Bandes dessinées et identités juives

27 octobre 2005 0
  • En 1978, année de la publication d'« Un Pacte avec Dieu » de Will Eisner (Ed. Delcourt), le judaïsme est devenu, dans la bande dessinée, un sujet en soi. Depuis, les références se multiplient. Deux ouvrages marquants paraissent ces jours-ci, qui révèlent un judaïsme aux identités multiples.
Bandes dessinées et identités juives
Fritz Haber Tome 1
de D. Vandermeulen. Ed. Delcourt.

Un vieux conte hassidique raconte comment le Baal Shem Tov [1], pour se sortir d’une tâche difficile, alla dans un certain endroit de la forêt, alluma un feu et récita une certaine prière. Alors, son vœu fut exaucé. Son successeur, le Maggid (prédicateur) de Meseritz, devant une tâche semblable, alla sur le lieu du miracle et dit : « Nous ne pouvons plus allumer le feu, mais nous savons réciter les prières ». Pour lui aussi, le voeu fut exaucé. Rabbi Moshe Leib, une génération plus tard, ne sut pas faire davantage le feu, ni même réciter la prière. Mais il trouva l’endroit. Il fut exaucé. À la génération suivante, Rabbi Israël de Rischin, resta dans son château et, de sa chaise d’or, dit : « Nous ne savons plus faire le feu, nous ignorons la prière, et nous avons oublié jusqu’à l’endroit du miracle. Mais nous pouvons raconter comment cela s’est passé ». Lui aussi, fut exaucé.
J’aime bien cette histoire car elle dit bien qu’une grande partie de la magie du judaïsme est dans le verbe et dans le souvenir, et en particulier dans les arrangements que la mémoire apporte au souvenir. Deux albums récents viennent illustrer ce constat.

Un prototype du juif assimilé

Celui de David Vandermeulen (voir notre entretien), Fritz Haber, l’Esprit du Temps (Ed. Delcourt) est une biographie du chimiste allemand Fritz Haber. Né au 19ème siècle, alors que les fils d’Israël y sont à peine émancipés grâce à la Révolution et l’héritage des Lumières, Haber ressemble à bien des juifs de son temps. Comme eux, comme la plupart de ses contemporains, il aura les yeux brûlés par ces autres ferments de la modernité que sont le nationalisme et le rationalisme « scientifique » du 19ème siècle. Haber se construit dans cette forge diabolique : comme juif converti, et comme patriote. Il est un prototype du juif assimilé, « plus allemand que juif ». Mais comme le constatait Albert Londres en 1929 : « ... quand un Juif commet une mauvaise action, ce n’est plus ni un Français, ni un Allemand, ni un Belge, ni un Anglais, c’est un Juif ! Un Juif découvre-t-il une grande chose ? Fait-il honneur à l’humanité ? Alors, ce n’est plus un Juif, c’est un Allemand, un Belge, un Anglais, un Français. Pour chacun, Einstein est allemand, Bergson est français... » [2]

"Nous sommes désormais les représentants d’une pensée européenne et cosmopolite."
Fritz Haber de David Vandermeulen. Ed. Delcourt.

Et selon les circonstances, Haber qui, comme son ami Einstein, apporta à l’humanité à la fois l’assurance de son bien-être et les moyens de sa perte, sera l’un ou l’autre. Il reste, en d’autres mots, ceux de Jean- Paul Sartre, « ... un homme que les autres hommes tiennent pour Juif ; voilà la vérité simple d’où il faut partir [...] c’est l’antisémite qui fait le Juif. » [3] On a appris depuis à prendre un peu de distance vis-à-vis de ces deux philosémites qui pensent encore sincèrement que le judaïsme, c’est « une race ». Bien évidemment, la réalité est moins simple, l’identité juive est plurielle et Vandermeulen rend compte de cette complexité. Il scrute la biographie de Haber (une préoccupation improbable qui n’intéresse que quelques érudits) en historien d’aujourd’hui et, comme artiste conscient de la Shoah, ces « épousailles des Lumières et de la Nuit » (Benny Lévy), il restitue, grâce à ses images "floutées", toute l’ambiguïté d’une vérité qui a sa part d’ombre.

Juifs paradoxaux

Le Paradis Terrestre
de Joann Sfar. Ed Dargaud.

La complexité est aussi constitutive du Chat du Rabbin de Joann Sfar, dont le dernier tome, Le Paradis terrestre, vient juste de paraître. Parlant de religion, Joann Sfar se dit, pure boutade, « pratiquant mais pas croyant ». Face à Israël, bien qu’il soit sentimentalement attaché à ce pays où vivent quelques-uns des membres de sa famille, il se réclame le droit d’être « un juif de la Diaspora ». Il s’agace enfin du rôle que lui font jouer les médias depuis que sa série a un certain succès : celui du « juif de service » devant répondre de toutes les questions du judaïsme, alors que celui-ci n’est qu’une des facettes d’une œuvre riche, multiple et ouverte.

Dans cet album, il rappelle non sans malice que Sfar est aussi bien un nom juif qu’arabe, un mot qui signifie « livre » dans la langue de Moïse et « jaune » dans la langue de Mahomet. Il montre des personnages hors normes, comme ce Malka, séduisant mystificateur dont le modèle, au moral comme au physique, est le romancier Romain Gary, cet autre juif paradoxal. La question de l’identité concerne ce quatrième album qui consacre le retour du rabbin et de son chat en Algérie, lui qui souffrit tant de la froideur de Paris, désespéré au point de se baffrer de cochonnailles. Identités juive, arabe, française, algérienne, kabyle, religieuse, sexuelle ou simplement humaine ? Elles sont interrogées. Identité véritable toujours à la poursuite d’elle-même ou identité usurpée, comme ce faux curé en soutane prêchant la haine antisémite, et qui se fait casser la gueule par le vieux mais encore vigoureux Malka des Lions... Le judaïsme de Sfar, tel qu’il transparaît de ses albums, cherche à être comme son dessin : indéfinissable.

"Le Paradis terrestre" de Joann Sfar
le dernier album du Chat du Rabbin. (c) Dargaud

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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En médaillon : "Fritz Haber" par D. Vandermeulen. Ed. Delcourt.

[1Le fondateur du hassidisme, un mouvement piétiste juif. NDLR

[2Albert Londres, Le Juif errant est arrivé, Paris, 1929.

[3Jean-Paul Sartre, Réflexions sur la Question juive, Paris, 1946.

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