Benoît Fripiat : "Le passé de Spirou fait sa force, mais c’est aussi sa faiblesse"

8 septembre 2014 9 commentaires
  • Spirou, l'emblème des éditions Dupuis qui a fêté ses 75 ans en 2013 prolonge cette séquence riche en actualités. Cette année, le premier Festival Spirou a été lancé au cours de la Fête de la BD de Bruxelles. Le duo Yoann & Velhmann qui poursuit la série-mère est reconduit. Enfin, un parc d'attraction Spirou est en cours de développement dans le sud de la France. Il était donc intéressant de faire le point sur le célèbre groom avec celui qui en est depuis quelques années son éditeur : Benoît Fripiat.
Benoît Fripiat : "Le passé de Spirou fait sa force, mais c'est aussi sa faiblesse"
Spirou et Fantasio n°53 - Dans les griffes de la vipère
Yoann & Velhmann (c) Dupuis

Benoît Fripiat quelle est votre lecture de l’évolution de Spirou ?

Benoît Fripiat : C’est quand même un personnage très particulier. Non seulement, il appartient à Dupuis mais c’est aussi le personnage-phare de notre maison d’édition, à l’instar de Tintin pour les éditions du Lombard et Casterman. Dans l’histoire de la BD franco-belge, on constate qu’il y a quelques personnages comme ceux-ci qui résument tout l’état d’esprit d’un éditeur. En un peu plus de 75 ans d’existence, le personnage et son univers ont évolué, ce qui est un peu normal lorsque l’on voit la ribambelle d’auteurs talentueux qui se sont succédé, que ce soit Jijé, Franquin ou encore Tome & Janry, ce qui a à chaque fois donné un coup de boost formidable à la série, aussi bien scénaristiquement que graphiquement.

Et même en terme de message, la série à beaucoup évolué car, de 1938 à nos jours, les mentalités ont changé. Quant à la collection de one-shots, elle a aussi permis à d’autres auteurs de s’emparer du personnage, non pour le parodier ou s’en moquer mais vraiment pour lui donner une nouvelle existence. Ce n’est pas un hommage, c’est plutôt une nouvelle lecture :" si j’avais fait Spirou, j’aurais raconté tel genre d’histoire". Spirou, c’est une histoire longue, riche qui perdurera car encore aujourd’hui, il y a des auteurs de talent qui prennent le relais et ce qu’ils font est très excitant.

Initialement, Yoann & Velhmann avaient signé pour trois albums. Aujourd’hui, une quatrième BD du tandem intitulée "Le Groom de Sniper Alley" est annoncée pour novembre. On en conclut que vous êtes satisfait de leur travail, qu’ils sont reconduits dans un nouveau contrat. C’est bien cela ?

Oui, nous sommes très contents du boulot qu’ils ont fait et nous trouvions normal de reconduire l’équipe Yoann & Velhmann. Je pense aussi, en tant qu’éditeur, qu’il est plus compliqué de reprendre une série que de faire un one-shot. Dans un album unique, vous donnez tout d’un coup et puis c’est terminé. Tandis que là, en reprenant une série, on intègre une famille et on s’inscrit dans la succession d’un Franquin et des autres. C’est quelque chose de très compliqué et cela demande du temps car il faut trouver ses marques. Maintenant, Yoann et Velhmann les ont vraiment trouvées. On sait ce qu’ils veulent faire, c’est de l’aventure humoristique au 21ème siècle. Le but aussi est de ne pas seulement parler aux nostalgiques mais surtout, toucher la jeunesse d’aujourd’hui.

Fabien Velhmann (au centre) et Yoann (en cravate, à droite), tout deux accompagnés de l’auteur Benoit Feroumont
Photo : Christian Missia Dio

Justement, parlons-en. Nous nous rappelons d’une séance de dédicaces dans une librairie bruxelloise à l’occasion de la publication d’Alerte aux Zorkons durant laquelle les auteurs avaient plaisanté sur le fait que les personnes qui attendaient dans la file d’attente pour cette BD jeunesse étaient uniquement des adultes de 40 à 60 ans... Par ailleurs, on se souvient que le duo de Morvan & Munuera avait été très critiqué pour avoir un peu trop modernisé la série-mère. Comme avant eux La Machine qui rêve, le dernier album de Tome & Janry dans cette collection. Finalement, quelle est la meilleure recette selon vous pour contenter tous les publics de Spirou & Fantasio ?

C’est très difficile de répondre à cette question... C’est vrai qu’à chaque sortie, on est attendu au tournant par des gens qui ont connu Spirou dans leur enfance et qui attendent des nouveaux auteurs qu’ils s’inscrivent dans la ligne droite de ce que Franquin avait fait. Cette BD est une série d’aventure humoristique mettant en scène un personnage qui est habillé en groom. Fabien Velhmann a trouvé un running gag qui expliquerait à chaque fois pourquoi Spirou a mis cette tenue. D’un côté, il faut respecter une certaine tradition mais, dans le même temps, il faut proposer une histoire moderne, qui soit en phase avec le monde d’aujourd’hui et où l’humour a toute sa place. Le passé de Spirou fait sa force mais c’est aussi sa faiblesse, car comment faire aimer aux jeunes d’aujourd’hui un personnage qui s’habille quotidiennement en groom et qui porte un calot ridicule ? C’est compliqué mais c’est ce genre de défi qui nous permet d’apprécier la créativité d’un scénariste. Il est très difficile de proposer des histoires d’aventures humoristiques. On connaît les anciennes qui sont devenu des classiques mais c’est moins évident d’identifier les nouvelles.

Le Spirou de Émile Bravo
Le journal d’un ingénu

Revenons un instant sur la série de one-shots. Nous savons que Frank Pé et Zidrou préparent un album. Émile Bravo a aussi annoncé dans nos pages qu’il travaillait à la suite du Journal d’un ingénu. Quels sont les autres albums prévus dans cette collection ?

Il y a beaucoup d’auteurs qui souhaiteraient faire un Spirou. Il y a des discussions mais tout n’aboutit pas toujours... Dans les projets signés, il y a Marc Hardy et Zidrou. Vous avez cité la BD de Frank Pé avec Zidrou ainsi que le deuxième d’Émile Bravo. Il y a aussi un Lebeault-Filippi qui est signé.

Parmi tous les one-shots, quel est l’album qui a le plus touché l’enfant qui est en vous ?

Je ne peux pas répondre à cette question (rires). Ce serait comme me demander lequel de mes enfants je préfère... Ce que je peux dire c’est que j’aime l’éclectisme qui caractérise cette collection. Certains pensent que je devrais aller plus loin en intégrant d’autres styles graphiques et d’autres types de narration mais je trouve que les albums qui ont été publiés jusqu’à aujourd’hui ont toute leur place. Certains auteurs ont le droit de faire plusieurs albums, ce qui représente une petite entorse au cahier des charges. M’enfin bon, quand il y a des pressions de toutes sortes, on ne peut pas, par exemple, se mettre dans la peau du seul type qui refusera à Émile Bravo de faire un deuxième bouquin alors que le premier a cartonné tant au niveau critique que public (rires).

Spirou & Fantasio
par Tome & Janry

Voir en ligne : Le site de Spirou

(par Christian MISSIA DIO)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.

En médaillon : Benoît Fripiat

Crédits photos : Christian Missia Dio

Le site des éditions Dupuis :

http://www.dupuis.com/catalogue/FR/accueil.html

 
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9 Messages :
  • "Cette BD est une série d’aventure humoristique mettant en scène un personnage qui est habillé en groom. Fabien Velhmann a trouvé un running gag qui expliquerait à chaque fois pourquoi Spirou a mis cette tenue. D’un côté, il faut respecter une certaine tradition mais, dans le même temps, il faut proposer une histoire moderne, qui soit en phase avec le monde d’aujourd’hui et où l’humour a toute sa place. Le passé de Spirou fait sa force mais c’est aussi sa faiblesse, car comment faire aimer aux jeunes d’aujourd’hui un personnage qui s’habille quotidiennement en groom et qui porte un calot ridicule ?"

    Ridicule ? On ne vous le fait pas dire.

    Avez-vu lu les albums de SPIROU & FANTASIO depuis 1968 ? On ne dirait pas.

    Dès 1967 (Panade à Champignac), Spirou n’est plus habillé en groom (sauf pour les animations du journal). Pourquoi - alors que ce métier à quasiment disparu - Vehlmann est-il allé en 2010 l’affubler à nouveau de ce costume grotesque ?
    Et à chaque nouveau tome, il vient en rajouter une couche pour justifier auprès du lecteur sa façon de le vêtir par un gag - plus insistant que récurrent d’ailleurs - qui n’amuse probablement que les auteurs.

    Le problème de la tenue vestimentaire archaïque du héros avait été réglé par Franquin (et admis par tous ses successeurs) et Vehlmann n’a eu besoin de personne pour se coller lui-même une épine dans le pied avec cette question qui n’en était plus une depuis 40 ans.
    Ça fait juste perdre de la place en cases et en dialogues qui seraient souvent utiles pour habiller ses scénarios qui, eux, en ont cruellement besoin (tomes 52 et 53).

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    • Répondu par Norbert le 8 septembre 2014 à  18:43 :

      Voilà. Le réquisitoire est tombé !

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    • Répondu par Manu le 8 septembre 2014 à  22:48 :

      Stupido ! Spirou sans sa tenue, Tintin sans sa mêche et ses pantalons golf, Bécassine sans sa robe verte et tablier (et petit chapeau rigolo), Astérix sans son casque à ailes, Blake sans casquette et Mortimer sans barbe, Titeuf sans mêche, Kid Paddle sans sa casquette et son short, Charlie Brown sans son pull à zigzag etc etc... Un héros de bd se doit d’être iconique et de garder ce qui fait sa spécificité.

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    • Répondu par Veiligheidslucifer le 8 septembre 2014 à  23:22 :

      alors que ce métier à quasiment disparu

      Ca existe toujours les grooms, j’en ai encore vu un tout à l’heure en passant rue de Rivoli, devant un hôtel sous les arcades.

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    • Répondu le 9 septembre 2014 à  05:22 :

      Faux. Le costume de groom posait problème non à la série mais à l’auteur Franquin qui ne se sentait plus à l’aise avec le personnage et tentait ainsi tardivement de se le réapproprier. Il jettera d’ailleurs l’éponge peu après... Spirou, c’est son costume et sa mèche. Le priver d’une de ces caractéristiques a aussi peu de sens que d’affubler Tintin de jeans ; on vide ainsi le personnage de sa valeur iconique, au moins en partie. Dans l’imaginaire collectif (pour peu qu’il y appartienne), le public l’associe irrémédiablement à ces vêtements. Conserver le choix d’une tenue banalisée ne contribuera qu’à affadir Spirou (en tant que personnage, et en dépit de plusieurs bons albums) ; paradoxalement il perdra en personnalité là ou Franquin cherchait à lui en donner davantage. Certains de ses successeurs (tel Fournier) auraient bien aimé pouvoir utiliser l’uniforme... Tome & Janry y reviendront dans le Petit Spirou, mais feront des choix accentuant la banalisation dans leurs derniers albums ; gomina sans mèche dans Luna Fatale, look mannequin et exit le calot dans Machine qui Rêve. Il est vrai qu’ils étaient alors confrontés aux mêmes états d’âme que Franquin à l’époque de Panade ; cependant eux-mêmes songeaient à faire revenir l’uniforme dans le projet Spirou à Cuba. Le Spirou de Munuera, bah... Un Tintin rouquin exilé dans un film d’action, d’autant plus dommage que le dessinateur a des qualités indéniables.

      Tout ne me plait pas dans la reprise de Yoann & Vehlmann, loin de là ; les proportions des personnages ne sont à mon sens pas correctes (Spirou devrait avoir une tête de moins que Fantasio, pas être un grand échalas à la Gaston) et certaines expressions caricaturales ne correspondent pas au personnage (Spirou c’est le clown blanc, il ne devrait grimacer que très ponctuellement). Cependant s’il y a un choix que je n’imagine pas remettre en cause c’est bien celui de faire revenir le costume de groom ; cette décision est d’ailleurs quasiment passée inaperçue tant il s’agit d’un choix naturel qui aurait dû être fait il y a des années. L’auto-justification humoristique dont nous gratifient les auteurs à chaque album ne me semble même pas nécessaire, ça passe tout seul.

      Vous dites : crédibilité du personnage ? Allons donc, nous avons là une série d’aventure humoristique parsemée de chimères à longue queue, de savants fous amateurs de champignons, d’un dinosaure à taches multicolores, d’une lune Acoc Aloc et autres personnages hauts en couleur... Spirou n’a jamais été réaliste, tendre vers une représentation scrupuleuse du monde et de ses usages tendrait à nier sa nature profonde. Pourquoi tenter de le faire rentrer dans un moule qui ne lui convient pas ? Qui s’est déjà détourné de cette série en réaction à cet uniforme fantaisiste ? Bon sang, ce n’est pas Bob Morane ni XIII.

      Enfin, vous avez tort de mettre en doute l’érudition de monsieur Fripiat ; s’il y a chez Dupuis quelqu’un de compétent et attaché aux séries sur lesquelles il travaille, c’est bien lui. On peut discuter certaines de ses décisions, mais lui attribuer une connaissance parcellaire de l’héritage de la maison est injuste.

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      • Répondu par AntoineL le 9 septembre 2014 à  08:54 :

        Il ne faut pas confondre crédibilité et réalisme ! A partir du moment où Spirou est lui-même présenté comme un journaliste ou un grand reporter (Comme c’est le cas à la fin de la période Franquin et durant tout le mandat de Tome et Janry), il ne me semble pas idiot de l’habiller différemment. En conservant le calot et la couleur rouge, les auteurs ont limité la perte de valeur iconique.

        J’ai découvert Spirou avec ceux de Tome et Janry et après lecture de l’intégralité de la série je trouve toujours que leur travail sur cette série est sans doute le plus intéressant parce qu’ils n’ont cessé de questionner l’identité de ses personnages (avec un Spirou noir, un Fantasio dépressif, un retour à l’enfance, une descendance dans le futur...) et de déconstruire les rouages d’une série qui prenait de l’âge pour en faire quelque chose de plus moderne. Ils se les sont réellement appropriés.

        Pour l’instant je ne vois rien de tel chez les auteurs suivant, en tout cas sur la série-mère. Ma collection s’arrête d’ailleurs avec Machine qui rêve.

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        • Répondu par Yolo le 9 septembre 2014 à  15:36 :

          Vous avez confondu Spirou avec Batman ou Spiderman, on n’est pas aux States.

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          • Répondu par AntoineL le 9 septembre 2014 à  23:33 :

            Vous êtes sans doute trop allusif, alors je ne vois pas bien le rapport, désolé. (Peut-être que des lecteurs plus éclairés comprendront, eux)

            Enfin, si, le rapport c’est qu’on a des deux côtés des séries qui ont connu des tas d’auteurs et d’adaptations. Et qui n’auraient strictement plus aucun intérêt si ces auteurs avaient tous suivi le même cahier des charges depuis 75 ans.

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            • Répondu par Hey man ! le 10 septembre 2014 à  14:28 :

              Vous avez confondu Dupuis et Marvel, on n’est pas aux States.

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