le regard du lecteur qui ne peut pas se raccrocher aux traditionnelles « bulles ».

Dans la construction des doubles-planches du Garage [[Chaque numéro de Métal Hurlant reprenait chaque mois deux planches du Garage hermétique, se faisant face.], Pizzoli en analyse la composition, mais détaille aussi les références utilisées par Moebius lors de ces réalitions. Il présente entre autres les images de film utilisées pour renforcer l’atmosphère décalée entre Malvina et le Major.

Outre quelques clins d’œil, Pizzoli recense également les exemples de la maîtrise du temps par l’auteur, en décortiquant des planches, notamment les personnages à l’arrière-plan, qui vivent leur propre histoire. Souvent passionnantes, ces analyses et permettent de mieux comprendre pourquoi ces récits demeurent aussi percutants plus de quarante ans après leur créationi.

Un hommage réussi

Le Major Grubert et le mystérieux Arzach sont restés les deux personnages emblématiques associés à Moebius. Ce dernier les a d’ailleurs intégrés à part entière dans la série des six carnets de bande dessinée publiés sous le titre d’Inside Moebius et regroupés en une intégrale fin 2016.

Infime regret : pour 35 €, l’on aurait apprécié de jouir d’une jaquette avec un autocollant détachable pour le code-barres, ce qui aurait permis au lecteur d’afficher la fresque de la bataille d’Arzach dans son intégralité, sans élément hétérogène. Un regret qui ne diminue en rien la qualité de l’ouvrage, tant dans la restitution de la forme de ces deux albums mythiques, que dans la pertinence des commentaires publiés.

(par Charles-Louis Detournay)

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[1Deux exceptions : une page « gag » de 1976, et un récit de 1987 pour compléter la réédition de l’album.

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