Bananas n° 11 - Revue critique de bande dessinée

15 avril 2019 0 commentaire
  • Un long entretien avec une autrice, des transcriptions de tables-rondes et des critiques de bandes dessinées patrimoniales : la revue "Bananas" menée par Évariste Blanchet conserve ce qui fait sa spécificité. Et ainsi demeure une mine d'érudition, en dehors des modes, et donc une référence pour qui s'intéresse autant à l'histoire de la bande dessinée qu'à sa situation contemporaine.

« À sa manière, avec ses faibles moyens, Bananas continue son exploration du passé. Ce qui ne l’empêche nullement de s’enthousiasmer pour certaines œuvres et auteurs nouveaux. » Ainsi Évariste Blanchet conclut-il son éditorial du onzième numéro de la revue née en 1981 et qui a connu depuis plusieurs formules.

Le contenu lui donne raison : l’ancien et le nouveau sont pris en considération, avec la volonté de prendre le temps de décrypter la bande dessinée et de ne pas céder aux sirènes médiatiques qui incitent les moutons de Panurge à titrer dans la même direction. Pas de dossier sur le « roman graphique », de numéro spécial Astérix, de célébrités invitées à encenser Hergé ou de compilation de chroniques plus ou moins bâclées sur les succès du moment. Au contraire, Bananas cultive l’érudition, choisissant des sujets apparemment arides mais dont le traitement, précis et documenté, révèle l’importance.

Cette ligne éditorial se retrouve dans le texte de Dominique Petitfaux, dans lequel il appelle à l’écriture d’une « contre-histoire de la bande dessinée ». Pour lui, l’histoire de la bande dessinée telle qu’elle a été élaborée jusqu’à maintenant doit être remise en cause : elle n’accorderait pas assez de place aux « succès populaires » et aux « genres dénigrés ou oubliés par la critique ». Sans diminuer la qualité de ce qui a déjà été fait, il estime que de vastes champs de la bande dessinée ont été ignorés, ce qui donne à son histoire un aspect tronqué ou réducteur.

Dominique Petitfaux voit à cela plusieurs facteurs : des chercheurs qui travaillent prioritairement sur ce qu’ils ont connu pendant leur jeunesse, le regard très franco-belge des observateurs induit une surreprésentation de certains journaux dans leurs approches (Spirou, Tintin, Pilote...). Ces journaux ont justement imposé le modèle de l’édition des bandes dessinées en albums, et la segmentation des publications en fonction des groupes sociaux, au moins jusque vers 1970, qui se retrouve - certes inconsciemment - dans les choix des chercheurs. Si ces écueils n’ont pas empêché de réelles avancées, l’auteur citant notamment Thierry Groensteen, Benoît Peeters et même Didier Pasamonik, ils n’auraient pas permis de prendre à bras le corps le fait culturel qu’est la bande dessinée.

Dominique Petitfaux regrette en effet que « les lacunes importantes les plus criantes » touchent trois domaines. Les hebdomadaires autres que ceux de « la Trinité », comme il qualifie Spirou, Tintin et Pilote, auraient été négligés alors que, jusque dans les années 1980, la majorité des bandes dessinées naissaient dans la presse. L’histoire des « illustrés » reste à écrire alors qu’elle est essentielle, d’autant plus quand nous remontons dans le temps en quête des racines de la bande dessinée. Autre vecteur important de diffusion à peine effleuré par la recherche : les petits formats, qui ont pourtant été le principal support de lecture des enfants des classes populaires des années 1950 aux années 1970. Enfin, la grande presse a également été peu scrutée alors qu’elle a accueilli des bandes dessinées des années 1930 aux années 1970, pour se cantonner à l’espace francophone.

Tous ces regrets, qui sont autant de pistes de recherche, sont solidement argumentés par Dominique Petitfaux. Exemples et chiffres abondent et permettent de comprendre que les études sur la bande dessinée, qu’elles soient universitaires ou non, pourraient avoir encore de beaux jours devant elles... À condition qu’elles intéressent en dehors des sujets maintes fois rebattus. Reste par ailleurs que l’ampleur de la tâche est telle, et Dominique Petitfaux le reconnaît, qu’elle nécessiterait une approche collective et donc un engagement d’acteurs institutionnels capables de mobiliser tant des moyens économiques qu’humains.

Le reste de la revue - c’est-à-dire, en réalité, sa quasi-totalité - prête moins à débat, mais peut susciter autant de réflexion. Il y a d’abord un entretien fleuve avec l’autrice Jeanne Puchol. Questionnée par Évariste Blanchet, qui la connaît pour avoir à maintes reprises écouté ses commentaires de planches réalisés lors du SoBD (Salon des ouvrages de bande dessinée, à Paris), la dessinatrice et scénariste revient sur l’ensemble de sa carrière, sur la plupart de ses ouvrages, ses collaborations, les hasards et les engagements qui l’ont construite.

De ses années Futuropolis et À Suivre à ses ouvrages les plus récents, Jeanne Puchol dispose de temps et d’espace pour développer ses réponses. Quarante pages d’entretien, soit plus du tiers de la revue, ce n’est pas rien ! Et, s’il n’est déjà pas fréquent pour un auteur de bande dessinée de bénéficier d’une telle attention, c’est encore plus rare pour une autrice. Bananas peut être louée ne serait-ce que pour cette raison.

Un brin de frustration cependant peut naître à la suite de la lecture des transcriptions des tables-rondes relatives à la bande dessinée suisse. De nombreuses pistes sont évoquées, de Töpffer et Steinlen à Ibn Al Rabin et Pierre Wazem, mais nous sentons que les intervenants ont manqué de temps pour s’exprimer. En outre, trois rencontres sur le même thème ne sont pas retranscrites, ce qui fait regretter qu’un dossier entier n’ait pas été consacré au sujet. Peut-être sera-ce pour un prochain numéro, car la bande dessinée suisse est aussi riche que peu étudiée en tant que telle.

Les autres articles s’intéressent au patrimoine, ancien ou plus récent, de la bande dessinée. La diversité est au rendez-vous puisque l’Europe, le Japon et les États-Unis sont concernés. Malgré la diversité des espaces et des époques abordés, la cohérence demeure grâce à la qualité du traitement. Les auteurs s’attachent à analyser les bandes dessinées tant pour leur graphisme que leur narration, souvent indissociables de facto, sans oublier de les replacer dans leur contexte.

Tout cela confirme qu’il faut continuer à lire Bananas : discrète mais solide, cette revue est une source d’information dense et pointue, comme un point de départ à de réelles réflexions de fond sur la bande dessinée.

Bananas n° 11 - Revue critique de bande dessinée
Couverture du n° 11 de "Bananas" dessinée par Jeanne Puchol

Sommaire du n° 11 :

- « Pour une contre-histoire de la bande dessinée », par Dominique Petitfaux

- « Entretien avec Jeanne Puchol », par Évariste Blanchet

- « À tire-d’aile, autour de La femme insecte d’Osamu Tezuka (1970) », par Pierre-Gilles Pélissier

- « Barney Google et l’âge d’or du strip », par Jean-Jacques Lalanne

- Une table ronde (et demi) du 7e SoBD (Salon des Ouvrages sur la Bande Dessinée) :
« Bref éclairage sur la recherche universitaire au Canada et en Suisse », par Harry Morgan (animateur) avec Alain Boillat & Philippe Sohet
« La bande dessinée suisse : panorama vu des cimes », par Antoine Sausverd (animateur) avec Alain Boillat & Dominique Radrizzani

- « Rodeo sur le Pô : Tex Willer, des strisce aux petits formats », par Manuel Hirtz

- « Archives Pierre Le Goff : Paul Gillon à France-Soir », par Évariste Blanchet

- Critique :
« Les mythes de Cthulhu, de Noberto Buscaglia et Alberto Breccia »

(par Frédéric HOJLO)

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Bananas n° 11 - directeur de la publication : Luc Thébault - rédaction : Évariste Blanchet - 17 x 23 cm - couverture souple - 104 pages en noir & blanc - parution en février 2019.

Consulter le site de la revue.

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