Aubenas, petit festival exemplaire

29 mai 2013 0 commentaire
  • Le week-end dernier s'est déroulée la 7ème édition du "Carrefour européen du 9ème art et de l'image" à Aubenas. Un festival qui fourmille de rendez-vous pour passer deux jours pleins sur le thème de la bande dessinée.

On aurait tort de penser que les seuls Festivals intéressants sont ceux qui drainent des dizaines de milliers de visiteurs et tirent à eux la plus grande partie de la couverture médiatique. Prenez Aubenas par exemple. Lovée en plein cœur de l’Ardèche, la petite ville de 11000 habitants au joli centre historique, n’est en effet pas classée parmi les villes de BD les plus célèbres. On pourrait même qualifier l’intitulé de la manifestation d’un peu pompeux pour une commune de cette taille (le bédéphile attentif aura quand même noté que la ville est jumelée avec celle de Sierre. Doit-on y voir un signe propice au 9ème art ?). Pourtant, on serait bien inspiré de noter la date du Festival dans son agenda, tant la manifestation propose, avec ses moyens, un rendez-vous riche en événements et rencontres. Comme quoi, la taille du budget ne fait pas tout.

Aubenas, petit festival exemplaire
L’impressionnant château d’Aubenas


Côté visiteur, le plaisir est réel de pouvoir approcher très facilement et sans bousculade ni énervement des poids lourds de la bande dessinée. Cette année, Philippe Bercovici, auteur de l’affiche 2013, présidait l’événement avec son flegme habituel. Frank Giroud (Le décalogue), Denis Falque (Le triangle secret et ses séries dérivées aux 2 000 000 d’albums vendus), Fabien Bédouel et Merwan (L’or et le sang), Fane (Joe Bar Team), Erroc (dont l’adaptation cinématographique de ses Profs n’en finit plus de crever les plafonds d’entrées), Olivier Taduc (Griffe blanche), Claude Pelet (Sasmira) et Jul (Silex and the city, La grande librairie) complétaient le casting. L’ambiance était assurée par la joyeuse bande des auteurs Bamboo, dont le bataillon de choc était emmené par Philippe Larbier (Les petits Mythos), Jean-Luc Garrera (Les vélomaniacs), Hervé Richez (Sam Lawry) et Stedo (Les pompiers). Et sans quelques problèmes de santé et désistements de dernière minute, on aurait pu ajouter à cette liste Didier Convard, Jean-Claude Fournier et François Walthéry. Excusez du peu.

Philippe Bercovici concentré
Frank Giroud en grande conversation avec une lectrice. Dans ce genre de manifestation, les discussions à bâtons rompus sont possibles.

Côté auteur, outre la satisfaction de côtoyer ses confrères dans une atmosphère détendue, les surprises ne sont jamais bien loin. Cette année, le rôle des guest stars était assuré par Jacques Glénat, venu en voisin, et Olivier Sulpice, venu en tant qu’auteur Bamboo. Quel Festival peut se targuer d’attirer deux fondateurs et dirigeants de maisons d’édition pendant son week-end ? Le mérite en revient grandement aux organisateurs duettistes Laurent Turpin et Gilles Ratier, les Simon et Garfunkel du site Bdzoom et de l’ACBD, qui jouent une partition impeccable pour attirer dans leurs séduisants filets ardéchois la crème de la BD grand public franco-belge. Ils suivent en cela les pas de leur mentor Claude Moliterni, initiateur du Festival, décédé voici quatre ans.

Exclusif ! Jacques Glénat en dédicace. Il ne sait pas encore que La vie d’Adèle a obtenu la Palme d’or à Cannes.
Olivier Sulpice, en blanc, la tête dans le guidon.

Mais le week-end albenassien ne se résume pas aux traditionnelles séances de dédicaces. Comme chaque année, est remis le Prix Melouah-Moliterni (Sid Ali Melouah, dessinateur de presse algérien décédé en 2007, ayant contribué par sa présence à Aubenas dans le cadre d’une rencontre culturelle sur l’Algérie, à la création du Festival l’année suivante) qui récompense un album mettant en valeur la défense des droits de l’homme. Jean-Marie Minguez monta vendredi sur l’estrade afin de recevoir le Prix 2013 pour Exil, scénarisé par Henri Fabuel. L’odyssée de Francisco, républicain espagnol forcé de se réfugier en France avec nombre de ses compatriotes en 1939, et bien mal accueilli par les autorités hexagonales. Francisco étant, il est intéressant de le préciser, le grand-père de Jean-Marie Minguez.

Le maire Jean-Pierre Constant et l’adjoint à la culture Jean-Yves Meyer applaudissent Jean-Marie Minguez.

Deux accrochages de planches originales, organisés par Pierre-Marie Jamet (Galerie Oblique), attendaient également les visiteurs au château et à la médiathèque. Le premier concernait Le triangle secret et Les gardiens du sang, séries scénarisées par Didier Convard, qui participa à la table ronde qui leur était consacrée en duplex depuis son lit d’hôpital. Dans le château, Denis Falque, le dessinateur principal de la série, put confirmer que la série était loin d’être close et qu’il travaillait en ce moment sur la vie d’un certain Hertz, agent de Napoléon Ier. Le débat continua par une présentation, à travers les pages de synopsis et de découpage, du processus de création d’un album de la série. Une initiative pédagogique qui ravit le public néophyte.


Le dessin original de Juillard pour le tome 2 de Hertz
Le début de la table ronde
Denis Falque présentant sa façon de travailler


Vint ensuite la présentation d’un projet un peu fou porté par les éditions BD’Empher (spécialiste des tirages de tête) et son représentant Jean-Marc Pinon. Un coffret en merisier massif contenant les 5 bagues des chevaliers partis à la recherche du testament et l’anneau ouvrant la tombe du Christ, le tout réalisé par la Monnaie de Paris. Plus un grimoire cousu main, réplique de celui représenté dans la série, contenant les 7 tomes du Triangle secret et les 4 tomes d’I.N.R.I., imprimés en noir et blanc. Et je vous passe les dessins et reproductions ajoutés pour étoffer encore un peu plus l’ensemble. En tout, les différents objets font appel au savoir-faire de 16 artisans. Un joyaux pour les fans de la série. Destiné à un tirage de 99 exemplaires, vendu par souscription, le coffret est en phase de budgétisation (nous vous en reparlerons le moment venu) et devra coûter plusieurs milliers d’euros pièce. Quand on aime, on ne compte pas.

Jean-Marc Pinon à côté de son prototype

Projets d’enluminure pour le grimoire
Le choix du château convenait parfaitement pour une exposition sur le Triangle secret

Du côté de la médiathèque, pas d’objets incroyables, mais une plongée dans la très réussie série L’or et le sang, dessinée à deux mains par Fabien Bedouel et Merwan (et scénarisée par Fabien Nury et Maurin Defrance). Un petit voyage dans le Rif marocain rehaussé par deux belles aquarelles. L’occasion surtout d’examiner attentivement le trait fin, presque fragile, des dessinateurs, un peu aplati par des couleurs pourtant de très bonne facture. De l’intérêt d’exposer des originaux !

L’expo L’or et le sang
(c) P-M Jamet
Bedouel et Merwan prennent la pose
(c) P-M Jamet
Jul pendant la table ronde

Enfin, pour ne pas que l’intitulé du Festival soit un vain mot, l’organisation avait invité Jul pour parler de l’adaptation de sa série à succès Silex in the city en dessin animé pour la télévision, en l’occurrence la chaîne Arte. Une table ronde illustrée par la diffusion de plusieurs de ces "pastilles" de 3 minutes qui firent rire aux éclats le public. Avec sa finesse coutumière, Jul entraina les spectateurs dans la cuisine d’un projet qu’il ne laisse à personne le soin de mener. A la clef, l’écriture de 40 épisodes inédits, distincts de la bande dessinée dont le quatrième tome, plutôt centré sur la famille Dotcom est en préparation.
En toute fin de week-end, Avril Tembouret présenta le film Laurent Vicomte, entretemps, un 64 minutes passionnant et fascinant consacré à un dessinateur dont l’exigence artistique confine à la névrose. Pendant huit ans, le réalisateur a suivi Laurent Vicomte dans l’attente de la sortie du tome 2 de Sasmira. Un documentaire hypnotique, sur une expérience de création douloureuse, notamment pour Claude Pelet, qui prit le relais du dessin de Vicomte au premier tiers de l’album, sous le regard et les (parcimonieux) conseils du maître. Présent dans le cinéma, Pelet fondit d’ailleurs en larmes à l’issue de la projection, rattrapé par l’émotion.
Avec son lot de rires, de frissons, de découvertes, de discussions intenses, le Festival d’Aubenas pouvait alors se refermer avec le sentiment du devoir accompli.

(par Thierry Lemaire)

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