Au Quai Boumeurre (épisode 2) : L’A.L.D.P.M., suite et fin

1er juin 2020 1 commentaire
  • YVES FRÉMION. Au quai Boumeurre où j'habite, les souvenirs hilarants des débuts de la vogue BD française remontent comme l’évocation d’un parfum enivrant sur un corps aimé. Le premier qui dit comme un renvoi stomacal post-excès pâtissier est viré de cette rubrique !

Comme narré dans la rubrique précédente, l’Amicale Laïque des Petits-Merdeux mit beaucoup d’ambiance aux premiers salons BD du pays. Nous nous étions attaqués à Angoulême, qui nous vit naître, il fallait se déployer aussi sur Toulouse, alors salon concurrent et historiquement premier de tous. S’il ne dura que quelques années, ce salon tenait la route et nous permit de rencontrer quelques grands anciens qui devaient disparaître peu après.

L’organisation tournait autour du fanzine Haga, membre de l’ALDPM et de son créateur, Jean-Claude Faur. Étrange et discret personnage par ailleurs, il devait créer le premier centre de conservation de la BD, le CEDOCI, à Marseille, liquidé depuis. Deux grands ratages pour ces deux villes, ce qui donna sa chance à Angoulême de devenir l’Eden de la BD. La bande de joyeux post-soixantehuitards que nous étions fut très surprise quelques années après, quand Jean-Claude Faur mourut prématurément d’un cancer, d’apprendre que ce militant d’extrême-droite avait été enterré au son d’une salve d’armes à feu, en présence de leaders du Front National, dont la presse salua sa mémoire. Il n’y avait jamais fait allusion lors de nos rencontres. Le zine continua, car son rédac’ chef était Jean-Paul Tibéri, sympathique figure bien connue de la critique BD classique, aujourd’hui animateur des éditions Regards.

Au Quai Boumeurre (épisode 2) : L'A.L.D.P.M., suite et fin
Haga 20-21 (janvier 1976)
Haga 16-17 (hiver 1974)

Mais le 2e Salon national de la BD de Toulouse, qui suivit Angoulême 1, fut l’objet d’un des coups les plus fumants de notre fédération fanzinesque. Pour comprendre ce qui va suivre, il faut décrire le lieu : une immense halle surmontée tout autour d’un déambulatoire en étage, permettant de voir tout ce qui se passait en bas quand on s’appuyait sur sa balustrade. Le grand sponsor du salon, c’était la Caisse d’Épargne. Tout le long de la balustrade pendouillaient, au-dessus des stands de la salle du bas, des figurines en carton avec le gentil écureuil, logo de la banque, que tout le monde connaît.

Les joyeux compères de l’ALDPM, discrètement, remontèrent ces écureuils de carton un par un, grâce aux fils qui les soutenaient. Et collèrent sur chaque animal un pénis érigé, en carton lui aussi, et proportionné de façon à ne point passer inaperçu. Pourtant, personne dans le public ni les organisateurs ne s’en rendirent compte, ce qui montre à quel point la publicité, en sus d’être une intolérable pollution, est commercialement vaine.

Lors de la cérémonie de remise des prix, il fut naturellement donné la parole au sponsor et un cadre local de ladite Caisse vint prononcer un de ces discours de circonstance aussi creux que contre-performants, mais surtout interminables. Ce fut alors que l’assistance prit conscience, lentement mais progressivement, d’un murmure parti de rien mais évoluant crescendo, incompréhensible au départ, mais que bientôt chacun put identifier : « La-bit’-sur-l’é-cureuil, la-bit’-sur-l’é-cureuil, la-bit’-sur-l’é-cureuil… » Et la foule leva les yeux, contemplant enfin ces objets publicitaires et cartonnés qu’étaient les écureuils bancaires. Avec pénis ajouté. Les hurlements de rire couvrirent tout, le temps que le cadre retrouve le souffle qui lui avait été coupé par la vision d’horreur brutalement apparue, avec ses gentils rongeurs ramenés à leur réelle anatomie. Quand il put parler, ce fut pour dire « Ooooh… vous êtes dégueulasses  ! ». Les dégueulasses en pleuraient encore de rire des heures plus tard.

Pendant plus de 30 ans, la Caisse à l’écureuil fut sponsor du Festival d’Angoulême. Pas rancunière avec ça. (Affiche de 1996 par Solé et Maester).

Cette malheureuse banque n’en avait pas fini avec les ennuis dans la BD. De nombreuses années plus tard, à Angoulême où elle décernait jusqu’il y a peu chaque année un prix à un jeune talent potentiel, autour de l’ami Solé, ce prix fut remis au lauréat, cette année-là, par le directeur de la Caisse à l’écureuil. Ce directeur était un vieux monsieur au bord de la retraite qui, manifestement, n’avait jamais ouvert le moindre album ni la moindre revue. Tout son staff était autour de lui quand il prononça un discours pire que celui de Toulouse, et dont il avait peine à lire ce que ses collaborateurs avaient pondu pour lui. Vous voyez, le genre « la BD a acquis aujourd’hui ses lettres de noblesse » et ces sortes de connerie pour député qui ne sera pas réélu. En ânonnant, le directeur myope commença en disant « la DB » au lieu de « la BD », sans doute un souvenir de la Libération de Paris.

Le problème était que le mot « BD » revenait de nombreuses fois dans le discours et que, chaque fois, il répéta « la DB ». Le staff était blême et se cachait le visage derrière les mains. La foule se retenait de trop rigoler parce qu’il devait y avoir à boire après. L’opération de propagande était par terre. Ce fut grand moment. Un de ces moments privilégiés de l’Histoire de la BD où n’est aucunement fait mention de quoi que ce soit de commercial, comme cela devrait toujours être.

Si cela vous intéresse, écrivez-moi sur ce site, j’en ai plein mon sac.

Yves Frémion
66 quai Boumeurre

Voir en ligne : AU QUAI BOUMEURRE - EPISODE 1

(par Yves FREMION)

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