Bande Dessinée numérique : La France est-elle dans une impasse ? (1/4)

19 mai 2010 16 commentaires
  • D’un côté, nous avons des auteurs de BD frustrés qui aimeraient bien savoir à quelle sauce numérique les éditeurs vont accommoder leurs œuvres et surtout, comment on va les rétribuer. De l’autre, des éditeurs dans l’expectative, qui godillent à qui mieux mieux dans la nuit d’encre d’un marché balbutiant. En face, les libraires râlent.Enquête.

Appelons « Bande Dessinée Numérique » une BD qui se décline sur un support électronique, à la différence d’une publication en presse ou en livre. Le sujet a pris suffisamment d’importance ces dernières années pour que nous y consacrions régulièrement des articles de synthèse que nous regroupons dans un dossier spécifique.

Toute la filière du livre est concernée par les évolutions sur ces supports, au point que le Groupement des Auteurs de BD a récemment produit un « Appel du numérique » qui a secoué le Landerneau germano-pratin. soutenu par la Société des Gens de Lettre et le SNAC (Syndicat national des auteurs et des compositeurs). Il a, selon nos informations, été signé par 1300 signataires dont 800 auteurs de BD professionnels !

Le Groupement des Auteurs de BD a été constitué ces dernières années sous l’aile protectrice du SNAC précisément. Parmi ses fondateurs, on compte des auteurs reconnus comme Alfred, Christophe Arleston, Virginie Augustin, Alain Ayroles, Denis Bajram, Joseph Béhé, David Chauvel, Franck Giroud, Richard Guerineau, Cyril Pedrosa, Valérie Mangin, Lewis Trondheim, ou Fabien Vehlmann.

Par ailleurs, le SNE (Syndicat National de l’Édition) dispose d’une section qui défend spécifiquement les intérêts des éditeurs de BD. On notera tous les éditeurs n’y sont pas représentés puisque Soleil, par exemple, a décidé de quitter ce groupement présidé par le PDG de Casterman, Louis Delas.

Bande Dessinée numérique : La France est-elle dans une impasse ? (1/4)
La bande dessinée se décline sur tout les supports.
Photo : D. Pasamonik.

L’un comme l’autre de ces organes représentatifs regardent avec attention les développements de l’industrie numérique et en particulier, ces derniers temps, l’évolution des moteurs de lecture de BD sur écran, de même que celui des supports, (téléphone, console de jeu vidéo, ou tablette numérique…) Des réflexions sont menées, notamment dans le cadre de journées d’études comme récemment à La Cité des sciences ou, prochainement, aux Universités d’été à Angoulême.

La révolution numérique

« La révolution numérique que nous sommes en train de vivre est une révolution sociologique passionnante, écrit Jean-Marie Moreau, président du SNAC, mais elle doit se faire avec les trois parties concernées, à savoir les auteurs, les consommateurs et les industriels. » Dans ces prémisses où l’on considère curieusement les éditeurs comme des « industriels », on oublie singulièrement les autres acteurs de la chaîne du livre, les fabricants, les libraires ou les instances de formation, comme les écoles par exemple. Eux aussi pourtant sont impactés par le mouvement qui vient et tous sont également très inquiets de cette évolution.

Ces dernières années, différents acteurs se sont en effet positionnés sur le marché du livre électronique : Google a réussi en un temps record à devenir le détenteur d’un énorme catalogue en numérisant des ouvrages soit dans le domaine public, soit en accord avec les éditeurs, parfois même à défaut de cet accord si l’on en croit les procédures en justice dont cette société fait l’objet. À la fin 2009, le cap de 10 millions de titres numérisés avait été atteint. Une forme de monopole qui inquiète, puisque cette société numérise surtout des ouvrages qui sont dans le domaine public, c’est à dire la majorité des grands auteurs classiques. Jusqu’ici, la BD est restée en dehors de cette campagne de numérisation sans doute parce que comics, mangas et albums sont des produits d’édition sont plus récents encore frappés par le droit d’auteur.

Une multiplicité de supports

Par ailleurs, plusieurs opérateurs ont, dans le domaine de la BD, tenté de fédérer une offre, que ce soit en PDF et en ligne comme Relay.fr ou Le Kiosque.fr, mais aussi des librairies comme Fnac / Cyberlibris, VirginMega ou encore l’Association des Libraires BD / Canal BD associée à Mobilire.

C’est bien entendu la création originale, individuelle, avec les blogs d’auteurs de plus en plus nombreux, ou collective comme 30 Jours de BD ou Lapin par exemple, avec des réussites étonnantes comme Cafe Salé qui se montrent le mieux capables de fédérer des communautés motivées.

Dans le domaine du téléphone, l’Iphone a fait une percée remarquée qui sera sans doute prolongée par l’iPad, une tablette numérique du format d’une BD, et ce nouvel acteur dispose déjà dans son store iTunes d’un grand nombre de titres de BD. Plusieurs acteurs parmi lesquels Mobilire, Aquafadas / Ave !Comics, Extralive / Choyouz, DigiBiDi, etc. ont développés des moteurs de lecture parfois très smart qui permet de lire de la BD sur n’importe quel téléphone portable.

Enfin, encore embryonnaire, l’offre de bandes dessinées sur les consoles de jeux vidéo, encore peu développée dans nos contrées est une autre réalité. Mais au Japon, les éditeurs japonais Shueisha, Shogakukan, Kadokawa Group Publishing, Kodansha, et TOSE ont signé il y a deux ans avec Nintendo un accord qui leur permet d’offrir une offre de mangas aux possesseurs de la Wii.

Au Salon du Livre de Paris en Mars dernier, Ave !Comics annonçait Gaston Lagaffe sur l’iPad.
Photo : D. Pasamonik (L’Agence BD)

Marché et modèle économique

Tout ceci se met en place mais, le pire, c’est que pour l’instant tout cela ne rapporte rien. Ou pas grand chose. Les consommateurs de BD numérique sont au pire quelques centaines, au mieux quelques milliers, et pas en quantité suffisante pour être rentables. Le modèle économique des opérateurs de la BD numérique aujourd’hui consiste dès lors soit à travailler gratuitement (les blogs BD d’auteurs), soit à vivre sur le capital d’actionnaires qui attendent des jours meilleurs pour voir un retour sur leur investissement, soit en profitant des aides régionales ou de l’état.

Cette situation profite aux gros opérateurs disposant d’un budget de Recherche et Développement conséquent et/ou qui viennent chercher dans la BD de quoi grappiller encore de nouvelles parts de marché comme cela a très bien été expliqué par Claudia Zimmer (Ave !Comics) dans un précédent article, dès 2008 : « Nous ne sommes qu’un petit sillon derrière celui, énorme, de la musique, de la vidéo et du jeu vidéo. Au Japon et en Corée, ces nouveaux supports sont déjà installés mais dans des formes primitives. On est dans du « case par case » avec des déplacements relativement sommaires. Mais l’avantage de ces pays-là, c’est leur très forte habitude de l’achat par le téléphone portable. Les Japonais achètent déjà de la BD par ce truchement. En France, on en est encore loin ! En Corée, le marché de la BD numérique a atteint le marché papier en quatre ans. On voit apparaître aussi de la part des éditeurs japonais, et ce , de plus en plus, une attitude de marketing agressif. Ils décident eux-même de laisser des segments inédits de leurs BD, procédant à une sorte de prépublication en ligne, afin de créer un trafic, de repérer les blockbusters et de lancer ensuite en librairie ce qui a marché sous cette forme. Marvel et DC Comics sont sur les mêmes types de schéma. »

Il est évident que la Tablet d’Apple, l’iPad, qui sera disponible fin mai et qui est appelée à un succès retentissant, changera complètement la donne. L’usage de la BD sur ce type de support offre l’avantage de pouvoir acheter de la BD comme on achète un morceau de musique, en deux temps et trois clics. Par ailleurs, une fois l’effet d’annonce de cette nouvelle tablette à la pomme passée, les autres éditeurs et constructeurs vont proposer d’autres modèles, tout aussi performants, peut-être moins chers et compatibles avec votre PC. L’enjeu est donc aussi technologique, l’objet fusionnant la fonction de console de jeu vidéo, de visionneuse de film, et de lecteur de magazines et de journaux.

Que faire face à ces évolutions ?

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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16 Messages :
  • je connais surtout quelques auteurs qui ont vu - par hasard - leurs bd,
    ( y compris des bd n’étant plus commercialisées, série stoppée )
    en numérique, sur divers sites, alors avant de parler de sauce, il faudrait déjà
    "faire le ménage" dans ce joyeux foutoir !!!

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    • Répondu par mitsugoro le 19 mai 2010 à  17:53 :

      Parlez-vous du peer to peer ? Si c’est le cas, on ne peut que se réjouir de voir des séries indisponibles être présentes gratuitement, à la portée de tous. :)

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      • Répondu par Max le 20 mai 2010 à  11:03 :

        Cette bonne vieille excuse pour justifier le piratage.

        La plupart des livres téléchargeables illégalement (et ça vaut aussi pour la musique et les films) sont tout à fait disponibles (avec un peu d’effort) en librairie.

        L’autre bonne excuse, c’est :
        "Ho, ça les aide tellement à se faire connaitre".

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        • Répondu par Mitsugoro le 21 mai 2010 à  13:38 :

          Dites ça aux gars et aux filles qui ont du mal à boucler leur loyer mais qui ont quand même envie de lire, voir des films...

          Accessoirement, je parlais des oeuvres indisponibles. j’ai un exemple criant : Shigurui, que Panini a interrompu en cours de publication sans rien dire à personne. Comment font les lecteurs qui veulent quand même lire la suite ? Eh bien ils vont sur les sites de scantrad, parce que même s’ils le voulaient, ils ne pourraient pas faire autrement !

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          • Répondu le 1er janvier 2011 à  10:33 :

            on a tous des fins de mois difficile ou l’envie de rouler au-delà de la limite de vitesse autorisée, mais ce qui caractérise une société civilisée, c’est le respect de la loi qui nous fixe à chacun les limites et en ce qui concerne le téléchargement (BD ou autre ) la loi est claire :
            Toute oeuvre intellectuelle a un auteur qui est le seul juge de sa diffusion pendant un temps donné.
            Pendant cette période, toute copie, toute publication sans le consentement de l’auteur est interdite.
            Toute reproduction illégale ou diffusion sur le net (sans le consentement de l’auteur) est punissable par la loi d’une amende pouvant aller jusqu’à 300 000 €uros et 3 ans de prison.
            .

            Un point c’est tout !

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  • Bonjour,
    un modèle économique n’est pas dans l’article. Il s’agit de la pré publication des albums qui ne sortiront pas avant un an ou 2. Une revue existe déjà et elle propose des suites de "Commando colonial" de Bruno et Appollo ou "Calamity Jane" de Matthieu Blanchin qui sortiront chez Futuropolis et Dargaud mais aussi la suite des "Incidents de la nuit" de David B. et cette suite n’a pour l’instant pas d’éditeur. Le support numérique permet de retrouver les séries à suivre sans passer par le kiosque et pour un prix bien plus bas.

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  • Je pense que les éditeurs ont du souci à se faire car grâce à internet les auteurs de BD ont la possibilité de se passer d’eux. L’inverse est impossible. Reste à voir si les auteurs peuvent s’organiser pour vivre de la BD en n’utilisant que l’outil internet pour vendre et promotionner leurs albums...

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  • La Bande Dessinée numérique est-elle dans une impasse ?
    19 mai 2010 22:39, par Oncle Francois

    Oui assurément, car elle n’apporte rien de concret à l’utilisateur, à part la légéreté et l’instantanéité.

    Exemple concret : je suis un "greek" neird à fond la caisse, technophile de première classe, informatichien de surcroit et amateur de BD. Je suis dans ma voiture ou dans le train, j’ai l’envie soudaine.... pas d’aller pisser un coup, mais de lire une bonne BD !! Donc je branche mon samsung, mon ipad ou mon mini-PC. Et hop, moyennant finances, je peux relire le Gaston, XIII, Blueb, Adele ou Titeuf que j’ai déjà en papier vrai dans ma bibliothèque en bois, bien sûr.

    Cela est il vraiment un avantage ? Quand je prends le train pour Paris, je ne me charge pas d’albums ; un 44 pages cartonné standard fait plus de 400 grammes et se lit parfois en une demie-heure. Donc je lis des Series Noires ou des supports à durée réelle de contenu.

    Si la BD numérique veut prendre son essor, ce sera en apportant des bonus par rapport à une lecture classique de BD. Exemples : travailler sur le son (musique et bruitage), sur le rythme (vitesse de défilement), sur des opportunités laissées au choix des lecteurs, un peu comme dans les jeux-vidéos. Mais aussi en ayant des exclusivités sur certaines histoires de qualité....

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    • Répondu par Matt le 20 mai 2010 à  10:00 :

      Force est de constater que nombre de personnes dans le train n’hésitent pas à transporter des objets de 2Kg sans sembler en être gêné !

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      • Répondu par Arthur le 24 mai 2010 à  09:48 :

        Oui, moi-même l’autre jour j’ai souhaité relire mes Blueberry dans le train. Hop, je n’ai pas hésité une seconde, j’ai emporté avec moi la moitié de ma collection (bien obligé si je veux lire l’histoire du début à la fin - l’auteur est Charlier je le rappelle - , et pour occuper mes 10 heures de voyage).
        J’ai bien rigolé quand j’ai vu tous mes voisins sortir leur bête ordinateur portable... Quelle misère.

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  • Les auteurs sont excités par l’arrivée d’un nouveau support de publication... Surtout quand viendront de vrais projets numérique et non les mêmes albums juste numérisés.

    La levée de boucliers est surtout due au fait que les éditeurs ont modifiés leurs contrats de façon totalement indécente (pour le dire poliment).

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  • Pour préciser la position du Groupement des auteurs de BD du SNAC (Syndicat National des Auteurs et des Compositeurs), notre inquiétude vient du fait qu’on nous propose le même pourcentage sur le livre numérique que sur le livre papier. Or, 8% de droits d’auteur sur un livre vendu 11 euros et 8% sur un livre vendu entre 1,99 et 4,99 euros, ce n’est pas la même chose. Des éditeurs nous disent qu’il faut voir les revenus du livre numérique comme un complément aux revenus du livre papier, mais quel éditeur pourrait aujourd’hui, nous garantir que dans les prochaines années, le livre numérique ne va pas remplacer le livre papier ? Et si le livre numérique remplace le livre papier, aucun éditeur ne peut garantir que sous sa forme numérique, nos albums se vendront deux à trois fois plus ! Donc, la possibilité de voir nos revenus divisés par deux ou trois dans les prochaines années existe. On ne peut pas accepter de signer ces contrats numériques simplement parce que certains jouent les voyantes en nous affirmant qu’il n’y a pas de quoi s’inquiéter parce que la BD papier ne disparaîtra jamais, que la BD numérique ne sera qu’une offre de complément !!! Qui peut affirmer une chose pareille ? De simples convictions, croyances ou suppositions ne sont pas des garanties suffisantes. C’est pour cela que, parmi d’autres revendications, nous demandons à ce que les auteurs touchent la même somme sur la vente de leurs albums, que ce soit sous leur forme papier ou sous leur forme numérique.

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  • C’est un secret de polichinelle, tout le monde sait que des milliers de BD sont disponibles au téléchargement sur les sites peer to peer (et je ne parle même pas des magazines, romans ...).

    Les éditeurs se rassuraient jusqu’à maintenant en se disant que les gens étaient rebutés par le fait de devoir lire ces BD sur un écran d’ordinateur, cela ne sera plus le cas avec l’iPad et que l’on ne me dise pas que les gens préfèrent toujours avoir une vraie BD en main, à choisir entre devoir payer 13 € pour une BD et la lire gratuitement sur l’iPad, le choix sera vite fait. Nous réfléchissons toujours avec notre esprit de trentenaire-quarantenaire, il ne faut pas oublier que les ados d’aujourd’hui sont habitués à lire sur des écrans mobiles !

    L’arrivée de l’iPad et autres tablettes va accélérer le téléchargement illégal d’ebooks car n’oublions pas que la France est championne du monde du téléchargement illégal

    La seule solution serait de vendre ces livres à un prix véritablement attractif (à l’instar de la musique sur iTunes) mais je doute que nous allions dans cette direction ...

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    • Répondu le 21 mai 2010 à  01:04 :

      Il est certain que la "mort" du livre papier si elle doit avoir lieu viendra de son prix exorbitant.

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  • "Par ailleurs, le SNE (Syndicat National de l’Édition) dispose d’une section qui défend spécifiquement les intérêts des éditeurs de BD. On notera tous les éditeurs n’y sont pas représentés puisque Soleil, par exemple, a décidé de quitter ce groupement présidé par le PDG de Casterman, Louis Delas."

    Quelle est la raison du départ de Soleil ?

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