"Badlands" : au-delà d’un western crépusculaire

  • Cette période de calme estival est propice à quelques retours en arrière : des séries/albums qui sont passés sous le radar, ou qui ont dévoilé tardivement tout leur potentiel. C'est le cas de "Badlands"

"Badlands" : au-delà d'un western crépusculaireDans le premier tome de Badlands, nous avions fait connaissance avec Perla, une jeune aventurière qui dirige une petite équipe de gros bras pour découvrir les secrets des mystiques Anasazis. Une femme dominatrice, nombril à l’air dans une chemise nouée autour de sa poitrine opulente ; le tout dans une ambiance fantastique qui mêle mythes précolombiens et inspirations lovecraftienne : étrange paradoxe de grosses ficelles et d’apparitions anachroniques. "Derrière ce vernis de superficialité, se cache un récit rythmé, aussi bien dessiné que scénarisé.", avions-nous conclu, avec un sentiment partagé.

Et de continuer : "Alors qu’on craignait un album commercial sans relief, ce premier tome de "Badlands" propose un récit vraiment intéressant, parfois drôle, mais surtout savamment construit qui propose une succession de surprises qui tiennent le lecteur en haleine jusqu’au bout. On attend le prochain tome avec impatience. Celui-ci devra obligatoirement dévoiler la personnalité de l’héroïne principale, car si on apprécie de suivre ses aventures, on ne nous intéressera pas longtemps si elle ne brise pas sa carapace."

Pourtant, bien quece second tome soit passionnant, il laisse néanmoins une sensation de manque. À l’image de son héroïne, qui lève le voile... pour presque le laisser retomber aussitôt. Quoiqu’il en soit, l’intérêt demeure, surtout grâce à cette part de non-dit. Le sentiment que la série se distingue de la production actuelle, comme cette superbe et déconcertante couverture.

Notre avis après la lecture de ce second tome restait positif, quoiqu’un poil dubitatif : "Étrange série, dont on ne capte pas toujours la cohérence, mais qui permet de découvrir des personnages dotés de véritables personnalités, dévoilant les légendes de peuplades indiennes oubliées"

Un final éclairant

En dépit de deux ans d’attente entre chaque album, et le sentiment d’un western partagé entre deux genres avec sa couverture apparemment versée dans le cliché, nous avons ressenti l’envie d’aller au bout de l’aventure avec ce troisième tome. Bien nous en a pris !

Coincés entre la volonté de vous convaincre de la qualité de Badlands, et celle de ne pas vous spoiler, nous résumerons en expliquant que ce troisième tome permet enfin de comprendre le caractère de son héroïne Perla. Ce mélange de désinvolture, de suffisance et d’apparente puissance "seins à l’air dans un monde d’homme" prend enfin toute sa légitimité. Loin des ficelles de la bimbo dominatrice, Perla cache un secret enfin dévoilé dans la première partie du récit, un flashback qui se déroule en Espagne, une dizaine d’années avant le premier épisode.


Toute la première moitié du troisième tome est magnifiquement construite. Mettant l’accent sur la psychologie, on comprend tous les doutes et les dilemmes ressentis par Perla, ainsi que sa motivation à se lancer sur les traces de son ancêtre afin dompter la puissance du cube. On retrouve d’ailleurs un écho entre Perla et une autre héroïne bien connue de Corbeyran, Debrah du Chant des Stryges. Les autres personnages de la série continuent également d’évoluer, avec notamment une belle réflexion sur le racisme, mise en scène avec un point de vue très terre-à-terre. Brillant !

Et que dire du dessinateur Piotr Kowalski qui nous enchante depuis la série ? Au-delà des éléments déchaînés, des monstres antédiluviens et de superbes panoramas du continent américain sillonné du nord au sud et d’est en ouest, le dessinateur démontre ses qualités de mise en scène, dopée par un effet par un cadrage efficace qui fait ressentir aux lecteurs les émotions de ses personnages.

On ne terminera pas sans louer le travail de coloriste d’Aurore Folny, qui a su se mettre au diapason du récit. Elle soigne les ambiances pour magnifier le travail de Kowalski, tout en soutenant la progression psychologique du récit de Corebeyran. Chapeau bas !

Vous l’aurez compris, même avec retard, nous avons été emballés par ce troisième tome, qui permet de relire toute la série sous un tout autre angle. Reste que Badlands incarne tout le questionnement actuel de la bande dessinée. Ce choix d’une révélation dans le dernier tome est-il encore économiquement viable dans un monde où les ventes du premier tome verrouillent le destin d’une série ? Fallait-il contrebalancer cette prise de risque avec le look provocateur de l’héroïne pour appâter le chaland ? Les lecteurs attirés par la plastique de Perla ont-ils alors adhéré à l’intrigue volontairement éloignée des clichés ? Tout ceci a-t-il influé sur le rythme de publication, le dessinateur ayant réalisé d’autres travaux sur le côté ? Ce rythme de publication a-t-il déforcé la série ? ...

Quoiqu’il en soit, cette volonté de sacrifier dans le dernier tome le spectaculaire et le western au profit de l’aspect psychologique nous a conquis. Félicitons-nous donc que Badlands ait été à son terme, car cela nous permet de profiter d’un récit qui se distingue positivement de la production actuelle, preuve que l’on peut générer la qualité en usant de ficelles apparemment faciles.

(par Charles-Louis Detournay)

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Lire notre chronique du premier tome et du second

Visuels : © Éditions Soleil, 2018 – Corbeyran, Kowalsky