Asaf Hanuka ("K.O. à Tel Aviv") : « Je veux prendre cette réalité qui fait mal, et la sucrer pour la rendre plus douce. »

7 juin 2014 1
  • De passage en France dans le cadre de la promotion de son album "K.O. à Tel Aviv 2", Actuabd.com à rencontré Asaf Hanuka. Dessinateur et illustrateur israélien, Asaf Hanuka a notamment publié "Pizzeria Kamikaze" en collaboration avec Etgar Keret (nommé pour aux Eisner Awards en 2007), "K.O. à Tel Aviv" en étant à son deuxième tome. Au cinéma, il avait participé au film "Valse avec Bachir" sur les séquences oniriques. Il est également illustrateur pour Rolling Stone, Fortune, New York Times, Time, Wall Street Journal, Forbes, Newsweek… ainsi que des enseignes comme Nike ou Canal +...

Asaf Hanuka ("K.O. à Tel Aviv") : « Je veux prendre cette réalité qui fait mal, et la sucrer pour la rendre plus douce. »Asaf Hanuka, votre travail est hautement autobiographique, où se situe la frontière entre l’histoire personnelle que vous racontez et la fiction narrative ?

Mon livre est évidement autobiographique, c’est d’ailleurs un genre très commun de nos jours dans les romans graphiques ou les comics indépendants aux USA, comme c’est le cas pour Poor Bastard de..., je ne sais plus son nom, vous savez, le gars qui éjacule tout le temps… Ah : Joe Matt ! Bref, il y a une vraie « scène » autobiographique.

Pour moi, c’est le point de départ. Donc, bien sûr qu’il s’agit de moi et de ma famille. Je fais en effet un ego-trip autour de ma vie. Mais ce que je peux dire, c’est que j’essaie d’utiliser cette histoire comme un moyen d’en raconter une plus grande. Peut-être que je n’y réussis pas toujours, mais mon intention est vraiment d’aller au-delà. Je veux raconter le conflit dans lequel est engagé mon pays, et essayer de poser de vraies questions sur quel est le sens de tout ça, sur les relations familiales, sur l’enjeu sociétal de la situation politique.

Les outils dont je dispose sont essentiellement les choses que je connais, donc j’utilise mon fils, mon épouse, ma vie quotidienne pour raconter une petite histoire qui j’espère, sert de métaphore pour raconter quelque chose de plus conséquent. Je trouve que personnellement, je ne suis pas intéressant, je suis juste un gars moyen… peut-être même sous la moyenne (rires) . C’est ce que je suis. Ma vie est insignifiante.

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Vous évoquez frontalement Art Spiegelman dans le Tome 1 de KO a Tel Aviv, avec qui on serait facilement tenter de faire le lien. C’est une référence pour vous ?

Spiegelman à écrit à propos de la Shoah, je n’écris et je n’écrirai jamais sur quelque chose d’aussi important que cela. J’écris juste à propos de la vie quotidienne.

Asaf Hanouca à Tel AvivLa structure graphique employée dans KO à Tel Aviv est très originale, tout comme le sont vos découpages avec ces planches en une, ou deux cases, sans texte qui, pour autant, racontent toutes une histoire. Est-ce que ce processus dicte votre narration ou est-ce votre narration qui dicte cette inventivité graphique ?

Je suis toujours en recherche d’une certaine forme de contraste entre la forme et le fond. La forme peut être très colorée, d’apparence légère, comme un strip humoristique à tel point que l’on croit qu’il va y avoir une vanne, un chute rigolote ; on croit que ce gars est un « funny loser »… On croit que c’est sa vie, et on nourrit son imagination de préjugés... Alors, je veux montrer que la réalité est brutale, parfois désagréable, mais il faut ce contraste. Je veux prendre cette réalité qui fait mal, et la sucrer pour la rendre plus douce, pour décontenancer et surprendre mon lecteur.

Cette double page ou vous représentez un miroir de votre famille dans l’univers de Game of Thrones, c’est une dose de sucre alors ?

C’est un peu ça. Cette série est tellement bien produite, et tellement longue, que vous pouvez regarder cinq ou six épisodes à la suite, et commencer à vous perdre dans cet univers parallèle… C’est tellement mieux que la vraie vie, n’est-ce pas ? Quand c’est fini et que tu te réveille dans ton salon, et que tu réalise que dans ta vie, il n’y a pas de dragons, ça fait un choc et je suis déçu (rires)

Vous aimeriez que votre vie soit différente à ce point ?

En fait je crois que ma condition permanente est caractérisée par cette envie d’ailleurs. Vous pouvez me mettre n’importe où sur terre, j’aurais envie d’être autre part. Quand je suis à Tel Aviv, je rêve d’être dans un café à Paris, quand je suis dans un café à Paris, je rêve d’être avec ma famille à Tel Aviv…Je crois que j’ai du mal à vivre le présent, j’ai toujours envie de m’échapper. Je crois que j’ai un problème de sociabilité qui m’a poussé à choisir un métier où je suis seul huit heures par jour, parce que c’est la réalité de notre métier. Tu ne parles à personne, parfois tu écris un email. Mais la plupart du temps, tu es seul dans une pièce à faire des dessins.

L’enfer c’est les autres et les séances de dédicaces sont un purgatoire ?

Non, non, pas à ce point… au contraire ! C’est un immense plaisir que de rencontrer des gens qui lisent mon travail, surtout quand ils l’apprécient. Car en Israël, cela n’intéresse personne !

Vraiment ?

Oui, vraiment. La BD n’existe pas en Israël, je n’y ai d’ailleurs jamais été publié en albums. La BD n’a pas sa place dans la société. Alors qu’en France, je suis un « auteur de bande dessinées ». Soudainement, ça a du sens. C’est très motivant pour moi de rencontrer des gens que ça intéresse vraiment.

Quels sont vos projets à venir ?

Je viens de finir un projet avec mon frère, un récit d’aventure de 150 pages qui sera publié chez Dargaud et qui sortira en 2015, et j’aimerais travailler sur une version plus longue de ce « moi », enfin de ce personnage qui parle de lui à la première personne et qui me ressemble (rires). Mais il faut que j’affine le concept...

150 pages pour Dargaud, ce sera dans une forme de narration plus classique ou vous allez continuer à expérimenter les codes de narration comme dans K.O. à Tel Aviv ?

Forcément, ce sera plus classique. Néanmoins, il faut que je continue à explorer, à innover, sinon je suis mort. Je n’ai pas et n’aurai jamais le talent d’un Moebius par exemple, ni le talent d’écriture de quelques-uns des grands noms de la BD… Ce que je peux apporter en revanche, c’est cette façon de travailler la narration sur une page, sans texte, d’essayer de casser un peu le moule...

Propos recueillis par Gallien Chanalet-Quercy

(par Gallien Chanalet-Quercy)

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1 Message :
  • J’aime beaucoup les dessins d’Asaf Hanouka, les livres qu’il illustre (CARTON JAUNE écrit par Didier Daeninckx). Il est très doué. J’aime la forme (le dessin) mais le fond, j’avoue, j’ai des fois, du mal. avec son cynisme,ce côté narcissique glamour (qu’il assume) cette provoc un peu fond de commerce, et notamment concernant la Shoa(voir post FB The Realist mai 2014)

    Les israéliens sont quotidiennement confrontés à une réalité violente et je peux comprendre à 200 pour cent qu’ils veulent s’évader de cette réalité-là : NO HOPE.
    On peut lire par ailleurs un graffiti sur des murs à Tel Aviv dans un quartier d’artistes :
    KNOW HOPE.
    Je suis curieuse de voir son évolution dans 5, dix ans.... Quand on porte le nom de Hanouka, tous les miracles sont permis.

    .

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