Au Quai Boumeurre (épisode 1) : Le souk au premier Angoulême

12 mai 2020 3 commentaires
  • YVES FRÉMION. Au quai Boumeurre où j’habite, au milieu de tant de souvenirs de vieux baroudeur de la BD, un simple regard sur un album, un fanzine, une revue, une planche au mur suffit à faire remonter la mémoire du temps où s’intéresser à la BD était d’abord une occasion de se fendre la gueule, de se faire des potes ou de draguer. Le fric n’y jouait aucun rôle. Comme les nostalgies de vieux con battant qui raconte sa guerre qui font chier tout le monde, je vais dans cette rubrique tenue depuis mon antre en bord de fleuve, en me fiant uniquement à ma mémoire alzhémérisante, vous en narrer quelques batailles homériques. Ceci afin d’énerver tous les lecteurs et lectrices d’ActuaBD.com et susciter plein de commentaires désagréables auxquels je ne répondrai pas. Bien fait ! Aujourd’hui : Le souk au premier Angoulême.

Révérence éternelle à Francis Groux qui eut l’idée de lancer, dans cette ville jusque là un peu endormie, et le mois où il pleut, grêle, neige et caille, janvier, quand il n’y a rien nulle part, un festival de BD, le second en France après Toulouse. Aucune chance que ça marche. Et ça a marché : 5 000 personnes environ. Tous ceux qui écrivaient sur la BD y étaient invités. Les fanzines aussi. On nous offrait voyage, chambre et bouteille de cognac. C’était en 1974.

Au Quai Boumeurre (épisode 1) : Le souk au premier Angoulême

Le manifeste de l’ALDPM (Amicale Laïque des Petits Merdeux)" (ce numéro date de 1975, la couverture est signée Zorin).

Dans la salle où étaient éditeurs indépendants et fanzines, j’étais avec mon Petit-Miquet qui n’a pas peur des gros. Et voilà que tout à coup un père de famille trouve son gamin feuilletant un fanzine, La Presse pirate où, en page intérieure, dans une petite case figurait un personnage avec une bite visible (dessinée par Hube ou Kmiecik) d’environ un demi-millimètre de taille. Ayant, à cause de la taille, reconnu la sienne, il fonce pleurnicher chez le préfet du coin qui, illico [famille, illico, y a un gag, trouvez-le], interdit la revue. Qui ferme son stand. Tous les autres zines ferment le leur, sous des panneaux « Censure », ainsi que quelques éditeurs solidaires (bravo à eux, les autres n’ont pas bronché).

Prévenu, Francis Groux déclare qu’il est organisateur, pas censeur, et que le fanzine n’est pas interdit, en tous cas par lui. Nous nous réunissions à 11 fanzines [1] et créons sur le champ un collectif dénommé finement l’Amicale laïque des Petits-merdeux, parce que Claude Moliterni, alors co-organisateur, avait eu cette remarque à notre encontre « Qu’est-ce que c’est que ces petits-merdeux ? ». Nous dealons avec Groux (qui gagne au passage notre respect éternel, qui dure encore chez ceux qui ont vécu l’affaire), de pouvoir, juste avant la remise des prix, décerner des contre-prix. Il accepte.

La veille, il y a eu au théâtre une cérémonie de présentation des invités, qui montaient sur scène à tour de rôle signer un livre d’or. Perchés au premier étage juste au-dessus du livre d’or, nous avions remarqué que Robert Gigi était monté fort débraillé derrière. Donc, nous décernons nos contre-prix. Sylvain Insergueix (aujourd’hui grand libraire retraité) et Jean-Pierre Mercier (aujourd’hui jeune conseiller scientifique retraité du FIBD), tous deux de Falatoff, tiennent un panneau de carton où il y a écrit « Applaudissez ! » d’un côté et « Stop ! » de l’autre, qu’ils brandissent quand c’est nécessaire. La foule obéit. J’annonce les prix : entre autres, le prix Harvey Kurtzman à Harvey Kurtzman (un paquet de chewing-gum Hollywood entamé), le prix Signifiant-Signifié à Fresnault-Deruelle. Décernant le prix de la Société protectrice des petits-merdeux à Gotlib, celui-ci me renverse en arrière en me roulant une pelle ou presque. Claire Bretécher vient ensuite recevoir le prix de la Dessinatrice la plus ressemblante (un crayon sans mine auquel il manque le manche), mais je n’ai droit qu’à une bise. Et enfin le clou, à Gigi, le prix des Plus belles fesses de dessinateur vu d’en-haut. La salle exulte et quelques dames veulent vérifier. Quelques hommes aussi.

Les vrais prix sont décernés après, mais je ne m’en souviens plus, ils étaient moins marrants. Certains organisateurs voudraient qu’on recommence chaque année. Il ne sera plus question de censure avant longtemps. Le préfet, nommé Bellec, a droit à toutes les hypothèses possibles avec son patronyme, pris comme abréviation : Belle c… (complétez vous-mêmes). La presse se fait écho de l’événement, y compris une page entière dans Libération.

Une revue collective est aussitôt créée, Les Onze-y-trônent (puisqu’on était onze, au départ en tout cas). Il y aura quatre numéros, rédigés par Michel Pachkoff et moi-même à partir des conneries débitées collectivement dans des bistrots mal famés. Le logo est une tétine à clous dessinée par Zorin.

"Les Onze y trônent". Sur la couverture signée Gotlib, Yves Frémion trône en majesté au centre.

En janvier 1983, l’ALDPM, dissoute en 1975, se recrée de façon très éphémère pour le 10° anniversaire et publie le recueil de l’intégrale de ses numéros anciens, avec en couverture le dessin que Gotlib avait fait après l’affaire dans Charlie-mensuel, où on reconnaît quelques protagonistes. Plusieurs d’entre eux sont devenus des acteurs de la BD contemporaine ou d’autres domaines de la création.

Le recueil est introuvable, se vend sur le marché clandestin l’équivalent d’un original de Hergé et celui qui veut se le faire dédicacer par les onze peut s’accrocher !

Frémion
66 quai Boumeurre

L’album du recueil du PMQNPPDG, avec une sublime couverture de Gotlib.

Voir en ligne : LIRE L’ÉPISODE 2 DE "AU QUAI BOUMEURRE"

(par Yves FREMION)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

[1Crampe, Falatoff, Haga, Mégafoutral, Nota bene, Pachkoff-Fa dièse diffusion international Ltd, Le Petit-Miquet qui n’a pas peur des gros, La Presse pirate, Skblllz, Sphinx, Zounds.

 
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3 Messages :
  • Excellent ! La Véritable Histoire de la Bande Dessinée... Enfin ! Mais qui comprend encore ’Les onzes y trônent" ? J’ai touours (mais où ?) quelques numéros du PMQNAPPDG. Ceux avec des couvertures de Gotlib, Bretécher, Mandryka, Moebius. Je ne les ai pas vus depuis au moins 40 ans, mal rangés. Mais je les revois comme si c’était hier... Flacide et Mazo... Le jour de la création de l’Amicale des Vieux Cons de la Figuration Narrative, je m’inscis. Numero Uno. Et bises à Christine Poutou.

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    • Répondu par Douvry Jean-François le 12 mai à  19:59 :

      Quel regret de ne pas avoir partagé cette édition pionnière d’Angougou ! Mais grâce à ce vivant témoignage de Frémion c’est comme si on y était.
      Moment-clé de la haute-époque bédéique, la réaction toute en retenue et en dignité des fanzines solidaires restera un modèle de sursaut moral et un exemple pour les générations futures !
      Mais comme le dit Frémion c’est pas demain la veille qu’on retrouvera une telle conjonction explosive : des passionnés intransigeants et pas fiers pour autant, un préfet anesthésiant
      par amour pour Anastasie, un organisateur homme de Grout, et des auteurs protestant en réalisant un tac-au-tac vengeur.
      J’observe avec amusement que la giscardie coincée de l’époque a aujourd’hui la main baladeuse, arf !

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