Romans Graphiques

Báthory, la comtesse maudite – Par Anne-Perrine Couët – Steinkis

Par Damien Boone le 13 octobre 2022                      Lien  
Élisabeth (Erzsébet) Báthory était une comtesse hongroise restée dans la postérité pour sa cruauté supposée, en témoignent ses surnoms de « Comtesse sanglante » ou « Comtesse Dracula ». Et si son procès, expéditif, était le symptôme d'autre chose ? Dans cet album très réussi, Anne-Perrine Couët nous emmène dans les arcanes d'une Hongrie médiévale faite d'intrigues, de complots et de croyances, et réhabilite l'image d'une femme de pouvoir sans doute trop dérangeante pour son époque.

2 janvier 1611 : dans les sous-sols d’une prison miteuse, Élisabeth Báthory est en attente de son procès. Dans la salle d’audience, les témoignages de ses anciens serviteurs sont accablants : tortures, meurtres et massacres sur des jeunes filles dont la comtesse affectionnait particulièrement le sang pour s’adonner à des rites sataniques. On prétend même que la comtesse aurait tenté d’empoissonner le roi. Des dizaines de témoignages concordent à faire de la comtesse une créature maléfique. Le temps, la rareté des sources, et la propension de l’esprit humain à s’inventer des mythes-repoussoirs ont renforcé l’image d’un monstre, image ensuite véhiculée dans la culture populaire par le roman La Comtesse sanglante, publié en 1962 par Valentine Penrose, ou par la récurrence de sa présence dans la bande dessinée (comme ici en 2009), et notamment dans la bande dessinée érotique (comme ici), où elle torture sexuellement des jeunes vierges avant de se baigner dans leur sang. Dès lors, aucun doute : Báthory est un personnage que l’histoire classe au même rayon que des Attila ou Barbe-Bleue.

Báthory, la comtesse maudite – Par Anne-Perrine Couët – Steinkis

Mais c’est une toute autre version de la comtesse dont il est ici question. En l’occurrence, une version probablement bien plus fidèle à la réalité historique, qui s’attache à dévoiler les failles des accusations portées contre elle, et à réhabiliter l’image d’un personnage de pouvoir, probablement intéressée par les sciences et aux mœurs plutôt libérales, soit trois éléments problématiques - et d’autant plus quand on est une femme - dans une société fondée sur des croyances traditionnelles et religieuses.

Car il faut bien comprendre qu’Elisabeth Batory est une femme politique qui, en l’absence puis après la mort de son mari, dispose de nombreux châteaux, villes et forteresses dont elle assure la gestion tout en cherchant à étendre son domaine, dans une Hongrie féodale où les seigneurs locaux sont en concurrence après les tourments du XVIe siècle entre Ottomans et Autrichiens, auxquels se greffent des questions religieuses (l’album est riche en références politico-institutionnelles sur la Hongrie médiévale). La comtesse a alors l’outrecuidance de se comporter en homme « comme les autres » : d’autant plus impensable quand on est veuve et, a priori, sans statut officiel...

Il faut donc probablement voir dans les accusations portées contre elle la marque de sa puissance, de sa manière de gouverner, et la frustration de ceux qui en espéraient davantage à la mort de son mari. Comment la faire tomber ? Le récit s’attarde sur l’enfance de la comtesse, au cours de laquelle sa mère l’invitait à s’intéresser aux plantes et à leurs vertus pour le corps humain, qu’elles soient médicinales ou qu’elles visent à agir sur le sort des choses. De là à prêter à la comtesse des qualités de sorcière, il n’y a qu’un pas que franchissent allègrement ses contempteurs. Si l’on ajoute à cela les rumeurs colportées sur ses mœurs et son intérêt pour l’exploration du plaisir féminin... Si elles sont fausses, c’est un procès politique ; si elles sont vraies, elle est une femme trop moderne pour son temps et s’érige alors en figure féministe.

Le trait de Anne-Perrine Couët est principalement fait de dégradés de jaunes, qui nous transportent dans un passé à la fois historique et mystérieux, à l’instar d’une carte postale usée par le temps. Certains passages, correspondant à des flash-back, ont un style « médiéval », comme entourés d’enluminures, et les forces occultes qui traversent le récit sont représentées par des ombres et des traits noirs eux aussi fort réussis.

L’ouvrage est accompagné de quelques documents historiques qui rendent compte du travail de préparation de l’autrice. Impressionnant !

(par Damien Boone)

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