Avec "L’Herbe folle", Maryse & J.F. Charles se remémorent leurs Sixties

25 avril 2016 1 commentaire
  • Avec cette chronique des années hippies dans la France de la fin des années 1960 à Paris, Maryse & J.F. Charles nous livrent leur puvrage le plus personnel et sans aucun doute le plus touchant. Rencontre avec le couple d'auteurs au cœur de leur exposition qui a lieu en ce moment à la Galerie Champaka à Bruxelles, célébration nostalgique de l'esprit des Sixties.

Jean-François et Maryse Charles forment sans doute l’un des couples les plus singuliers et attachants du petit monde de la bande dessinée. Honorés en Belgique d’un Grand Prix Saint Michel et d’un Prix Diagonale, leurs voyages de papier nous entraînent cette fois-ci dans des lieux et une époque bien plus proches de nous : les Sixties, leur élan de liberté, et leur héritage affectif.

Avec "L'Herbe folle", Maryse & J.F. Charles se remémorent leurs Sixties« Cette époque est mine de rien assez semblable à la nôtre, nous explique J.F. Charles, On voulait rompre avec la guerre, la ségrégation, les diverses révolutions, et retrouver un nouveau Jardin d’Eden. Peut-être revit-on cette atmosphère : en France, les jeunes redescendent dans la rue. Quelques années après à avoir vécu sur ses lauriers, il y a comme une nouvelle prise de conscience. Nous ne sommes pas nostalgiques des Sixties, car nous ne verrions alors que les bons côtés. Il faut se souvenir qu’à l’époque, nous étions très inquiets pour notre avenir, comme peut l’être la génération actuelle. Alors que nous avions quasiment connu le plein emploi, une situation bien différente par rapport à aujourd’hui. »

En dépit d’une couverture très fleur bleue, L’Herbe folle débute à notre époque, alors que Pierre, la soixantaine, a rendez-vous dans un café avec la fille de Gilles et Theda, deux de ses amis de longue date. Cette jeune femme voudrait en savoir plus sur ses parents qu’elle n’a jamais connus. L’occasion pour Pierre de se remémorer des souvenirs de jeunesse...

Fin des années soixante, lorsque Pierre était lui-même élève aux Beaux-Arts, Theda avait fait irruption dans sa vie et celle des autres étudiants telle un rayon de soleil. Les garçons étaient tous subjugués par sa beauté et son esprit libertaire. Elle avait finalement jeté son dévolu sur Gilles, avec qui elle était partie vivre et élever des chèvres en Auvergne. C’était l’époque du Flower Power et du mouvement hippie. Une période d’insouciance et d’amour libre. Un paradis perdu...

Une fiction en partie autobiographique

C’est par un chemin semblable que Maryse et Jean-François se rencontrent, à 16 ans, vers la fin des années soixante. Maryse se rend au lycée, Jean-François prend la direction opposée pour les Beaux-Arts, un lieu où il a enfin trouvé sa voie malgré la grande différence d’âge qui le sépare des autres étudiants de l’Académie. Les deux jeunes gens ne vont plus se quitter. La base, le contexte et une bonne partie de l’histoire de L’Herbe folle sont donc tirés de leur vécu, de leurs souvenirs, et c’est certainement ces éléments d’authenticité qui apportent toute la force et la sensibilité au récit.

« Avec Maryse, nous explique JF Charles, ous avons donc toute une jeunesse, un passé commun. Nous partagions l’envie de parler de cette époque. Nous avons pensé ce projet pendant des années, mais nous attendions le bon moment. Dès que nous avons commencé à l’écrire, cet album a coulé tout seul. D’habitude, je recommence souvent plusieurs cases, mais cela n’a jamais été nécessaire dans ce cas-ci : chaque dessin semblait bien posé, et je n’aurais pas trouvé par quoi le remplacer. Nous avons donc laissé cet album se réaliser, presque tout seul. En effet, dès qu’on a choisi les personnages, on les a laissés se comporter comme s’ils avaient leur propre existence. Et il arrive… ce qui doit finir par arriver. »

Après une première page assez sombre, en lien avec le contexte de notre quotidien, le premier chapitre de L’Herbe folle débute doucement : les personnages se placent comme au théâtre, mais restent sur leur réserve. Heureusement, le graphisme de J.F. Charles a encore gagné en force d’évocation ! Et en dépit de quelques cadrages hasardeux, cette introduction pousse le lecteur à découvrir le passé de ces jeunes artistes épris de liberté.

Bien lui en prend, car il est immédiatement récompensé par cette immersion dans la fin des années 1960 ! Ce récit à la première personne d’un jeune garçon propulsé dans le monde des adultes fascine et happe le lecteur. On comprend rapidement que J.F. Charles parle de sa propre expérience. Cette ouverture tisse un lien avec le lecteur qui ne faiblira plus jusqu’à la fin du récit ! Puis, dès qu’on s’est presque habitué à ce passionnant cadre des Beaux-Arts, le récit se prolonge dans le Paris des Sixties : les affiches et les tenues vestimentaires créent une magnifique atmosphère.

« "L’Herbe folle" est un peu différent de nos autres projets, analyse J.F. Charles, Je m’y suis senti plus libre. J’ai dessiné quelque chose que je connaissais. J’ai représenté mon ancien atelier de dessin de mémoire. Car il n’existe pas de photos d’époque : l’atelier a entretemps été complètement rénové. C’était une verrière assez crasseuse avec des poêles au charbon censés réchauffer les pauvres modèles qui avaient bien froid. Puis le fusain laissait une poussière très spéciale à terre, avec son odeur très spécifique ! À 15 ans, j’étais très jeune par rapport aux autres étudiants. J’avais donc un peu peur dans ce milieu, car les autres se demandaient ce qu’un gamin faisait là. Par exemple, tout l’atelier, professeurs compris, ne cessait de parler du film de Frederico Fellini qui avait marqué tout le monde : Satyricon (1969). Mais pour ma part, je ne pouvais même pas aller le voir car il était interdit au moins de 16 ans ! Je n’avais jamais osé le leur avouer… C’est un peu ce que nous avons remis dans le personnage principal de Pierre. Ce que nous avons également apprécié dans ce projet, ce sont les souvenirs qui reviennent au fur et à mesure que l’on évoque ce passé. »

« Je n’ai pas vraiment dû opérer des recherches de décors ou de vêtements, ce qui me change de mes récits en costume d’époque, poursuit le dessinateur. Le récit bénéficie sans doute cette part de spontanéité, car il est principalement construit sur nos souvenirs. Travaillant la documentation, je me suis aperçu que je retombais sur des éléments déjà connus, ou que je ne trouvais rien qui me satisfasse vraiment. Or graphiquement parlant, je recherchais ce qui me rappelait cette période. Outre mes souvenirs, je me suis alors rendu compte que les affiches de cinéma situaient très bien une époque. C’est pour cela que j’ai placé quelques allusions à de grands films comme "Orange mécanique", etc. »

Cette part autobiographique l’a non seulement amené à évoquer ses sentiments de jeune homme, décalé parmi les étudiants plus âgés des Beaux-Arts, mais aussi à évoquer ses influences et ses passions. Il est bien entendu question du modèle féminin qui traverse ses récits depuis des années. Mais également des magazines qui l’ont influencé dans sa construction artistique. Anecdotique pour le lecteur néophyte, l’ouvrage passionnera les amateurs de bande dessinée qui tomberont en arrêt devant une page où l’auteur étale ses références ouvertes devant lui alors qu’il tente de devenir dessinateur. un bel exercice d’humilité.

« Je lisais Tintin, nous confie Jean-François Charles. Puis j’ai commencé à acheter d’autres revues à mon entrée à l’Académie. J’ai été très influencé par Pilote, car les couleurs et les dessins ont inspiré toute une génération : Mézières, Giraud, etc. Mais il y avait également Frazetta, et bien d’autres styles en émergence et qu’on n’avait jamais vu auparavant. Je dévorais donc tout cela sans oublier la bande dessinée traditionnelle bien entendu ! »

Une héroïne ensorcelante et une nature rebelle

On le sait, les récits des Charles sont souvent portés par de belles héroïnes. Sans doute parce que Maryse parvient à se glisser dans leur personnalité et parce que Jean-François les dessine si bien ! L’Herbe Folle n’y fait pas exception, car le récit débute à proprement parler lorsque la jeune Theda, en provenance d’Angleterre, débarque dans l’atelier. Son aplomb, sa prestance, sa beauté, son look, tout cela rend Theda aussi mystérieuse qu’attirante pour cette bande de jeunes garçons.

« J’ai connu Jean-François, alors qu’il était encore à l’Académie, nous explique Maryse Charles. Il m’avait parlé de l’arrivée de cette fille, très différente des autres. Évidemment, c’était déjà l’époque de la mini-jupe, mais cette révolution vestimentaire s’est réalisée progressivement, centimètre par centimètre. Nous avons bien entendu un peu extrapolé la réalité, mais cette jeune fille représentait réellement un idéal de liberté pour ceux qui l’ont accueillie. »

Outre la passion qui anime ces jeunes gens, l’autre grand élément de L’Herbe folle réside dans la restitution de la campagne auvergnate. Car l’évocation du mouvement de Sixties ne pouvait faire l’impasse sur le fameux idéal campagnard avec l’élevage des moutons dans le Larzac comme Nirvana. Les Charles lui ont préféré l’Auvergne, une région qu’ils connaissent bien, et qu’ils parviennent à dépeindre dans ses plus beaux atours, sans oublier les difficultés qui se cachent derrière la carte postale.

« Je me souviens, raconte le desssinateur, d’un article de Pilote (un magazine qui m’avait beaucoup marqué dans les années 1970), qui présentait un couple qui avaient repris une chèvrerie dans le Larzac. Leurs visages étaient marqués par un net vieillissement, car c’était une vie dure ! Nous connaissions bien l’Auvergne car nous y avions des amis qui y vivaient, et on s’est très vite rendu compte de la difficulté à assumer cette vie de campagne, avec sa rudesse. Nous avons aussi voulu la représenter dans sa réalité de l’époque : pas de chauffage central, mais un poêle à bois sans doute très beau en photo, mais peu utile lorsqu’il faut affronter des températures de -30°C. On ne choisit pas de devenir paysan du jour au lendemain pour aller fabriquer du fromage de chèvre. Cette période idéale de liberté pouvait donc se transformer en une réalité bien plus horrible. Le couple peut vite traverser des périodes difficiles et rencontrer des problèmes en raison du manque d’argent et de confort. Par les deux pôles de ce couple, nous présentons Gilles qui, malgré le fait qu’il paraisse initialement assez coincé, parvient à s’y adapter. Tandis que sa compagne Theda s’amuse de moins en moins : le rêve s’évapore. Je pense que cela s’est déroulé aussi comme cela pour les Hippies, un mouvement qui a été rattrapé et récupéré. Mais quelques lambeaux du rêve sont restés, et on voudrait bien le faire un peu renaître, car ce rêve portait ne lui bien des espoirs. »

« C’est une histoire d’amour, ajoute J.F. Charles, Et les histoires d’amour ne se terminent pas toujours bien. Mais nous n’aimons pas les fins trop tristes ! »

Derrière l’histoire, un couple d’auteurs à l’unisson

Ainsi, les lecteurs qui connaissent bien les œuvres des Charles pourront découvrir un aspecte de l’histoire de ce couple emblématique qui n’a cessé de se dévoiler au cours des années, à travers leurs livres sur l’Inde (India Dreams), l’Egypte (Fox, Ella Mahé, Les Mystères d’Osiris), des destinations qui les faisaient rêver lorsqu’ils passaient leurs journées au cinéma. Africa Dreams revient sur le passé colonial, un héritage propre à la Belgique qu’ils ont exorcisé à leur manière. Plus léger, leur long périple de 18.000 km à deux avec leur premier enfant leur a apporté une passion des Amériques magnifiquement traduite dans Far Away et bien entendu dans la saga qui les a fait connaître : <les Pionniers du Nouveau Monde.

« Cette thématique des voyages n’est pas absolument nécessaire, nous explique Maryse Charles. Mais lorsque nous nous amusons en réalisant un récit, on pense que le lecteur prend également du plaisir à le lire. En outre, Jean-François a besoin de connaître ce qu’il va dessiner. »

L’Herbe folle bénéficie de cette crédibilité, que cela soit dans le ton ou dans la réalisation graphique. Élément rare pour les Charles, un courte postface de six pages détaille leur jeunesse commune : leur rencontre, leurs coups de cœur, leurs aventures et passions à deux. Outre des croquis du récit, ils y ont placé des photos d’époque, afin d’expliquer pour le lecteur les liens forts noués avec les protagonistes de l’histoire que l’on vient de lui raconter.

Ce format graphique de 120 pages est réalisé à un format un peu plus réduit qu’à l’ordinaire. Cela n’affecte heureusement pas la taille des cases ; on en retrouve souvent deux-trois par cases par planche, entrecoupé de pleines pages donnant libre cours à un talent que l’on peut admirer en ce moment sur les cimaises de la Galerie Champaka à Bruxelles.

2016 : exposition à la Galerie Champaka.
De g. à d. : Jean-François Charles, son épouse Maryse, et le galeriste Eric Verhoest.

Maryse & Jean-François Charles n’en restent pas là, car ils sont en train de terminer leur second cycle d’India Dreams : ce cinquième volume, assorti d’un art-book comme cela avait le cas pour le premier cycle, paraîtra à l’automne. Et un autre cycle dans la même veine est déjà en préparation. Auparavant, en mai prochain, paraîtra le quatrième et dernier tome d’Africa Dreams.

Les Pionniers du Nouveau Monde vont également connaître un nouveau cycle de quatre tomes, toujours avec Ersel au dessin, tandis qu’un one-shot est en préparation avec un autre dessinateur.

L’exposition comprend également d’autres toiles de Jean-François Charles

(par Charles-Louis Detournay)

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Découvrir les premières pages de L’Herbe folle

Exposition-vente de dessins originaux de L’Herbe folle à la Galerie Champaka à Bruxelles, du 7 averil au 7 mai 2016.

Galerie Champaka
• Mardi à samedi : 11h00 à 18h30
• Dimanche : 10h30 à 13h30 et sur rendez-vous
27, rue Ernest Allard
B-1000 Bruxelles
Tel : + 32 2 514 91 02
Fax : + 32 2 346 16 09
E-Mail : sablon@galeriechampaka.com

A propos de Jean-François & Maryse Charles, lire sur ActuaBD.com :
- Nos articles introduisant le second cycle d’India dreams : À la découverte du Raj et les mystères du Raj
- Far away - Par Maryse & J-F Charles, et Gamberini – Glénat
- La présentation de la série Ella Mahé
- Avec Jean-François Charles, l’Inde s’invite au Rouge-Cloître
- Les chroniques d’Africa dreams : notre article de présentation : Africa Dreams revient sur le passé colonial des Belges et le T2.
- War and Dreams : T2 Le code Enigma et Wars & Dreams se conclut en apothéose
- Les Pionniers du Nouveau Monde, avec Ersel : T15 Le Choix de Crimbel et T16 La Vallée bleue
- Les mystères d’Osiris, T1 : L’arbre de vie - par C. Jacq, M & JF Charles, B.Roels – Glénat
- La vie de Kennedy en BD par JF & Maryse Charles
- La série Rebelles (Casterman) avec Libertad - Che Guevara dessiné par Wozniak, Président, dessiné par Thierry Bouüaert et Jimmy - James Dean dessiné par Gabriele Gamberini
- India Dreams, le premier cycle : T2 Quand revient la mousson & T4 Il n’y a rien à Darjeeling
- Jean-François Charles, sur les traces d’Alix…

Ainsi que des interviews :
- concernant War and Dreams : "La couleur directe est pour moi une libération" et "C’est un cycle basé sur la guerre, mais surtout sur ses dommages collatéraux"
- « Ella Mahé est loin d’être une "Indiana Jones" féminine »

Toutes les photos de l’exposition Champaka, y compris celle en médaillon, sont : Charles-Louis Detournay.

 
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