Barnaby - Par Crockett Johnson - Actes Sud / L’An 2

2 janvier 2016 5
  • Un classique de la BD américaine, "célébré par Art Spiegelman et Chris Ware", qui aurait inspiré Calvin & Hobbes. Présent dans la sélection 2016 du Festival d'Angoulême et recélant bien des qualités, ce comic strip mérite-t-il pour autant le titre de chef-d'œuvre?

Il est des manœuvres qui sont parfois contre-productives. Pour la publication de cet ouvrage, une assemblée de bonnes fées a été mise autour du berceau : Fantagraphics, l’excellent éditeur américain de Crumb, de Vaughn Bodé, mais aussi de Walt Disney, de Charles M. Schulz et des frères Hernandez, en est l’éditeur d’origine ; sa conception graphique est de l’orfèvre de l’étrangeté, le dessinateur Dan Clowes (Ghost World), l’avant-propos est du très hype Chris Ware, et le réputé théoricien de la BD Thierry Groensteen, fondateur du Musée de la BD d’Angoulême, en est l’éditeur francophone sous le très chic label Actes Sud / L’An 2. Le comité de sélection du Festival d’Angoulême l’a inscrit dans sa très snobe liste des nominés pour la catégorie Patrimoine.

À cela s’ajoutent les slogans accrocheurs : "Le classique de l’école du New Yorker", "Célébré par Art Spiegelman et Chris Ware, un chef-d’œuvre de drôlerie et de merveilleux", "la bande dessinée qui a inspiré Calvin et Hobbes"... Et de s’étonner de la bêtise des éditeurs francophones qui n’avaient pas encore fait justice d’une traduction à ce "chef d’œuvre".

Barnaby - Par Crockett Johnson - Actes Sud / L'An 2
Barnaby - Par Crockett Johnson - Actes Sud / L’An 2
(c) Fantagraphics / Actes Sud / L’An 2

En fait, cela fait plusieurs semaines que dans notre rédaction, nous regardons cet ouvrage comme un dinde de Noël regarderait une huître, avec circonspection. On ouvre l’ouvrage, on trouve le graphisme peu accrocheur -la comparaison avec Calvin & Hobbes ne fait pas long feu, on lit la préface très laudative de Chris Ware marquée par une lourde bouffée de nostalgie et puis cette irritante introduction de Jeet Heer qui ajoute une collection de qualificatifs et de concepts fumeux ("l’interaction entre la réalité et l’imagination", "Parler de philosophie à propos d’un comic strip mettant en scène un petit garçon de cinq ans et son parrain-fée risque de passer pour une dérive intellectualiste", etc.) au concert de louanges. Il tente au passage d’embrigader la "Ligne Claire" dans l’école du New Yorker. On lui aura tout fait faire, à celle-là ! [1]

"Difficile de parler du Barnaby de Crockett Johnson sans délirer d’enthousiasme" écrit Jett Heer. C’est du délire, en effet. Car même si Barnaby s’avère être le récit charmant d’un enfant imaginatif dans une Amérique qui vit bourgeoisement la Deuxième Guerre mondiale avec un understatement plutôt raffiné, très new-yorkais à tout dire, son graphisme n’a ni la classe révolutionnaire d’un Winsor McCay, ni l’esthétisme d’un George McManus, ni la fantaisie surréaliste d’un George Herriman, ni la qualité humoristique d’un Gluyas Williams, encore moins celle des auteurs de comic strip qui leur succèdent : le trait merveilleux de Walt Kelly, la cérébralité pénétrante d’un Schulz, encore moins la fantaisie enjouée d’un Bill Watterson dont le parallèle avec le tigre en peluche du petit Calvin et le "parrain-fée" invisible de Barnaby, ponctuant ses dialogues d’un très irlandais et incompréhensible “Cushlamochree !” que le traducteur français n’a pas eu le talent de transposer, nous semble particulièrement surjoué.

Il n’est pas jusqu’au lettrage -une banale Helvetica- qui ne rebute, alors qu’elle fait s’esbaudir le préfacier Jett Heer et que tous les auteurs précédemment cités avaient un lettre dessinée qui synthétisait merveilleusement leurs esthétiques respectives.

Alors pardon de contrarier cette compagnie de bonnes fées, mais le fait que cette BD ait influencé une poignée onaniste de cartoonists américains ne la qualifie pas de chef d’œuvre. Tout au plus est-elle à mentionner dans une histoire de la bande dessinée des États-Unis.

(par Didier Pasamonik (L’Agence BD))

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[1Cela dit, il s’agit peut-être là d’une initiative du traducteur de l’ouvrage, le "théoricien de la BD" Harry Morgan, qui n’en est pas à une erreur d’interprétation près...

 
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5 Messages :
  • C’est vrai que ce livre prend indûment une place qu’aurait méritée l’immense, l’illustristre, l’incomparable, le brillantissime éditeur Cornélius, qui n’a jamais que deux titres dans cette sélection « Patrimoine », et cinq titres en tout en compétition officielle, ce qui fait de lui le meilleur éditeur de l’année, devant tous les « grands » de l’édition indépendante et tous les « gros » de l’édition mainstream.

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    • Répondu par Pirlouit le 3 janvier 2016 à  13:20 :

      Cornélius est un des petits éditeurs très gâté par les jurys du FIBD depuis plusieurs années, mais il faut que la roue tourne, car il y a plus de 350 éditeurs en France. Cinq livres en compétition officielle, c’est déjà énorme pour un éditeur qui sort deux livres par mois en moyenne.
      Ceci dit, je me contenterai d’emprunter ce Barnaby à la médiathèque, s’ils l’achètent.

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      • Répondu le 4 janvier 2016 à  21:09 :

        Hahaha, mais c’était un commentaire humoristique, rédigé à la manière du blog de Cornélius, qui parle de lui comme Kim Jong-un...

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  • Barnaby - Par Crockett Johnson - Actes Sud / L’An 2
    4 janvier 2016 14:24, par Jean-Paul Jennequin

    Et si on parlait un peu de l’histoire de Barnaby ? Barnaby, c’est un petit américain qui, un soir, dit qu’il aimerait bien avoir une marraine fée comme Cendrillon, et se retrouve illico doté d’un parrain fée, Mr O’Malley, hâbleur et plus qu’un peu charlatan. La maison de Barnaby va devenir le lieu de rendez-vous de toutes sortes de créatures magiques venues aider le parrain-fée à accomplir les vœux de Barnaby, qui malgré son jeune âge et sa naïveté, soupçonne assez vite que Mr O’Malley ne contrôle pas aussi bien la situation qu’il le prétend. Et tout cela se passe sans que les parents de Barnaby s’aperçoivent de quoi que ce soit, en dépit de ce que leur explique leur rejeton qui a, trouvent-ils, tellement d’imagination.

    Alors bon, on peut ne pas être sensible à cet humour basé sur les quiproquos et le jeu des personnalités hautes en couleurs des personnages, mais comment peut-on réduire l’histoire au « récit charmant d’un enfant imaginatif qui vit bourgeoisement la Deuxième Guerre mondiale avec un understatement plutôt raffiné » ? Au contraire, Barnaby est un enfant très terre à terre. Contrairement à Bill Watterson dans Calvin et Hobbes, Crockett Johnson ne laisse planer aucun doute quant à la réalité de Mr O’Malley et de ses comparses surnaturels. Les effets des actions du parrain fée sont attestés par les adultes, qui ne comprennent tout simplement pas comment tel ou tel événement bizarre a pu se produire.

    Mr O’Malley est un personnage truculent, lointain parent du Wimpy de Popeye et de l’acteur W.C. Fields. Surnaturel, il l’est par son appartenance au petit peuple des fées et des lutins, mais son comportement et ses préoccupations sont plutôt celles de l’Irlandais stéréotypé (comme Illico/Jiggs dans La Famille Illico/Bringing Up Father). D’où ce « Cushlamochree » qui participe de sa caractérisation en tant qu’Irlandais, et dont je ne vois pas très bien comment on aurait pu le traduire. Existe-t-il une expression irlandaise bien connue des lecteurs français ? Ou bien le traducteur aurait-il dû faire de Mr O’Malley un Auvergnat pour qu’il puisse s’exclamer « Fouchtra ! » ?

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  • Barnaby - Par Crockett Johnson - Actes Sud / L’An 2
    6 janvier 2016 04:01, par D. Dupuis

    Il me semble injuste de faire la critique de ce que n’est pas Crockett Johnson en le comparant à ces géants du comic strip que sont McCay, Herriman, Schulz et les autres. Il est vrai de dire que Johnson n’a pas la cérébralité pénétrante de Schulz, mais le même commentaire s’applique à McCay. De même, il est facile d’admettre que le dessinateur de ce bon vieux Charlie Brown est loin d’avoir le graphisme révolutionnaire du père de Némo. Peut-être que la traduction ne lui rend pas hommage, mais la verve enflammée de O’Malley ne trouve d’équivalent chez aucun des auteurs mentionnés dans l’article. C’est, je pense, dans la qualité d’écriture de ses textes qu’il faut chercher la vraie valeur de Barnaby. Et la présence, abondante, de ce texte tapé à la machine, loin de me paraître choquante, et contrairement à l’opinion de l’auteur de l’article, synthétise merveilleusement l’esthétisme froid du dessin. Ce contraste entre la froide raideur du trait et la verve enflammé du fée-parrain participe au décalage des situations mises en scène. Peut-être, à l’image de O’Malley, les essayistes de l’ouvrage se sont-ils laissé emporter par leur propre enthousiasme. Cela n’enlève rien au talent de Johnson qui mérite de s’asseoir à la même table que McCay, Herriman, Segar, Kelly, Watterson et bien d’autres.

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