Bande dessinée et politique (1/2) : un cross over vivant et... lucratif

15 février 2012 2 commentaires
  • Alors que le candidat-président va enfin exprimer ses intentions ce soir à la télévision, les éditeurs fourbissent leurs catalogues en vue de la Présidentielle à venir. ActuaBD.com a l'intention de suivre de près le rendez-vous citoyen que constitue cette campagne.
Bande dessinée et politique (1/2) : un cross over vivant et... lucratif
Sarko 1er de Malka, Cohen & Riss.
Ed. Vents d’ouest

Il y a un rapport évident entre le dessin et la politique. La caricature, au lendemain de la Révolution Française, c’est-à-dire dès que les techniques d’impression, les moyens de diffusion et l’éducation populaire ont permis la consommation d’une image de masse, a joué un rôle social déterminant en France, notamment dans l’établissement des institutions républicaines. Récemment encore, dans l’affaire des caricatures de Mahomet, on a pu constater que l’image n’est pas neutre, surtout dans les sociétés aux régimes autoritaires.

Car l’image est plutôt révolutionnaire que réactionnaire. Au 19e Siècle, la droite française (catholique, orléaniste et bonapartiste, pour résumer) est restée longtemps désarmée face à la virulence anticléricale et, aujourd’hui encore, les grands journaux de caricature en France (Charlie Hebdo, Le Canard enchaîné, Siné Mensuel...) ou de bande dessinée pour adultes (L’Écho des savanes, Fluide Glacial,...) sont marqués à gauche.

Quai d’Orsay de Lanzac & Blain
Ed. Dargaud

À l’occasion des Présidentielles, enjeu important puisque suivi par les Législatives, un bon nombre d’éditeurs affichent des BD "politiques" à leur catalogue. Il faut dire que ces dernières années, la bande dessinée s’inscrit de plus en plus dans l’actualité, comme en témoigne le Fauve d’or d’Angoulême 2012 remis à Chroniques de Jérusalem de Guy Delisle (Ed. Delcourt) ou le succès de la BD de témoignage au fort contenu militant (Les Ignorants de Davodeau ou encore Pierre Goldman de Moynot chez Futuropolis et L’Affaire des Affaires de Denis Robert & Laurent Astier chez Dargaud ).

La Vie secrète de Marine Le Pen de Caroline Fourest & Jean-Christophe Chauzy
Ed. Drugstore-Grasset

Il faut dire aussi que le succès est au rendez-vous comme en témoigne le carton (plus de 200.000 ex. vendus) de La Face Kärchée de Sarkozy de Malka, Cohen & Riss et notamment sa suite Sarko 1er (Fayard - Vents d’Ouest). Même plébiscite pour Quai d’Orsay de Lanzac & Blain chez Dargaud (plus de 120.000 vendus du premier tome) avec Dominique de Villepin en guest-star. Nos hommes politiques sont devenus des héros de BD !

Le plus actif dans cette campagne est sans conteste le groupe Glénat et ses marques-ombrelles Drugstore et Vents d’Ouest. La proximité de son catalogue avec le magazine de la maison L’Écho des Savanes n’est pas étrangère avec cette ligne politique. Parmi les plus remarquables, on trouve évidemment La Vie secrète de Marine Le Pen de Caroline Fourest & Jean-Christophe Chauzy (Drugstore-Grasset) ou encore Sarkozy et les riches, suivi de Sarkozy et les femmes de Renaud Dély & Aurel (Drugstore), ouvrages alliant un journaliste spécialiste de la politique avec un dessinateur talentueux. Même Les Pieds Nickelés n’ignorent rien de la campagne !

La Vie secrète de Marine Le Pen de Caroline Fourest & Jean-Christophe Chauzy
(c) Drugstore-Grasset

Le plus délicieux cependant est l’adaptation des Chroniques du règne de Nicolas 1er de Patrick Rambaud & Olivier Grojnowski (Grasset-Drugstore).

Sarkozy & les riches de Renaud Dély & Aurel
Ed. Drugstore

Voici ce que l’on trouve écrit sur la quatrième de couverture : "L’Homme qui, après sa prise de pouvoir, a épousé une princesse étrangère est un carriériste avantageux. Il aime la gloriole, les paillettes, les grands mots, ce qui sonne, ce qui brille, toutes les verroteries du pouvoir. Il a pour lui l’argent, l’agio, la banque, la Bourse, le coffre-fort. Il a des caprices, il faut qu’il les satisfasse. Quand on mesure l’homme et qu’on le trouve si petit et qu’ensuite on mesure le succès et qu’on le trouve énorme, il est impossible que l’esprit n’éprouve pas quelque surprise. On y ajoutera le cynisme car, la France, il la foule aux pieds, lui rit au nez, la brave, la nie, l’insulte et la bafoue ! Triste spectacle d’un homme au galop, à travers l’absurde, d’un homme médiocre échappé."

Ces mots sont de Victor Hugo et concernaient Napoléon III. "Avouez que vous pensiez à un autre..." interpellent les auteurs qui prennent l’analogie à la lettre en faisant du locataire de l’Élysée un monarque ignare et impulsif : " Après l’élection de Monsieur Sarkozy en 2007, nous raconte Olivier Gojnowski, Patrick Rambaud a conçu d’instinct le projet de sa première Chronique du règne de Nicolas Ier comme un remède, une catharsis, l’évacuation du sentiment de rage qui le submergeait. Le succès de sa première Chronique, parue aux éditions Grasset en 2008, l’a incité à persévérer. Après Rambaud I il y eut, année de règne après année de règne , Rambaud II, Rambaud III, Rambaud IV et, après l’élection de mai 2012, il y aura Rambaud VI (désolé pour cette misérable allusion à Sylvester Stalone -tous les mauvais journalistes l’ont sûrement déjà faite- mais j’ai pas pu m’empêcher !...). Rambaud VI, qui sera donc la 6ème et, on l’espère ardemment, la toute dernière Chronique du règne de Nicolas Ier... Bye bye, Sarko ! D’une façon plus générale, si l’on a un minimum de vocation pamphlétaire, “rater” M. Sarkozy, qui est tout de même aux responsabilités de notre beau pays depuis plus de dix ans, ça aurait été comme de rater un éléphant dans un couloir."

Les Chroniques du règne de Nicolas 1er de Patrick Rambaud & Olivier Grojnowski
Ed. Grasset-Drugstore

La question se pose : est-ce qu’un telle charge unanime des humoristes contre le candidat-président n’est pas contre-productif ? Après tout, dit-on, Les Guignols auraient favorisé la réélection du président Chirac... Réponse de Grojnowski : " Le problème n’est pas l’homme, et d’ailleurs il n’est pas du tout seul ! C’est aussi et surtout l’ensemble d’un système qui est décrit par Patrick Rambaud dans les Chroniques du règne de Nicolas Ier. Sur 750 pages (la BD en fait 70...). Le président Sarkozy n’est explicable que comme l’émanation, le produit de ce système. Parler de l’homme sans décrire ni expliquer tous les ressorts de la mécanique qui animent le personnage -l’empire des puissances de l’argent au détriment des principes fondamentaux de la “chose publique”, etc. - perdrait de son sens. Sinon, si on ne les relie pas, on reste comme un lapin dans les phares d’une voiture, captivés par le comédien Sarkozy, hypnotisés. C’est nase. Pour ce qui concerne le (faux) problème des Guignols et de Chirac -ceux ci qui auraient pu favoriser ou empêcher l’élection de celui là- eh bien, ce n’est qu’une pure hypothèse, invérifiable. D’après ce que j’ai lu, les crânes d’œuf des instituts d’opinion prétendent que ça ne joue pas du tout. Invérifiable également. C’est typiquement un faux débat, comme si Polichinelle ou Arlequin pouvaient être prescripteurs de vote. Vous y croyez, vous ? Les bouffons, c’est des suiveurs, pas des créateurs. Non ?"

Sur ActuaBD.com, Ben Katchor parlant du rôle des auteurs de BD dans les présidentielles américaines, affirmait de son côté que " ...les caricatures dites « engagées » sont seulement lues par les gens que cela concerne. La grande masse des électeurs ne s’y intéresse pas."

Réponse d’Olivier Grojnowski : " Patrick Rambaud n’a pas la naïveté de penser que ses Chroniques du règne de Nicolas Ier feront changer un seul lecteur d’opinion. Il explique, en substance : “Je ne prêche que des convertis, je leur sers de médicament. Et ils me disent merci.” Patrick Rambaud c’est donc un peu la mère Teresa de l’antisarkozisme : il panse nos plaies par l’ironie. Et une solide documentation ! La phrase de Ben Katchor selon laquelle “Il est plus important de changer les mentalités que d’éradiquer Georges Bush” , ça fait un peu “qu’est ce qu’il y a eu en premier, l’œuf ou la poule ?”. Il n’y a pas d’antinomie entre “Bush” (ou M. Sarkozy...) et “les mentalités”. Au contraire. La preuve : MM. Bush et Sarkozy, des présidents démocratiquement élus (même si d’extrême justesse du point de vue démocratique pour M. Bush) . Pour ce qui est de la censure qu’évoque Ben Katchor, elle est massive. Ça va de soi. Aux auteurs d’être assez malins pour la contourner au mieux, ça fait partie de leur job."

Les Chroniques du règne de Nicolas 1er de Patrick Rambaud & Olivier Grojnowski
(c) Grasset - Drugstore

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Lire aussi Bande dessinée et politique (2/2) : la BD, nouveau lieu de l’éducation politique ?

La bande dessinée, une arme politique ? (1/2)

La bande dessinée, une arme politique ? (2/2)

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2 Messages :
  • Beaucoup d’observateurs en effet pensent que le marché de la bande dessinée exploite les figures politiques et qu’il ne s’agit là que d’une espèce de dérive alors que effectivement le dessin de presse a précédé la bande dessinée, elle en est la source. Angleterre et France. C’est peut-être quand la bande dessinée a commencé à être de la distraction pure, du rêve ou du rire , qu’elle a quitté son sens premier dans les journaux. En France , toute la dimension adulte a pour ainsi dire disparu pour ne réapparaître que des dizaines d’années plus tard. Ce qui fera dire qu’elle devenait mature alors qu’elle avait déjà connu cette vocation. Des gens comme Cabu ont oeuvré dans des journaux qui retrouvaient les racines du média en étant considérés comme des satellites. Pilote réunissait les deux tendances. Et le statut des auteurs français trahissait d’ailleurs cette ancienne dualité, ils avaient une carte de presse. Marrant aussi votre remarque , Didier, à propos de la tendance plutôt à gauche de la plupart des auteurs ou de leurs supports ; ils ont avec Sarkozy une cible de choix. En cherchant quelques noms de dessinateurs de presse( était-il appelés ainsi ?) du début du 19è siècle, j’ai découvert que le Figaro était à la base une revue satirique. Leur cible favorite : la monarchie.

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  • Lors d’une interview sur La vie Secrète de Marine Le Pen, Caroline Fourest reconnaît que la bande dessinée lui permet d’aborder des sujets qu’elle n’aurait pas pu aborder dans un essai... et puis un essai politique a un plus petit tirage... le Livre à l’origine de cet album s’est vendu à 14600 exemplaire (source Edistat)... Pour la BD, le tirage de base est supérieur à 20000 !

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