Aslan : le must des Pin-up

20 octobre 2019 2 commentaires
  • D’avril 1964 à mai 1982, le dessinateur, illustrateur et sculpteur Aslan a quasiment réalisé une Pin-up dans chaque numéro du mensuel « Lui ». Rassemblées pour la plupart dans cet épais volume de 280 pages, ces femmes de papier à l’étonnante authenticité témoignent de la révolution sexuelle et de l’évolution des mœurs de l’époque. La qualité et le soin d’Aslan font de lui l’un des maîtres en la matière. Cet ouvrage incontournable lui rend l'hommage qu'il mérite.

Après avoir consacré [trois précédents recueils d’une centaine de pages chacun au talent d’Aslan entre 2010 et 2013, Dynamite (La Musardine a bénéficié de l’aide précieuse de François Meyniel, agent et ami du regretté Aslan disparu en 2014, pour rassembler dans cet ouvrage de 280 pages environ 90% des Pin-up réalisées par le maître pour le magazine Lui entre 1964 et 1982.

Comme le référencement en fin d’ouvrage en témoigne, environ 10% des originaux de l’époque n’ont pas pu être répertoriés et scannés, car ils ont été vendus à des collectionneurs privés. D’où l’intérêt de recenser les pièces auprès de ces derniers afin de pouvoir tenter de donner au mot « intégrale » tout son sens, mais ce n’est pas le débat d’aujourd’hui.

Aslan : le must des Pin-up
Couverture de "Lui", affiche, jeu de cartes, les déclinaisons des création d’Aslan ont été multiples, mais toujours avec le même objectif : découvrir et dévoiler le mystère de la femme sous un autre jour.

Cet imposant ouvrage est en réalité la version complétée de la première compilation des couvertures de Lui d’Aslan éditée en 2010 par le même éditeur. Sauf que la pagination est ici doublée, grâce au recensement effectuée par l’agent de l’artiste, de quoi profiter pleinement de ce voyage dans les courbes et le temps.

La constitution de l’ouvrage demeure identique : un classement chronologique des Pin-up mensuelles, encadrées par deux présentations très digestes et éclairantes sur l’artiste, ses techniques de travail, son œuvre, et comment celle-ci a pu évoluer avec l’air du temps, tantôt en le devançant, tantôt le contournant, toujours en s’employant à maintenir l’image que l’auteur avait de la femme. Comme il le disait lui-même en 1984 : « J’ai pour la femme un amour immodéré, un sentiment qui n’a pas de rapport avec ces élans triviaux qui nourrissent les hommes vis-à-vis de ces images suggestives, mais une réelle passion d’artiste fasciné par la beauté de la femme. L’être et non l’objet, le plus difficile à représenter… ».

1965 : les regards ne sont pas encore systématiques, quelques fonds de couleurs demeurent

Car Aslan cherche à capter le regard du lecteur, et rien ne doit distraire celui-ci de cette Pin-up conquérante. Dans cette relation qu’Aslan veut créer entre sa création et son destinataire, le port du visage est primordial, et surtout le regard. Très vite, Aslan privilégie d’ailleurs des yeux bleus cristallins et hypnotiques pour ses Pin-up. Loin de les fermer ou de les détourner comme c’étaient le cas entre 1964 et 1966, ses femmes vont les ouvrir, à la fois sur le monde, et sur les hommes. « J’existe, je te vois, respecte-moi. », semblent-elles dire, sûres d’elles.

Tour à tour mutines, espiègles, provocatrices, parfois innocentes mais rarement soumises, les femmes d’Aslan captivent et passionnent. Chacune est différente, la personnalité qui se dégage de chaque dessin confère une bonne part de son authenticité à l’œuvre. « Je peins et sculpte la femme, "le plus beau sujet donné aux artistes", car il est inépuisable et éternel. », expliquait-il encore en 2000.

Pourtant, pendant cette période de création intense, des femmes lui écrivent pour s’indigner de la femme-objet dont il semble faire l’apologie. Certes, dans les années 1970 où la France se décomplexe, puis lorsque le porno devient monnaie courante, Aslan va plus loin, imaginant des postures plus audacieuses, affleurant le bondage, suggérant des actes plus sexués. Malgré tout, même lorsque le cadre du dessin devient plus érotique, le caractère et le regard de la femme restent primordial dans ces invitations à aller plus loin : le port de tête reste affirmé, pour indiquer que cette invitation n’est pas un abandon, mais une communion…, ou simplement un jeu, mais qui se joue à deux.

Aslan - L'intégrale des Pin-up du magazine "Lui".
La vidéo de la campagne de financement dévoilait déjà le contenu de l’ouvrage aujourd’hui en librairie.

Un graphisme éblouissant et inégalé

L’autre élément sidérant de ce recueil est l’opportunité de découvrir un aspect méconnu de la technique d’Aslan. L’éditeur étant reparti des originaux, quelques dessins ont parfois subi l’assaut du temps, mais cela reste suffisamment anecdotique pour que l’on puisse finalement profiter d’un rendu fidèle de son travail, d’autant que la grande majorité nous est parvenuet en excellent état. Une technique d’un autre âge, car rien de ces saisissantes réalisations n’est numérique.

Classés chronologiquement, on suit l’évolution de la manière d’Aslan, la maîtrise progressive de son art jusqu’à un niveau rarement (voire jamais) atteint par ses successeurs. Cette progression est aussi l’apanage des nuances dans la représentation des corps, dans la traduction des couleurs et des volumes, souvent magnifiés par un fond uniforme blanc.

Naturellement, la photographie reste un support important pour Aslan. La plupart du temps, l’artiste recompose pourtant lui-même les compositions qu’il recherche, prenant un bras ici, un vêtement là, ajoutant un autre visage à l’ensemble. Une fois cette mosaïque réunie, Aslan esquisse sa fille au crayon, puis, comme expliqué dans l’introduction, « il la sculpte ensuite – le mot n’est pas trop fort – à la gouache, par touches successives, ce qui nécessite un dosage souvent empirique, une habilité qui tient à la fois de l’habitude et de l’équilibre à trouver sur l’instant de la création. Pour être plus précis, l’usage de cette technique est sensible aux saisons, à la température et au degré hygrométrique. »

B.B. en Marianne, par Aslan.

Au cours de sa carrière, l’artiste ne s’était pas limitée pas au dessin et à l’illustration, il avait été d’abord repéré par l’armée pour ses sculptures, et on lui doitbien plus tard aussi l’une des plus célèbres Marianne, car il avait pris comme modèle Brigitte Bardot pour réaliser l’un des plus célèbres bustes de France qui trône dans les mairies.

Devant cette succession de réalisations aussi réussies les unes que les autres, on serait tenté de croire que tout cela est finalement assez facile… Heureusement, plusieurs versions du même dessin, avec les sujets plus ou moins habillés, permettent de se rendre compte de la profondeur et de la diversité de son talent. Des déclinaisons qui sont aussi en rapport avec la censure et les mœurs de l’époque. Cet explorateur et virtuose du dessin ne peut pas aller plus vite que la musique, ainsi rhabille-t-il parfois ses créations pour éviter les censeurs, jusques et y compris en 1969, année qualifiée pourtant par Gainsbourg d’« année érotique ».

(par Charles-Louis Detournay)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Réservé aux adultes

Sur le même sujet, lire également notre article consacré à la première version de cet ouvrage : Pin-up - Par Aslan - La Musardine

 
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2 Messages :
  • Aslan : le must des Pin-up
    21 octobre 11:06, par Pierre

    "(...) toujours avec le même objectif : découvrir et dévoiler le mystère de la femme sous un autre jour."
    Ah, qu’en termes galants ces choses-là sont mises !
    Un autre jour..., pas vraiment.
    En fait, ce sont des dessins de cul, extrêmement léchés (si j’ose dire) ,mais de simples dessins de cul.
    En admettant qu’il y ait un "mystère" féminin, je ne pense pas qu’il se loge où le lecteur de "Lui" le plaçait...

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    • Répondu par Jacques Schraûwen le 21 octobre à  11:55 :

      André Breton disait quelque chose comme "la pornographie, c’est l’érotisme des autres"... Et en prenant le temps de se plonger dans l’époque pendant laquelle Aslan dessinait dans Lui, on ne peut que constater que cette époque annoncé, puis vécu, grâce aux photos, certes, mais aussi aux textes et illustrations, ce qui fut la grande révolution de la seconde partie du vingtième siècle : celle de l’érotisme, sous toutes ses formes, celle d’une acceptation du corps et, donc, d’une porte ouverte vers des libertés... Des libertés qui, de nos jours, sont d’ailleurs de plus en plus battues en brèche... ASLAN appartient, sans aucun doute possible, à la grande mythologie de l’érotisme à la française !... Que vous appeliez ça des "dessins de cul", soit... Mais c’est, à mon humble avis, nier l’importance sociologique qu’eut ce magazine et, donc, les dessins d’Aslan...

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