Bado : « J’ai l’impression qu’on est la dernière génération de dessinateurs de presse, comme on les connaît au Québec. »

26 novembre 2014 0 commentaire
  • Caricaturiste au quotidien {Le Droit } (Ottawa-Gatineau) depuis 1981, {{Guy Badeaux}} – alias {{Bado}} – est l’un des principaux dessinateurs au Québec. En plus d’être trésorier du comité organisateur du Rendez-vous de la bande dessinée de Gatineau ainsi que de l’Association canadienne des dessinateurs éditoriaux, Bado est également actif au sein du collectif international Cartooning for Peace. En 2014, celui-ci a fait paraître son 10e recueil de dessin, {Vous êtes en feu}, aux Éditions David (Ottawa).

Votre dernier ouvrage, Vous êtes en feu, est paru cette année aux éditions David (Ottawa). Comment décririez-vous ce nouvel opus ?

Vous êtes en feu a été inspiré par une décision du gouvernement fédéral, qui a mis à pied 40 personnes au bureau de la traduction. Donc ces personnes reçoivent un courriel du gouvernement leur disant « you’re fired » ou « vous êtes en feu ». Évidemment, ce ne sont pas eux qui ont fait la traduction, mais un sous-traitant. J’ai trouvé que c’était un bon titre de livre. Car je ne fais pas un recueil annuel. Ce sont trois ans de caricatures. Et j’essaie de trouver des titres qui peuvent attirer l’attention.

Justement, en trois ans, quels ont été les grands événements d’actualité qui ont marqué le dessin de presse, en ce qui vous concerne ?

Dans les trois ans depuis la parution du dernier livre, il y a eu le printemps arabe, le printemps érable et j’ai même réussi à inclure quelques dessins sur la Charte des valeurs.

C’était donc vraiment condensé comme actualité ?

Exactement. Il y a quatre chapitres : le monde, les États-Unis – car il y avait les élections américaines aussi – et puis le Canada et le Québec.

Bado : « J'ai l'impression qu'on est la dernière génération de dessinateurs de presse, comme on les connaît au Québec. »
Le printemps arabe
© Bado, Vous êtes en feu (Éditions David)
© Bado, Vous êtes en feu (Éditions David)

On se souvient que votre précédent recueil, Sans dessin du prophète, faisait allusion à l’affaire des caricatures de Mahomet. Cette pression est-elle toujours bien présente pour les dessinateurs de presse ?

Oui, mais cela s’est transformé d’une autre façon. Disons qu’aujourd’hui, ce serait plutôt la Charte des valeurs [1]….? En tout cas, moi je vois une atteinte aux libertés de la même façon. Je pense que s’attaquer à la religion, il n’y a pas de problème avec ça. Mais pas de s’attaquer à l’identité des gens. Et je pense que la Charte des valeurs avait dérivé vers cela. C’était davantage contre les musulmans plutôt que contre les aspects religieux. Parce que d’un côté, on a été pas mal hypocrite : on garde le crucifix à l’Assemblée nationale, mais on bannit tous les autres signes. D’ailleurs, c’est un sujet auquel j’avais fait référence dans un autre livre, avec Hérouxville. C’est un sujet qui dure depuis longtemps.

D.R.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours en tant qu’illustrateur et dessinateur de presse ?

J’ai commencé comme caricaturiste simplement. Ce n’était pas du dessin politique. J’ai dessiné à la Gazette des hommes d’affaires. J’allais rencontrer des hommes d’affaires et je faisais leur caricature. Ensuite, je suis passé au Devoir où je faisais des caricatures d’écrivains dans le cahier des arts. Et puis j’ai été au Jour Hebdo et c’est là que j’ai commencé à faire du dessin politique. Ensuite je me suis exilé dans l’Outaouais à la mort de Daniel McKale, mon prédécesseur au Droit. Et je persiste et je signe là depuis 33 ans.

Avez-vous l’impression que votre métier est affecté par la crise de la presse, la convergence des médias, etc.?

J’ai l’impression qu’on est la dernière génération de dessinateurs de presse, comme on les connaît au Québec. Parce que, premièrement, ils n’ont pas entraîné de relève. On ne voit jamais de jeunes dessinateurs dans les pages éditoriales. Quand je prenais des congés, l’été, j’ai essayé de dire qu’on devrait donner du travail à des jeunes. Mais les jeunes auxquels on avait fait appel, à l’époque, c’étaient Patrick Dea et Cédric Loth, qui sont dans la cinquantaine aujourd’hui. C’est donc assez difficile, parce qu’il faut qu’un dessinateur soit au courant de l’actualité, et puis et ça demande un certain travail. Mais il y a Jacques Goldstyn qui fait des choses très intéressantes, et j’ai découvert un jeune dessinateur qui s’appelle Frédéric Fontaine qui dessine dans Québec Science. Il signe Fréfon. Il est excellent comme dessinateur.

Bado en dédicaces au Salon du livre de Québec 2014
Photo : Marianne St-Jacques

Selon vous, le dessin de presse est-il un médium qui fait plus facilement l’objet de censure que d’autres formes d’expression ? Les gens sont-ils plus susceptibles ?

Oui, car lorsqu’on fait un dessin, il doit être accepté par la direction. Je soumets un dessin à mon patron tous les jours, et je sais que parfois il y a une hésitation palpable. Mais on me fait confiance.

Vous recevez encore du courrier des lecteurs ?

Oui ! Ce qui est le fun, c’est qu’il y a des gens qui m’envoient des lettres pour me critiquer, alors que d’autres lecteurs me défendent. Ça donne un débat dans les pages éditoriales. Moi, je ne me défends pas parce que je fais mon dessin, et si les gens ne sont pas contents, c’est leur opinion. Parfois, par contre, lorsqu’ils attendent trop longtemps avant d’écrire leur lettre, on repasse le dessin pour que les lecteurs soient au courant du sujet dont ils parlent. Donc si quelqu’un se plaint d’un dessin, celui-ci va passer deux fois.

Conférences de l’ONU sur le climat
© Bado, Vous êtes en feu (Éditions David)

Lequel de vos dessins a suscité le plus de réactions, outre le scandale du B’nai Brith [2] ?

Il y a un dessin que j’ai fait quand L’Osstidcho [3] a eu 40 ans. On célébrait cet anniversaire dans les nouvelles, et tout d’un coup, de Québec, on voyait, au Colisée, le rassemblement eucharistique. Alors, eucharistie… hostie… Osstidcho, mon esprit n’a fait qu’un tour et j’ai fait une affiche psychédélique pour la réunion eucharistique. D’ailleurs, elle est dans le livre précédent (Sans dessin du prophète). J’ai reçu des plaintes, des plaintes et des plaintes. « Sacrilège ». J’étais content.

Comme quoi plus d’une religion peut être offusquée par le dessin presse.

Oui, disons qu’il y a plus de catholiques. D’ailleurs, on me dit souvent : « On le sait, vous vous attaquez à l’Église catholique parce que vous n’oseriez pas vous attaquer aux musulmans, de peur d’être tué. » C’est comme si les gens voulaient que je sois suicidaire !

© Bado, Vous êtes en feu (Éditions David)

Parlez-nous de votre collaboration avec l’organisme Cartooning for Peace.

Je suis avec Cartooning for Peace depuis près d’une dizaine d’années. Ça a commencé quand il y a eu la semaine interculturelle. On m’avait demandé de collaborer, de faire un dessin sur le racisme. Quand on fait un dessin tous les jours, dans les journaux, on n’aborde pas toujours les grands thèmes. On suit plutôt l’actualité immédiate. J’avais donc fait un dessin « le raciste, c’est l’autre » qui a pris beaucoup d’expansion et qui est devenu l’affiche de la campagne en 2007. Et c’est dans ces entrefaites-là que Cartooning for Peace m’a recruté.

Vous êtes également souvent repris par le Courrier international.

Oui, je suis repris quelques fois par année. Mais il faut dire que le Courrier international préfère prendre des dessins de pays dont ils parlent dans les articles. Alors, c’est évident qu’ils ont plus tendance à parler de mes dessins quand je parle de la Russie. Là, ils ont des correspondants ou des dessinateurs russes, mais il y a des pays où ils y a beaucoup de censure. J’ai donc plus de chances d’avoir des dessins.

Bado en entrevue au Salon du livre de l’Outaouais, en 2011
Photo : Marianne St-Jacques (archives)

(par Marianne St-Jacques)

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À lire également sur ActuaBD.com : « Bado s’expose au 32e Salon du livre de l’Outaouais » (2011)

Ailleurs sur le web : le blog officiel de Bado

[1En novembre 2013, le gouvernement provincial québécois, alors minoritaire, présentait le projet de loi 60, nommé Charte des valeurs québécoises, puis Charte de la laïcité. Le document visait notamment à restreindre le port de signes religieux qualifiés d’ostentatoires au sein de la fonction publique, mais aussi des services publics. Le projet de loi est mort avec la défaite du gouvernement de Pauline Marois aux élections générales d’avril 2014.

[2En 2010, le groupe B’nai Brith accuse Bado d’antisémitisme après que celui-ci ait publié un dessin sur la rentrée parlementaire du gouvernement fédéral. En cause : la représentation de l’étoile qui orne l’horloge de la Tour de la Paix du Parlement est assimilée par le groupe à une Étoile de David. Le B’nai Birth dénonce alors ce qu’il perçoit comme un commentaire sur un possible complot juif au gouvernement. De son côté, Bado se défend de toute intention malveillante, précisant qu’il ne s’agissait que d’un raccourci iconographique visant à représenter un élément d’architecture réel. Le Congrès juif canadien lui vient également en appui dans cette affaire.

[3Spectacle mettant en vedette Robert Charlebois, Louise Forestier, Mouffe, Yvon Deschamps et le Quatuor du nouveau jazz libre du Québec, dont la première représentation a eu lieu le 28 mai 1968. L’Osstidcho est l’un des événements culturels marquants de la Révolution tranquille au Québec.

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