Astérix : Le cap périlleux des 50 ans

28 avril 2009 7 commentaires
  • Le 29 octobre prochain, Astérix aura exactement cinquante ans. Un anniversaire qui aurait pu être l’occasion d’une grande fête où tous les amis d’Astérix se retrouveraient dans la joie si, fin 2008, Albert Uderzo n’avait vendu sa maison d’édition et les droits d’exploitation de son personnage au groupe Hachette, excluant Sylvie, sa fille unique, du banquet. Du coup, ce 50ème anniversaire devient pour Hachette un premier test pour prouver sa capacité à gérer le phénomène.
Astérix : Le cap périlleux des 50 ans
Le numéro zéro de Pilote. Il y a 50 ans naissait Astérix.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Créé par René Goscinny et Albert Uderzo dans un petit HLM faisant face au cimetière de Pantin à Bobigny et publié la première fois le 26 octobre 1959, Astérix est, dans l’espace francophone, un phénomène éditorial unique : Plus de 325 millions d’albums vendus, une présence à la première place de la liste des best-sellers incontestée depuis 50 ans, idem dans le Box-Office des bandes dessinées françaises adaptées au cinéma, avec de nombreux produits de merchandising, un parc d’attraction à son nom, etc. En dépit de son âge, le petit Gaulois conserve une image de sympathie et une notoriété intactes.

Malgré le décès inopiné de René Goscinny en 1977, son succès ne s’est jamais démenti. Il n’a cessé, au contraire, que de croître et d’embellir. Ce ne sont pas seulement les Français qui s’identifient au Gaulois frondeur, ce sont aussi les Allemands, les Scandinaves,… Astérix est présent et apprécié dans 27 pays. C’est mieux qu’un phénomène : un mythe.

Astérix : Après 50 ans, une notoriété intacte
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Une vente surprise

Alors qu’Albert Uderzo vient, pour sa part, de fêter ses 82 ans le 25 avril dernier, cette année-anniversaire commence par un curieux feu d’artifice. Le 13 décembre 2007, on apprenait que le dessinateur avait vendu à Hachette, conjointement avec Anne Goscinny, les parts qu’il détenait dans la société d’édition Albert-René, détentrice des droits patrimoniaux du personnage depuis 1979, ceci contre l’avis de sa propre fille unique. Et cette vente s’est faite, apprend-on dans la presse, en dépit d’autres offres plus avantageuses. La filiale du groupe Lagardère n’a pas pu refuser une pareille aubaine !

S’il ne s’agit finalement, nous n’avons pas manqué de le signaler en son temps, que d’une banale affaire de transmission d’entreprise, inévitable quand des personnages vivent aussi longtemps, et si Uderzo était parfaitement fondé de faire ce qu’il voulait de son patrimoine et de son œuvre, puisqu’il en était le créateur et l’actionnaire majoritaire, on est quand même frappé par la soudaineté de la manœuvre et sa singularité : à notre connaissance, jamais aucun héritier d’auteur de bande dessinée n’a eu à subir un tel affront. Sans compter les questions qui découlent de cette opération : Qui sont les gens qui vont gérer Astérix alors que la fille de l’artiste, directrice générale des éditions Albert-René, assistait son père dans cette fonction depuis 21 ans ? Sous quelle forme se fera cette exploitation, et avec quels objectifs ? La discrétion, sinon le mystère, est de règle.

Une bataille médiatique

Sylvie Uderzo. Ecartée du banquet des 50 ans ?
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Le 14 janvier 2009, dans une lettre envoyée au quotidien Le Monde, la fille de l’artiste, Sylvie Uderzo, clame son désarroi devant la décision de son père qu’elle soupçonne d’être « manipulé » par « un quarteron de conseillers. » Elle annonce plusieurs recours, notamment auprès des Prud’hommes pour licenciement abusif et auprès du Tribunal de Commerce contre la cession de l’entreprise à Hachette.

Uderzo réplique aussitôt dans Le Figaro du 3 février 2008, accuse sa fille d’avoir tenté de le mettre sous curatelle et lui enjoint d’avoir « au moins la pudeur d’attendre [son] décès. » avant de décider à sa place ce qu’il adviendra de son œuvre. Une série d’actions sont menées contre Sylvie Uderzo et son mari, Bernard Boyer de Choisy qui a également travaillé à l’exploitation du personnage aux côtés de son épouse entre 1991 et 2007. On apprend que ce dernier est accusé de manœuvres douteuses et de vol de dessins originaux, rien de moins ! Tout le monde comprend que, derrière cette affaire s’expriment des appétits qui se nourrissent d’un drame familial. Ils sont à la hauteur des enjeux. La campagne médiatique laisse entendre que Sylvie Uderzo serait incompétente et son mari, un monsieur peu recommandable.

Sylvie Uderzo n’est d’ailleurs pas au bout de ses surprises puisque, contrairement à ce qu’il avait toujours affirmé publiquement, Albert Uderzo annonce le 10 janvier 2009, que le prochain Astérix sera son dernier et concède qu’ensuite, ses aventures pourront se poursuivre sans lui !

Le feu sous la braise

En réalité, le drame couvait depuis bien longtemps et c’est la décision de vendre l’entreprise à Hachette qui a tout précipité. Bernard de Choisy avait été engagé par Albert-René comme consultant extérieur en 1991. Le lancement de La Rose et le glaive avait été un franc succès et pour le remercier, Uderzo offrit l’original de la couverture de l’album à son gendre. La relation fut sans nuage jusqu’en 1997, date où pour des raisons que nous ignorons, Uderzo se sépare de celui-ci. Déprimé, au chômage, en même temps par esprit de rébellion, Bernard de Choisy vend la couverture qui lui a été offerte en vente publique par l’intermédiaire de l’expert Éric Leroy en 1998. Gaffe assumée ou non, elle a pour résultat d’irriter Albert Uderzo. Mais pas suffisamment pour ne pas rappeler son gendre l’année suivante afin de s’occuper des 30 ans d’Astérix. De Choisy accepte, car il a besoin d’argent, et parce que son épouse, soucieuse de se réconcilier avec son père, le lui demande.

Pendant sept ans, la relation semble s’être normalisée. Le couple anime la société Albert René mais n’en assure néanmoins, ni la gérance, réservée à Albert Uderzo, ni la gestion financière, confiée à un directeur financier. Le 25 avril 2007, Albert Uderzo fête son 80ème anniversaire en présence de sa fille, avec 150 personnes chez Arcurial. Aucun nuage apparent.

Bernard de Choisy et Albert Uderzo. Des relations compliquées.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Le 8 juin 2007 pourtant, à l’occasion de la remise du 5ème Prix Uderzo, où ActuaBD était présent, les invités pouvaient sentir la tension. Le dessinateur parlait du Prix comme d’une « idée de sa fille », apparemment saugrenue. Face à Gérard Depardieu hilare, il plaisante sur le trophée qu’il remet à François Boucq : il dit « cendrier d’or » au lieu de « sanglier d’or ». Pour la plupart des observateurs, cela passe pour une plaisanterie. Pour les personnes concernées, le lapsus n’est pas anodin.

Le 26 juin 2007, le dessinateur demande à nouveau à son beau-fils d’interrompre la collaboration. Bernard de Choisy liquide les affaires courantes jusque fin septembre et s’en va en octobre sans percevoir les indemnités de rupture qu’il réclame. En conséquence de quoi, il assigne les éditions Albert René devant le Tribunal de commerce [1]. En octobre 2007 toujours, Uderzo évoque son intention de vendre la société à Hachette. Sylvie marque son désaccord. Quelques semaines plus tard, en décembre 2007, elle est mise à pied après 21 ans de travail auprès de son père, dont 19 au titre de directrice générale.

Une guérilla juridique

C’est au tour des avocats de jouer en multipliant les procédures contre le duo. Le 20 novembre 2007, Bernard de Choisy, qui réclame une indemnité pour rupture abusive de contrat, se voit à son tour assigné devant le Tribunal de Nanterre. On lui réclame le remboursement des frais de taxi et de transport pour un montant d’environ 120.000 euros portant sur trois ans pendant lesquels, alors que le couple n’est en charge, ni de la gestion, ni des comptes, il ne leur a été fait, disent-ils, aucun reproche.

Le 7 juillet 2008, Sylvie Uderzo et Bernard de Choisy recevaient la visite des huissiers à leur bureau et à leur domicile pour se faire saisir les disques durs de leurs ordinateurs, sur la base d’ordonnances rendues par un juge de Nanterre le 27 juin. La raison ? Soupçons de « concurrence déloyale » vis-à-vis de leur ancien employeur Albert-René. Ils auraient tenté, comprend-on, de diriger l’entreprise de l’extérieur après leur licenciement un an plus tôt ! Les huissiers ne trouvent rien pour étayer ces soupçons. En conséquence de quoi, le 10 décembre 2008, le Tribunal de la cour d’appel de Versailles condamna Albert René et ordonne de rétracter les ordonnances rendues le 27 juin.

Le couple considère que ces procédures sont des mesures d’accompagnement d’une stratégie d’éviction délibérée.

Autre procédure gagnée contre Albert René : Le 17 mars 2009, Sylvie Uderzo obtient aux Prud’hommes 270.000 euros d’indemnités. Un certain nombre procédures restent pendantes : Celle devant le Tribunal de Commerce concernant le litige où Bernard de Choisy réclame des sommes à Albert René du fait de sa rupture de contrat, auquel l’éditeur oppose le remboursement de frais indus ; celle où Sylvie Uderzo réclame la copie de l’acte de vente d’Albert René à Hachette à laquelle elle n’a pas eu accès jusqu’ici, une décision qui devrait être rendue pour le mois de mai ; et enfin une action auprès de la Cour de Cassation prévue en décembre en ce qui concerne cette même vente. Notons aussi l’affaire d’une planche originale d’Oumpah-Pah non restituée par Bernard de Choisy qui ne semble pas dépasser jusqu’ici le stade de l’instruction judiciaire.

Bref, une actualité judiciaire chargée face à laquelle les 50 ans d’Astérix semblent oubliés.

Uderzo, 82 ans, et sa fille vivent un drame familial. Pour eux, la notoriété d’Astérix a un coût exhorbitant.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Un nouvel Astérix en octobre 2009

Si nous avons pris soin d’expliquer cette affaire, c’est afin de restituer son embrouillamini dans un calendrier. Un nouvel Astérix sort en octobre. Uderzo, nous dit-on chez Albert-René, travaille dessus. L’évènement est considérable et, comme d’habitude chez cet éditeur, l’information se fait rare. Qu’y a-t-il de prévu pour les cinquante ans ? «  On en peut rien dire pour le moment », nous répond-on. On nous concède qu’il y aura peut-être une expo. En dehors de cela, rien ne filtre.

Or, en face, le clan Goscinny se montre hyper-actif. Le Petit Nicolas qui fête également son anniversaire cette année (ses 53 ans un peu arrondis) aligne une nouveauté, une expo retentissante à la Mairie de Paris et, à la rentrée, un dessin animé sur M6 et un film live qui promet d’être un succès.

Goscinny va-t-il oblitérer Uderzo ? Le silence que l’on nous oppose aujourd’hui, seulement ponctué par les actions judiciaires de la drôle de « Guerre des Gaules » que mènent le père et la fille le laisse craindre.

C’est en tout cas pour le nouveau propriétaire d’Albert René, Hachette, un test crucial. S’il veut convaincre les passionnés d’Astérix de la justesse de la décision de son créateur, il a intérêt à ce que la fête soit belle !

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

[1Une première décision devrait être rendue au début de mai 2009.

 
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7 Messages :
  • Astérix : Le cap périlleux des 50 ans
    28 avril 2009 12:56, par Flocon

    Longue vie à Astérix !
    Je suis certain que la transmission du flambeau se passera bien.
    Pour ce qui est de Goscinny, je suis également certain que tout se passera bien.
    Gardons confiance.

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  • A priori ce n’est pas vraiment un nouvel album qui sortira mais un receuille d’histoire courte dont une partie recente et dessinée par Uderzo une autre partie moins récente mais inédite en album (un peu comme astérix et la rentrée des classes. Par contre Uderso a bien l’intention de faire une dernière grande histoire puisqu’il en est au scénario lu cette info dans une interview ici meme) ! ais je bien raison ?

    joel

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  • erreur dans les dates

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 29 avril 2009 à  00:05 :

      Elles sont corrigées désormais. Merci.

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  • Astérix : Le cap périlleux des 50 ans
    29 avril 2009 04:36, par Michel Grant, Montréal

    Très bon papier pour nous resituer le topo.

    Une précision : vous dites qu’Astérix a été créé dans un HLM de Bobigny le 26 octobre 1959 ; c’est plutôt la date de son apparition dans le premier numéro de Pilote. Astérix a été effectivement créé sur le balcon du dessinateur mais environ deux mois plus tôt, dans une journée de canicule d’août, selon toutes les sources.

    Et une petite erreur d’inversion dans les années, quand vous dites : « ...elle est mise à pied après 21 ans de travail auprès de son père, dont 29 au titre de directrice générale. »

    Pour votre info, le Festival de la BD francophone de Québec qui vient de se terminer rend déjà hommage aux 50 ans d’Astérix avec une exposition toute québécoise à la bibliothèque Gabrielle-Roy de Québec jusqu’au 30 avril.

    http://www.fbdfq.com//?rub=7&id_sous_rub=1#2

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 29 avril 2009 à  07:49 :

      Vous avez raison évidemment. Nous avons corrigé ces petites erreurs.

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  • Astérix : Le cap périlleux des 50 ans
    21 octobre 2009 18:19, par Ramal

    Excellent article qui nous apprend enfin clairement les manipulations Hachette-Albert René !
    Album 50 ans... encore un album fourre-tout qui sent le bricolé...

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