Batman : Dark Knight III, la renaissance de Frank Miller ?

12 février 2019 2 commentaires
  • Fin janvier dernier, Urban Comics a enfin édité l'intégrale de la série "Dark Knight III : The Master Race", auparavant édité en quatre tomes. Ce grand retour de Frank Miller - accompagné de Brian Azzarello, Andy Kubert et Klaus Janson - sur le personnage de Batman n'a finalement pas fait tant de bruit que cela, et mériterait que l'on s'y intéresse de plus près tant il apparaît important dans la carrière de Miller et l'évolution qu'il a connue ces dernières années...

Artiste iconoclaste, polémiste et provocateur, Frank Miller déchaîne les passions depuis plus de 30 ans maintenant. Auteur de plusieurs chefs d’oeuvre du monde des comics, l’auteur récompensé d’un fauve d’honneur lors du dernier FIBD d’Angoulême, est pourtant l’une des figures les plus controversées du métier, une partie du lectorat lui reprochant notamment une idéologie nauséabonde.

L’Auteur du Péché

Lorsqu’il annonce revenir pour une deuxième suite à son œuvre culte « The Dark Knight Returns », publiée en 1986, un mélange d’excitation et d’appréhension s’empare d’une catégorie des lecteurs. D’autant plus que son premier retour sur cette histoire au début des années 2000 était loin d’égaler sa première représentation en dépit de ses qualités. L’écriture de cette première suite baptisée « The Dark Knight Strikes Again » avait été perturbée par les attentats du 11 septembre 2001, desquels l’Amérique ne s’est jamais remise, et Frank Miller non plus.

Batman : Dark Knight III, la renaissance de Frank Miller ?
La trilogie Dark Knight de Frank Miller, trois époques, trois visions différentes de l’auteur.
© Urban Comics

Cela se ressent en particulier dans ses dernières œuvres dont le cynisme et le pessimisme semblaient s’accentuer à mesure que la santé de l’auteur déclinait. Bien que les récits de Miller n’aient jamais été de grandes envolées optimistes, il semblait avoir perdu la foi, l’espoir.

L’annonce de ce Dark Knight III sonne d’ailleurs comme une énième provocation de l’auteur, qui baptise cette œuvre « The Master Race / La Race Suprême », une notion dont la simple évocation renvoie aux heures les plus sombres de l’histoire. Mais les plus attentifs pourront plutôt y voir une référence « Master Race » de Al Feldstein et Bernie Krigstein, huit planches avant-gardistes parues en 1955 présentant la première évocation majeure de la Shoah dans l’histoire de la bande dessinée. Encore une fois, Frank Miller brouille les pistes avec ce titre à double sens. On ne sait donc pas à quoi s’attendre avec ce Dark Knight III, pour lequel Miller est épaulé au scénario par Brian Azzarello (100 Bullets) et laisse les pinceaux aux mains expertes d’Andy Kubert (Wolverine Origin, Batman, X-Men).

L’Anti-Dark Knight Returns

On retrouve dès le début du récit la narration typique de "The Dark Knight Returns" tandis qu’Andy Kubert nous rappelle le style de Miller et son découpage tout en restant fidèle à lui-même, nous sommes donc en terrain connu.

La narration par les médias toujours aussi présente, mais complétées cette fois-ci de conversations SMS.
© DC Comics
Un découpage travaillé.
© DC Comics

Mais au fur et à mesure que la lecture avance, l’album se dévoile finalement comme un "anti-The Dark Knight Returns". Frank Miller détruit les icônes DC Comics : victime de leur orgueil, elles chutent. Même la monstrueuse « Batmobile-tank » de son premier Dark Knight, symbole de violence et de réalisme, ne survit pas et se retrouve remplacée par une batmobile plus classique tout droit sortie de l’Âge d’Or des comics. L’auteur s’amuse ici à déconstruire la dystopie qu’il a créée il y a maintenant 33 ans.

Le fameux « sense of Wonder » que Frank Miller déplorait avoir perdu dans les comics est de retour. Un sens du merveilleux qu’il a pourtant lui-même participé à détruire à l’époque dans « The Dark Knight Returns » et « Batman : Year One ». Car si les icônes chutent, c’est pour mieux se relever, pour comprendre qu’elles ne sont finalement pas des dieux, ni même des hommes providentiels qui doivent s’élever au-dessus de la masse. Même Superman, symbole d’espoir, qui n’avait précédemment pas été épargné par Miller retrouve ici sa gloire d’antan et son aura, devenant presque le personnage principal du récit. Mais à aucun moment, le récit ne trahit les œuvres précédentes : il emmène simplement ses personnages dans une nouvelle direction.

All-Star Frank Miller

Impossible de ne pas penser à Sin City devant cette planche.
© DC Comics

On pourrait attribuer ce « mea-culpa » à la présence de Brian Azzarello, mais le ton provocateur de Frank Miller est présent tout au long de l’œuvre et les références à ses anciens travaux émaillent l’histoire. Des références à « 300 » et à « Sin City » mais aussi à des œuvres qui ont inspiré Miller, et cette Wonder Woman protégeant son nouveau-né ne pourra qu’évoquer le manga « Lone Wolf & Cub » écrit par Kazuo Koïke et dessiné par Goseki Kojima, grande influence de l’auteur.

Une Wonder Woman évoquant "Lone Wolf & Cub"
© DC Comics

Toutes les thématiques habituelles de l’auteur sont présentes, notamment la critique des élites, de la religion, et sa méfiance envers les institutions politiques et les médias - Donald Trump et Barack Obama remplaçant ici le Ronald Reagan de 1986. Dark Knight III est une œuvre en effet très politique, Frank Miller y aborde entre autres le sujet du terrorisme religieux et de la radicalisation via une secte Kryptonienne qui embrigade Lara, la fille de Superman et Wonder Woman. Là où l’on pouvait s’attendre à voir l’auteur déraper, ce n’est pas le cas, et il s’avère bien plus nuancé et optimiste que prévu.

Le tout est brillamment mis en scène par Andy Kubert qui livre des planches spectaculaires, mais on retrouve aussi Frank Miller, John Romita Jr. et Eduardo Risso au dessin pour de courts récits intercalés entre les épisodes.

Sense of Wonder

Le sens du merveilleux et de la démesure.
© DC Comics

L’auteur avait coutume de dire qu’il avait fait " I " car il se voyait vieillir et ne pouvait pas accepter que Batman, le héros de son enfance, soit plus vieux que lui. Le voilà aujourd’hui revenu à la même situation, il a en effet rattrapé l’âge de son Batman, mais décide non pas de le faire vieillir à nouveau mais de le rajeunir, signe qu’un long chemin a été fait par l’auteur. Cette série opère donc comme une renaissance pour Frank Miller qui, à l’image de son Batman, se retrouve rajeuni. Il aurait même retrouvé goût à la bande dessinée et préparerait de nombreux projets, dont un Superman : Year One...

"Dark Knight III : The Master Race" a fait grand bruit lors de sa sortie - donnant notamment naissance à de très jolies couvertures variantes dont Urban Comics propose un recueil - mais l’engouement autour du récit s’est par la suite tassé, notamment à cause de nombreux retards dans sa publication. L’œuvre n’a pas non plus satisfait tout le monde, les précédents avis rédigés sur ce site n’allant par exemple pas dans le sens de cet article. Il faut aussi reconnaître certains défauts à ce récit loin d’être parfait, mais c’est une œuvre qui mérite d’être redécouverte et analysée avec plus de recul. : alors qu’à l’époque Frank Miller déconstruisait le mythe du Batman, c’est aujourd’hui son propre mythe qu’il est en train de déconstruire.

World’s Finest Heroes
© DC Comics

(par Vincent SAVI)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

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Batman : Dark Knight III Intégrale - Frank Miller & Brian Azzarello (scénario) - Andy Kubert, Frank Miller, John Romita Jr. & Eduardo Risso (dessin) - Klaus Janson (encrage) - Brad Anderson, Alex Sinclair & Trish Mulvihill (couleur) - Jérôme Wicky (traduction) - Urban Comics - 416 pages - 35,00 € - sortie le 25 janvier 2019

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