Bazooka expose en plein vol

12 juin 2010 14
  • Aujourd'hui sur le devant de la scène grâce à une petite rétrospective, {Bazooka Expłose à Estienne}, le charismatique groupe de graphistes des années 1970, bénéficie par ailleurs d'une actualité éditoriale chargée.

Depuis le retour d’Un Regard Moderne, la revue du groupe publiée par Libération entre Février et Août 1978, revenue sous la forme d’un site internet mis à jour quotidiennement entre 2002 et 2005, Bazooka est de nouveau d’actualité. En témoignent la rétrospective de Périscopages en 2004, l’anthologie publiée au Seuil en 2005 [1] ou la monographie de Marc Zermati (Pyramid, 2006). Pourquoi ce come-back miraculeux, trente ans après les faits, avec une énergie et une pertinence intactes ?

Bazooka expose en plein vol

C’est que Bazooka était d’avant-garde. Dans sa manière même de s’imposer au public « en parasitant les autres [journaux]. C’est-à dire […] annexer des cahiers de seize pages dans Métal Hurlant, annexer des pages entières dansLibération » [2]. Le groupe gangrène le quotidien au point de provoquer l’ire des journalistes. Très vite sorti du rôle d’illustrateurs, ils se saisissent de l’actualité pour s’exprimer, mettre en doute, pas commenter ou analyser les faits. De ce point de vue, leur volonté de s’écarter de la Raison est en elle-même subversive.

Selon Yves Frémion « C’est ce qui s’est fait de mieux en matière de dessin politique depuis un siècle environ » (Fluide Glacial, 1978). Mauvais goût assumé, provocations, second degré jusqu’auboutiste : Bazooka amorçait aussi la grande dérive post-moderne. Ils étaient pourtant loin d’être nihilistes, ou même punks, comme le montrent les propos de Kiki Picasso : « la logique no future n’a jamais été un concept Bazooka [...] on a toujours essayé de construire quelque chose, d’embellir. » [3]

Les Animaux Malades - Engin Explosif Improvisé
© Kiki et Loulou Picasso - L’Association

Parmi leurs hauts faits : avoir scandalisé les lecteurs de bande dessinée au point de diviser l’audience de L’Écho des Savanes par trois lors de leur publication dans le mensuel [4]. Pourtant, leur mode d’expression hybride avait tout pour plaire aux amateurs de narration graphique... Il inspirera d’ailleurs certains auteurs, au premier rang desquels Chantal Montellier [5]. Les éditeurs de bande dessinée étaient, eux séduits en tout cas : de Charlie Mensuel à Métal Hurlant, en passant par (À suivre), ou L’Écho des Savanes, quand ils n’étaient pas parodiés dans Fluide Glacial, sans oublier leurs publications chez Futuropolis, Bazooka a laissé ses traces un peu partout dans le neuvième art.

La présente rétrospective fait d’ailleurs référence à la récente publication de l’Engin Explosif Improvisé de Loulou et Kiki Picasso chez un éditeur de bande dessinée, l’Association. Continuation improbable de la série Les Animaux malades, ce livre qui recueille donc des travaux originaux et anciens a été l’objet d’une exposition homonyme organisée par Arts Factory. L’occasion de constater que si Kiki a pu passer pour un théoricien -il est notamment l’auteur de la formule "dictature graphique"-, c’est Loulou Picasso qui est indéniablement l’artiste de premier plan. Tandis que le premier s’est rigidifié, le second s’est épanoui naturellement, au-delà des codes du groupe sans en perdre le mordant. L’époque ayant changé, les images ayant submergé le verbe au point de le réduire à néant, le duo n’est plus d’avant-garde, il est désormais de son temps. Ce qui n’est pas à la portée de tout le monde, encore moins parmi les artistes quinquagénaires.

Travaux originaux - Engin Explosif Improvisé
© Kiki et Loulou Picasso - L’Association

Orchestré par Camille Scalabre, professeure à Estienne, et Lulu Larsen, ex-Bazooka, l’accrochage faussement désinvolte est très réussi. Bazooka ne fout plus vraiment « la merde » (d’après Olivia Clavel), mais il n’est pas encore question de rentrer à la niche. Restreinte en surface, et dans ses ambitions, il faut l’admettre, cette exposition donne à voir un panorama de ce que fut Bazooka à son heure de gloire. On pourra cependant s’étonner que les aventures infographiques de Kiki et Loulou Picasso soient présentées d’une manière aussi conventionnelle, à travers des sorties papier, et que seulement une poignée d’originaux soient visibles, tant le travail de découpage précis, le cernage maniaque au feutre ou le collage soigneux de typo est révélateur du sérieux qui présidait aux créations du collectif.

On reprochera également à cette rétrospective de ne rien présenter qui vienne d’un journal de bande dessinée -pas même L’Écho des Savanes, Spécial Servitude, de ne pas mentionner Jean Rouzaud dont la participation au groupe fut satellitaire, ou Romain Slocombe [6], voisin influent. C’est ainsi qu’on écrit l’histoire de l’art, en rabotant par ici un défaut, en effaçant par là un emmerdeur de la photo de groupe. Comme si contextualiser une œuvre, c’était lui enlever de son génie. Pourtant, loin d’être intemporels, les travaux de Bazooka s’inscrivent dans leur époque, hier comme aujourd’hui, par leur engagement.

À la manière de Max Ernst [7] ou des Situationnistes, Bazooka a posé des jalons en Bande Dessinée, sans bandes, parfois sans dessins, mais avec une inventivité mémorable.

(par Beatriz Capio)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

Exposition ouverte du lundi au vendredi de 9H à 18H jusqu’au 8 juillet 2010 dans le hall de l’Ecole Estienne, 18 boulevard Auguste Blanqui 75013 PARIS. Metro Place d’Italie. Entrée Libre.

A noter également : Olivia Clavel expose ses toiles, dans un style assez éloigné de Bazooka à la Galerie R9, 9 rue de la Roche 89520 St-Sauveur-En-Puisaye.

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[1Un Regard Moderne, sous la direction de Jean Seisser, avec la participation de Benoît Decron, Gilles Forest et Serge July.

[2Loulou Picasso, entretien avec L.L.de Mars, ici.

[3Entretien sur Article XI, avec également Lulu Larsen.

[4Selon Nikita Mandryka, alors directeur de la publication, in Le Journal d’Or du journal Pilote, Dargaud (1981).

[5Social Fiction, chez Vertige Graphic, en porte particulièrement les marques.

[6Prisonnière de l’Armée, récemment réédité par Le Lézard Noir.

[7Avec La Femme cent têtes, roman-collage de 1929, que les éditeurs ont délaissé.

 
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14 Messages :
  • Bazooka expose en plein vol
    12 juin 2010 13:06

    Bazooka est bien loin d’être de la BD : pas de bande, pas de dessin (ou presque) pas d’histoire, pas de narration. Ils se sont pris pour des artistes mais le marché de l’Art n’a pas voulu d’eux, ils étaient incapables de faire de la BD (càd qui se lise), ils reviennent à 50 piges nous faire part de l’échec de leurs vies. RIP.

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    • Répondu par Beatriz Capio le 12 juin 2010 à  17:48 :

      Pas de la Bande Dessinée ou pas seulement de la Bande Dessinée ? J’ai du mal à croire que Nikita Mandryka, Jean-Pierre Dionnet, Georges Wolinski, Jean-Paul Mougin et Yves Frémion s’y soient trompés...

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    • Répondu par Oncle Francois le 12 juin 2010 à  23:32 :

      Bazooka était intéressant à petite dose (3 à 4 pages maximum), dans l’Echo ou Métal. Ou sinon, dans les revues qui leur furent totalement dédiées (le Bulletin périodique, Un regard moderne, édité par Libé). Le décalage entre les textes et les dessins (parfois sexys) fut parfois intéressant. seule Olivia Clavel (et Jean Rouzaud au début) firent des BD. Le reste est de l’illustration.

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      • Répondu par Alex le 13 juin 2010 à  02:08 :

        Parfois sexy ? Vous allez devoir vous expliquer ! Les dessins auxquels vous faites allusion sont presque exclusivement de Kiki et émanent de publications pédophiles.

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      • Répondu par Alex le 13 juin 2010 à  03:37 :

        Je suis désolé, j’interviens encore. Je suis un fan total de Bazooka, de leurs membres, de leurs oeuvres. Fan est un bien mauvais mot, j’admire et je regarde. Cela m’intéresse. Je ne pige pas Onc’ comment 40 pages du Bulletin Périodique seraient plus intéressantes que 3 pages dans BD. Votre sélectivité frappe encore (très bien quand vous êtes Underground, mais venez pas nous faire ch.. ailleurs !) En quoi le message a pu changer, c’est intéressant car j’ai les "Bulletins Périodiques" et j’ai bien entendu suivi les interventions de Bazooka dans les diverses revues de bd. Donc, où est la différence que vous mettez en exergue ?

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        • Répondu par Oncle Francois le 13 juin 2010 à  12:56 :

          Cher Alex, tout est question d’adéquation du contenant au contenu. Comme il est dit dans l’article, la dictature graphique de Bazooka s’est traduite par un effondrement des ventes de l’Echo, de l’ordre des deux tiers, ce qui n’est pas bon pour un mensuel BD. De plus, cela laissait moins de place aux auteurs plus classiques, et cela les "ringardisait". Dans un regard moderne ou Silence, on avait par contre des supports entiérement dédiés.

          J’ajouterai que les Humanos ont publiés des pages un peu à la façon des Bazooka, signées Kriss Mirror ’Akromegalia si ma mémé-moire est bonne). Cordialement

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    • Répondu le 12 juin 2010 à  23:54 :

      Bazooka est bien loin d’être de la BD

      Et alors ?

      le marché de l’Art n’a pas voulu d’eux

      Et alors ?

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      • Répondu par Alex le 13 juin 2010 à  02:53 :

        leurs publications chez Futuropolis

        Leur(s) ? Je n’en connais qu’une en fait,"Bazooka fout la merde (ou Gloria Spontex)" en 30x40.

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      • Répondu par olivia no sport clavel le 15 juin 2010 à  17:08 :

        mais c’est qui qui parle ? moi j’ai fait de la bd dans bazooka ! et on a ete toujours des rebelles ! mais comme je ne sais pas a qu’el abrutis je parle !!!?? le marche de l’art n’a pas voulue d’eux ? et alorsss ! au contraire !! c’est comme brigitte fontaine dont aucune maison de disques veux son clip ! je ne sais pas qui parle mais c’est un gros egris et un gros jaloux !!! qu’a pas du faire grand chose de sa vie !!! basta !!!!

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        • Répondu le 18 juin 2010 à  23:59 :

          Mal compris Olivia, ou je me suis mal exprimé. Je voulais dire en réponse au message sur lequel je réagissais laconiquement : 1- si Bazooka était pas de la bd (selon les goûts du précédent intervenant- et c’est à prouver, ce dont personne ne prends la peine d’analyser ici) je m’en contrebas, c’était encore meilleur et bien au-delà de tout ce qui c’est jamais fait dans ce genre. 2-le marché de l’art n’a pas voulu d’eux : mon "et alors" était ironique, l’art vous l’avez injecté dans chacune de vos créations. Pas besoin de la validation d’un marché(?!)pour s’en apercevoir. Désolé pour le malentendu...

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    • Répondu par Alex le 13 juin 2010 à  01:33 :

      Vous ne savez pas de quoi vous parlez, c’est assez drôle du coup. Ok, Bazooka n’est pas de la bd... et William S.Burroughs n’est pas de le littérature : pas d’histoire, pas de narration(!!!) Je me moque bien entendu, le contenu de votre message est tout à fait ridicule.

      Fin des années 80 j’assistais au Forum des Halles à la grande imposture de Kiki, il devait produire une grande fresque "artistique" -c’était le sujet. Il projetta sur un mur un grand décalque que plusieurs assistants se chargèrent de colorier. Pour le coup, sur le marché de l’Art... Olivia Clavel, que je connais un peu, fut toujours la plus influencée par la bd -spécialement par Hergé (quelle originalité !), elle passa à mon grand regret depuis près de 20 ans dans le marché de l’Art, qui génère plus de profits que la bd. Donc ne vous inquiétez pas pour eux. Votre vision est faussée et partiale.

      Bref, plus intéressant comme le dénote Beatriz, l’absence de Jean Rouzaud débarqué avec perte et fracas dans la pure tradition surréaliste dès le numéro 2 d’"Un Regard Moderne", victime de la Dictature Graphique.

      Pas d’accord avec Beatriz sur plusieurs points : d’abord, Kiki est un bien piêtre théoricien- mais un provocateur magistral. S’il avait mieux formulé son discours- sur des bases académiques, ce que je ne souhaite pas à postériori, il aurait pu placer Bazooka dans le domaine de la Figuration Libre. Il est resté au situationisme, ce que je trouve regrettable.

      Et, évidemment Loulou à toujours eu 1000 fois plus de talent artistique que Kiki, plus de facilités et de compétences graphiques. Mais est-ce cela le niveau, ce sur quoi l’on doit juger un artiste ? Et le comparer à d’autres en même lieu ? Cela me semble à être à relèguer aux nues pourtant.

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    • Répondu par Alex le 13 juin 2010 à  02:35 :

      Ah oui, et j’avais oublié aussi : Romain Slocome est tout à fait anecdotique, au moins en ce qui concerne les Bazooka. Son obsession sur les maladies, les bandages... et l’éthnicité peuvent le placer dans le lignée directe de Kiki, mais la provocation en est absente et l’on parle plus précisemment d’obsessions personnelles. Formidable dessinateur, mais rien à voir avec les Bazooka outre le sujet un peu osé et le traitement photographique.

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    • Répondu par Alex le 13 juin 2010 à  03:14 :

      ou Romain Slocombe, voisin influent.

      Je continue, c’est très anecdotique par rapport aux Bazooka. On peut prendre alors aussi Michelluzzi (j’ai faux ou pas dans le nom ?) dans "Pilote" qui travaillait dans la même esthétique mais sous des prémices bien différents. L’esthétique Bazooka n’est pas une condition préalable à un discours subversif, vous semblez confondre initiateurs, suiveurs, et admirateurs.

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      • Répondu par Beatriz Capio le 13 juin 2010 à  09:48 :

        L’influence de Romain Slocombe, voisin d’atelier, est citée par Loulou Picasso en personne, ici.

        En tant que Bazooka, il n’y a eu que Production dans la collection 30/40, mais Loulou Picasso a aussi publié Silence et Agréable chez Futuropolis.

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