Avec Chihayafuru, Pika parie sur une audience féminine adulte

11 mai 2013 9 commentaires
  • « Chihaya-quoi? – Furu. Chihayafuru. C'est le titre d'un manga sur le Karuta, un jeu de carte pour lequel se passionnent les héros – Un jeu de carte ? Genre Yu-gi-oh ? Pour les tout petits ? – Pas du tout : là, les cartes sont des poèmes à apprendre par cœur et qu'il faut être le premier à retrouver sur la table pendant que quelqu’un les déclame. Et le manga paraît dans un magazine "josei", pour femmes!

Présenté comme un jeu classique dans les petites classes au Japon le Karuta consiste en la mémorisation de cent poèmes courts, de cent poètes différents. Cinquante cartes, sur lesquelles est reproduite la fin de chaque poème, sont disposées sur l’aire de jeu, et les deux adversaires doivent deviner en premier de quel poème il s’agit lorsque le récitant les déclame, et s’emparer de la carte. Le sujet lui-même, très inattendu, attise la curiosité en même temps qu’il peut susciter quelques craintes...

Chihayafuru est publié dans Be Love de l’éditeur Kodansha, un magazine josei, qui s’adresse aux femmes adultes - femmes actives autant que ménagères au foyer - plutôt qu’aux jeunes filles. Il connaît un succès important au Japon, critique et public : il a remporté plusieurs prix et il apparaît régulièrement dans les classements annuels de meilleures ventes manga (16e en 2012). Débuté en 2007, ses ventes sont particulièrement impressionnantes depuis 2011 : elles cumulent plus de 4 millions d’exemplaires vendus.

Mais importer ce titre en France relève du pari pur et simple : le josei est un créneau qui ne prend guère chez nous. Le lectorat manga en France se renouvelle en effet massivement et reste globalement jeune : la part adulte y demeure très faible. S’adresser à une audience féminine adulte est donc osé, car si les filles animent fortement le marché français du manga, il s’agit essentiellement de jeunes filles.

Avec Chihayafuru, Pika parie sur une audience féminine adulte
Chihayafuru T1 - Par Yuki Suetsugu - Pika
© Pika

Chihayafuru a cependant de solides arguments à faire valoir et pourrait bien créer une vraie surprise aussi en France, notamment par sa tendance à emprunter des codes propres à des genres - et donc des lectorats - très divers.

L’aspect josei correspond en fait à du shojo offrant des développements globalement plus libres qu’habituellement. Le récit commence à la fin du primaire pour un trio de personnages dont l’amitié est scellée par la passion et la pratique de ce jeu. La rencontre entre Chihaya, Arata et Taichi et la découverte du jeu structurent le premier volume.

Nous avons affaire dans les premiers tomes à un récit d’enfance qui appelle une romance légère, sous la forme du triangle, davantage affectif qu’amoureux : les enfants sont appelés à se revoir adolescents et adultes. On pressent que le Karuta sera l’occasion de retrouvailles et d’intrigues annexes.

Le dessin très élégant – certains pourront le trouver trop lisse – typé shojo mais sans excès, est susceptible de plaire au plus grand nombre. Ses personnages et son sujet peuvent séduire les lectrices, quand le traitement de jeu lui-même correspond plutôt à un lectorat masculin.

Car le point de départ, la passion pour ce jeu de cartes, l’investissement hyperbolique dont font preuve les personnages, relèvent en fait plutôt d’un traitement quasiment de type nekketsu – le fameux "sang bouillant" typique des shonens d’actions – et le Karuta est abordé comme un sport à pratiquer et dans lequel exceller ! [1]

Chihayafuru T1 - Par Yuki Suetsugu - Pika
© Pika

La narration se révèle pour le moment excellente et l’univers posé potentiellement ouvert à des développements variés. C’est joli, juste, prenant, et l’on se surprend à s’intéresser aux parties qui se déroulent. L’intensité est remarquablement rendue et le tout évoque furieusement Hikaru no go par bien des aspects. Mais avec un personnage féminin au premier plan : enfin !

Pika propose en outre une édition dotée d’un accompagnement très riche, de qualité, soucieuse du lectorat que l’éditeur souhaite amener vers ce titre : les poèmes du jeu sont fournis dans un livret, une première livraison de cartes se trouve en bonus de l’édition, et un dossier de plusieurs pages présentant le monde du Karuta clôt le premier volume.

Chihayafuru : voilà donc un manga totalement improbable par son sujet, son traitement, et un nom imprononçable qui en fera reculer plus d’un au moment de demander le titre en librairie. Mais un titre qui pourtant s’annonce très prometteur !

Une question demeure toutefois : ouvrira-t-il la voie à un nouveau segment dans le marché français en attirant un lectorat féminin adulte vers le manga ? Ou Pika compte-t-il davantage sur le lectorat déjà installé des jeunes filles vieillissantes, peut-être complété par un lectorat masculin marginal, attirés par la réputation du titre et son aspect nekketsu sous-jacent ?

Réponse dans quelques mois.

(par Aurélien Pigeat)

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[1Le parcours de Yuki Suetsugu peut d’ailleurs éclairer la nature hybride de sa série. La mangaka publiait auparavant dans le Bessatsu Friend de Kodansha, un magazine shojo. Elle dut arrêter sa carrière en 2005 pour un scandale de plagiat : on découvrit qu’elle avait dans plusieurs de ses titres plagié des planches de Slam Dunk et Real, mangas de sport de Takehiko Inoue dont le premier est un emblème absolu du nekketsu. Après avoir admis sa faute, Yuki Suigetsu reprit sa carrière deux ans plus tard et n’apparaît plus en public depuis.

 
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9 Messages :
  • Merci pour cet article.
    Je voulais juste relever une faute d’attention : Dans la note de bas de page, l’auteur s’appelle bien Yuki SUETSUGU et pas Suigetsu.

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    • Répondu par Aurélien PIGEAT le 13 mai 2013 à  10:50 :

      Merci d’avoir signalé cette erreur ! C’est corrigé !

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  • J’ai lu les deux premiers volumes et ce début est très accrocheur ! On part d’un prologue où les héros sont enfants avec la découverte d’une passion dévorante, puis la séparation et les retrouvailles au lycée où chacun a évolué.

    Ce que je retiens pour le moment c’est une héroïne (et un auteur) qui parvient à transmettre à sa passion sur un sujet effectivement improbable et l’impatience de voir le club qu’elle forme se confronter à ses premiers tournoi - car vu l’intensité narrative déployée pour le moment, les tournois promettent beaucoup !

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    • Répondu par Alex le 15 mai 2013 à  00:00 :

      Un petit mot juste pour dire que j’apprécie vos commentaires sur un genre qui m’intéresse peu mais votre passion est très communicative. Plus de gens comme vous !

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      • Répondu par ange bleu le 15 mai 2013 à  23:09 :

        Eh bien merci^^ Si mes messages permettent communiquer ma passion et d’attiser certaines curiosités, vous m’en voyez ravi !

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  • Tiens, c’est la première fois que je vois l’information sur le plagiat sur un site français, moi-même j’ai mis 1 an et demi avant de tomber dessus par hasard sur un site japonais !
    Donc joli travail de recherche !

    Je reste toujours gêné par la présentation "jôsei" de Chihayafuru. L’auteur de l’article explique bien qu’au final, on est entre les genres, et même qu’on se rapproche plus du nekketsu (ce avec quoi je suis complètement d’accord), mais c’est vrai qu’on voit partout des gens en parler comme d’un manga jôsei, et se demander si ça va percer.

    A mon sens, Chihayafuru reste un manga "sportif" (pour ceux qui ont du mal avec l’idée du Karuta en tant que sport, même si moi je considère que c’en est un, dites vous que c’est un sport cérébral), car il en emprunte toutes les dynamiques. Le fait que ça traite d’un sujet atypique en rebutera certains. Mais le fait que ce soit un "josei", j’en doute (du moins pas plus qu’un shojo). Tout comme je doute que son éventuel succès puisse lancer le genre du "josei".

    Pour finir, j’aimerais juste préciser qu’on a créé une association de Karuta en France (le nom étant Karuta France, ça tombe de suite sur google), donc si certains veulent s’essayer au sport (oui, je récidive, c’est un sport :p), ils sont les bienvenus !

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    • Répondu par Aurélien PIGEAT le 31 mai 2013 à  14:16 :

      Merci pour votre message. Et merci pour votre page expliquant les rudiments du Karuta.

      Concernant l’angle "josei" de l’article, on peut le comprendre de deux manières. La première, générale, concerne le marché du manga en France qui met de côté, du moins en apparence, le josei, au mieux en déguisant les titres en shojo, parce qu’il n’y aurait pas de lectorat en France pour ce "genre" (notamment parce que structurellement le lectorat manga en France reste jeune et se renouvelle massivement). C’est donc assez logique que le succès attendu d’un titre puisse servir à mettre en avant le josei dont, sinon, on parle peu.

      La seconde, plus précise, réside dans le caractère hybride du titre (qui répond à une tendance globale du manga depuis quelques années, cf les titres du Young King Ours) et le fait que s’il y a un penchant sportif, très net effectivement, on a un point de vue féminin grâce à l’héroïne. Ça change quand même dans le paysage, même s’il ne s’agit pas d’une exception à proprement parler : il suffit de penser à Happy, d’Urasawa, publié en son temps dans le Big Comic, un magazine seinen. Il y a, dans le seinen et dans le josei, finalement une liberté de sujet et de narration, de tonalité aussi, très grande. Là, concernant Chihayafuru, pour moi l’aspect josei correspond à cette base shojo totalement débordée et qui glisse vers le manga de sport.

      Au total, si on additionne les étiquettes "josei" et "manga de sport", on donne de sérieux handicaps à Chihayafuru pour s’imposer sur le marché français ! Et pourtant, le titre a vraiment tout pour être un beau succès !

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  • Bonsoir,
    Je m’excuse de vous déranger mais je souhaiterais avoir votre autorisation pour faire figurer votre article en annexe d’un dossier pour mon université qui traite du hyakunin isshu et par extension de son adaptation en manga. Votre article me permettrait d’appuyer certains de mes arguments notamment vis à vis du lectorat.
    Je vous remercie par avance,
    Ayame

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    • Répondu par Didier Pasamonik (L’Agence BD) le 30 novembre à  23:49 :

      La loi française vous autorise à reproduire cet article dans ce cadre.

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