Bande dessinée : mon dieu, quelle histoire !

2 mars 2019 3 commentaires
  • Christian Staebler vient de faire paraître chez PLG le premier tome (de 3) d’une « Grande Aventure de la bande dessinée – Des origines au début de la critique. » Une bonne synthèse qui a ses qualités mais qui ne bouscule pas vraiment l’historiographie du 9e Art laquelle, jusqu’à présent, reste très engoncée dans ses habitudes.

«  Pour une nouvelle histoire de la bande dessinée », écrivais-je en titre d’un article publié sur ActuaBD en août 2009 (il y a dix ans, p… !!!), un papier qui déplorait qu’en dépit de publications récentes, la recherche en ce domaine restait à la traîne. Et de dénoncer une sclérose qui s’expliquait par un sempiternel besoin de légitimité académique, une fixette de la définition déjà dépassée, l’insuffisance de la contextualisation et de l’interdisciplinarité, et surtout l’absence d’une créativité historique structurante qui permettrait d’inclure dans le discours sur la bande dessinée des pans entiers que l’aveuglement et le snobisme écartent des habituels champs académiques d’investigation.

Il faut le dire : Christian Staebler a travaillé, et même plutôt bien, multipliant les références, appuyant ses propos par des citations d’autorité. Il constitue là une bonne synthèse que je recommanderais volontiers à Vincent, le stagiaire talentueux qui travaille en ce moment pour ActuaBD, histoire de lui constituer une culture générale sur de bonnes bases. Mais la nouveauté et l’esprit critique ne sont pas au rendez-vous. Le premier volume de son ouvrage essuie à ce jour les mêmes reproches que ceux que j’adressais à ses collègues voici dix ans.

Bande dessinée : mon dieu, quelle histoire !

Autocentré

« Ce que je raconte, écrit l’auteur de La Grande Aventure de la bande dessinée avec beaucoup d’honnêteté, est bien sûr lié à ma propre subjectivité, au fait que j’ai grandi durant cette période charnière des années soixante et soixante-dix […] Dans les années soixante-dix, lire des bandes dessinées relevait d’une immaturité totale. En milieu rural plus qu’ailleurs, il a fallu vaincre des préjugés pour ne pas abandonner cette passion… »

Encore une fois, le travail de M. Staebler est intéressant, documenté et honnête, mais le problème est précisément dans cette attitude de « fanboy ancien combattant ». De la même façon que les premiers critiques de BD étaient focalisés sur leurs lectures d’enfance : ils désignaient comme un « âge d’or » les publications -souvent mal traduites- des grands classiques américains dans les journaux français d’avant-guerre, on trouve dans la bibliothèque de M. Staebler des références qui sont celles des collectionneurs des années 1960-2000 : une collection de fanzines bien répertoriée : Les Cahiers de la BD, Phénix, etc... et, soit des historiens pionniers du médium (Couperie, Moliterni, Sadoul, Peeters, Groensteen, Smolderen, Gaumer,…) , soit des auteurs récents nourris de la même culture et des mêmes sources (J-C. Menu…). Mais quid des travaux plus récents, plus interdisciplinaires ? Et puis, que vient faire la subjectivité assumée dans ce qui se veut un livre d’histoire ?

Ainsi, dans cette première partie qui porte sur les « origines » de la BD jusqu’au « début de la critique » retrouve-t-on la référence à Töpffer et aux (excellents) travaux de Groensteen à son sujet, mais on écarte l’imagerie (Epinal, Quantin, etc…) qui est la principale expression des « histoires en images » tout au long du XIXe siècle.

On ne s’intéresse pas davantage au contexte de sa publication, de sa diffusion (qui accompagne l’évolution de la lecture publique, de l’impression, des chemins de fer…), de ses rapports avec les autres champs culturels (la presse, le cinéma…) Bref, pour un essai qui envisage d’aborder l’histoire, les influences et l’évolution, de la BD, c’est un peu court… Sans compter que tout cela est très autocentré sur la bande dessinée francophone. Encore une fois, le titre ne désigne pas proprement le champ exact de l’investigation.

(Si la vidéo ne marche pas, cliquez ICI :
https://m.youtube.com/watch?fbclid=IwAR1vU4hxiJALnLhQ0NKFFQh2NULa7Uv-7BcBl-B7cW9y8TkyqfwAeC5iEWE&v=ItflvWoaMec&feature=share )

Vive la nostalgie !

Il est parfois nécessaire d’assumer sa nostalgie (M. Staebler s’en défend, à tort, dans son introduction), car elle donne au lecteur des éléments de contextualisation. J’avoue que quand je visionne un documentaire comme « Tonnerre de Brest – Silence !  » d’Armand Zaninetta, Didier Bastin et Harry Swerts (1984), où je retrouve, parmi d’autres, les visages -et la voix !- de personnalités comme Rob Vel, Edgar P. Jacobs, André Franquin, Morris , Eddy Paape, Jean-Michel Charlier, Sirius, Will, Bob De Moor, Jacques Martin, Willy Vandersteen, Marc Sleen, Tibet, Paul Vandromme, François Walthéry, Michel Deligne, Stéphane Steeman, le tout jeune Benoît Peeters, le sémillant Pierre Sterckx, le pas encore chevrotant Michel Serres et même Tchang Tchong-Jen (avec au passage un remerciement à la Librairie Chic Bull et à Magic Strip…), j’oublie les imperfections et j’apprécie, dans son contexte (on y parle des conditions de travail des auteurs au travers de moult anecdotes : prix à la planche, censure, amitiés...) et dans sa vérité l’époque que M. Staebler a dû connaître dans sa jeunesse.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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