Avant la Case - Gilles Ratier - P.L.G.

13 janvier 2003 0 commentaire
  • Sans eux, il n'y aurait pas de bande dessinée. Et pourtant, ils ont longtemps été ignorés, dénigrés, maltraités, sans vrai statut d'auteur. Les scénaristes sont pourtant la denrée rare de la BD, les bons en tout cas. Si c'est le dessin qui attire le regard, qui fait qu'on va prendre ou non un livre en mains, le feuilleter, c'est le plus souvent l'histoire qui fait qu'on y accroche, qu'on l'achète, qu'on le lit. Les choses ne sont bien sûr pas aussi simples, car c'est l'alchimie des deux qui fait qu'un livre est réussi ou non, et qu'on aura envie de le relire. Mais il était temps de rendre aux scénaristes la place qu'ils méritent dans l'histoire de la bande dessinée. Et Gilles Ratier le fait dans cette enquête d'érudit, qui lui a demandé dix ans de travail.

Pendant longtemps, on n’a même pas su comment les appeler. Les BD, à peine signées, portaient comme nom d’auteur celui du roman ou de la nouvelle que le dessinateur « illustrait » ou adaptait. La narration était un concept inexistant. Parfois, le dessinateur signait, seul, dans le corps du dessin et non hors-texte. Parfois, les deux noms figuraient hors-texte, en sous-titre. Parfois encore, à la fin de l’histoire à suivre, au bout de plusieurs mois, figurait son nom en bas du texte. Car souvent alors le texte était « sous-image », rarement bref. L’auteur était bien un écrivain « illustré ».

Quand la BD devint la BD en cessant d’être un « illustré », l’auteur fut d’abord le dessinateur. Quand il était gentil, il mentionnait son scénariste comme auteur du « texte » ou du « scénario » (mot venu du cinéma), voire comme auteur des « dialogues ». Pire, les scénaristes étaient interchangeables, comme les dessinateurs d’ailleurs. Ils passaient d’une série à l’autre, aucun n’étant propriétaire de son reuvre, l’éditeur les spoliant de tout. Ils se remplaçaient quand l’un était débordé. Bien souvent, ce scénario était sommaire, et presque jamais écrit quand le scénariste était par ailleurs dessinateur (MariJac, par exemple). A l’époque, chacun écrivait aussi de courts textes ou des chroniques dans les mêmes supports, leur travail était d’abord celui d’un écrivain, aucun ne se pensait « auteur de BD ».

C’est le Pilote des années 1960-1970 qui devait changer tout cela, avec l’habitude de faire figurer en haut des planches une petite caricature circulaire représentant chaque auteur (dessinateur et scénariste), par le génial Alexis, avec le nom en regard, ce qui transforma les bédéastes en stars, reconnus dans les festivals et suscitant un intérêt personnel au-delà de l’ œuvre, comme pour la chanson ou le cinéma. Auparavant, seuls les scénaristes faisant office de rédacteur en chef avaient insisté sur leur paternité (Goscinny, Marijac, Delporte, Greg).

Leur cornbat pour la reconnaissance de leur travail sera long, cornme plus tard celui des coloristes. Ce qui explique que les débuts de la BD soient remplis de scénaristes inconnus, qui n’ont jamais signé, ou qu’une partie de leur travail. Pour les identifier, ne nous restent que les témoignages des dessinateurs ou collègues des publications, les éditeurs, les souvenirs quand ils existent. Un vrai travail d’investigation devra être fait un jour.

Gilles Ratier s’est attelé au premier défrichage. Un travail de fou, de ces fous qui font le désespoir de leurs proches et le bonheur des chercheurs qui vont y puiser. Le rêve du journaliste qui n’a plus à investiguer, juste à recopier (et ils sont entraînés !). Songez que désormais, ce travail ne sera plus à faire, alors que dix bons historiens de la BD, dix iconologues chevronnés n’y auraient peut-être pas suffi. Ratier a fait ça tout seul, sacrifiant quelques centaines de week-ends d’angoisse, sur des années pendant lesquelles il se demandait, chaque jour, si quelque autre fou dans son genre ne travaillait pas à un projet semblable et ne risquait pas de le griller sur le poteau. Il a gagné.

Si son travail sur les scénaristes récents vaut plus par son analyse de leur œuvre et les passionnantes interviews qu’il a obtenues (certaines émouvantes car leur auteur a disparu depuis), il faut saluer le travail colossal réalisé pour identifier les plus anciens, leurs œuvres anonymes, leurs pseudonymes multiples (parfois un seul écrivait tout le journal !). Sans oublier un type de publication car, c’est là un des courages de ce livre, Ratier ne fait aucune hiérarchie entre les genres, décortiquant avec tout autant de passion les fascicules de gare, les "petits formats", que les BD d’albums ou de revues prestigieuses franco-belges. Du coup, on apprend beaucoup en lisant son livre.

(extrait de la préface d’Yves Frémion)

Avant la Case - Gilles Ratier - P.L.G.

(par Patrick Albray)

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En un peu plus de 300 pages, denses, serrées c’est comme l’indique le sous-titre du livre, toute l’histoire de la bande dessinée francophone du XXe siècle qui nous est racontée par celle des journalistes. Gilles Ratier a remonté le temps, depuis les débuts de la presse pour enfants des années 1900, avec les textes sous les images que connaissent bien ceux qui ont vu un jour les aventures de Bécassine, jusqu’aux années 1990, qui ont vu les albums supplanter définitivement les magazines comme support pour la bande dessinée. Il retrace avec précision et de nombreuses anecdotes tous les supports de presse qui ont publié des bandes dessinées, toutes les maisons d’éditions qui sont nées ou ont disparu,... avec, chaque fois, la perspective du rôle qu’y ont joué les scénaristes, la variété et la qualité de leur travail, et l’évolution de leur statut. Au passage, il présente tous ceux dont il a retrouvé la trace, publie des entretiens avec les plus grands, et nous montre des exemples de leurs scénarios. C’est sans doute le seul point faible de ce livre, par ailleurs impressionnant d’érudition : on aurait aimé avoir plus d’extraits, et que ceux-ci occupent plus que le petit sixième de page qui leur est accordé. Ce passionnant historique se termine par une bibliographie de près de 250 scénaristes, et par un index de centaines de noms de scénaristes cités, qui témoignent de l’extraordinaire travail de recherche réalisé par Gilles Ratier.

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