Berlin 2.0 - Par A. Madrigal et M. Ramadier - Futuropolis

11 avril 2016 0 commentaire
  • Le portrait nuancé de la ville des extrêmes : Berlin. Un récit honnête, intelligent, instructif et très bien construit.

Berlin, cette ville où l’on peut se promener cul nul, ganté de cuir, pour aller en boîte de nuit, mais où les punks attendent le feu vert pour traverser la rue, est l’un des endroits les plus paradoxaux que l’on puisse imaginer. Mathilde Ramadier nous dresse un portrait fortement inspiré de son expérience, dans laquelle une jeune femme de 23 ans, Margot, une étudiante en philosophie souhaitant travailler dans le milieu de l’art, s’envole pour Berlin, ville lumière de ce début de siècle, dont elle attend beaucoup. Mais cette jeune idéaliste est rapidement confrontée au principe de réalité : Berlin est peut-être « the place to be », mais c’est aussi une place où il peut être difficile de vivre, notamment d’un point de vue financier.

Berlin 2.0 - Par A. Madrigal et M. Ramadier - Futuropolis

Le scénario insiste peu sur les points très positifs de Berlin, connus de tous : la grande douceur de vivre (surtout en été), les prix encore globalement peu élevés, le respect des femmes et le triomphe du féminisme, l’émulation artistique et intellectuelle, le cosmopolitisme, la tolérance, la surprise au coin de chaque rue. Il revient en revanche sur les aspects négatifs que l’on a moins en tête : les problèmes de gentrification, qui conduisent à une augmentation des loyers insupportable pour les vieux Berlinois, le cosmopolitisme poussé à l’extrême, avec des librairies n’arrivant plus à vendre de livres en allemand et contraintes de se mettre à l’anglais et des jeunes venus du monde entier et arborant des tee-shirts : « Life is too short to learn German ».

Mais ce sont surtout les problèmes économiques qui sont au cœur de l’album. Avec un taux de chômage supérieur de plus de 3% au reste de l’Allemagne, Berlin présente une situation très particulière : cette « Silicon Allee » est devenue une capitale de l’innovation, avec un nombre énorme de start-up. Cette bande dessinée décrit surtout le milieu des petites entreprises travaillant dans le milieu culturel. Elle fait le constat de l’infinie concurrence des différentes librairies, galeries d’art et autres institutions artistiques, avec une densité au mètre carré de jeunes diplômes et d’artistes incroyable, ce qui explique l’exploitation financière des salariés et les difficultés économiques des entrepreneurs. Se multiplient les mini-jobs, ces contrats de travail datant de Gerhard Schroeder, dont l’objectif était d’assouplir et de fluidifier le marché du travail : 400 euros par mois, ne pouvant théoriquement excéder deux mois, avec quinze heures par semaine, sans prestations sociales, les différentes assurances restant à la charge du salarié. Ces jeunes entreprises, tablant sur leur attractivité, multiplient les abus, usant à l’extrême de ces contrats de travail précaires et des stages, peu ou pas rémunérés.

Cet album traite d’une période antérieure à la mise en place par Angela Merkel d’un salaire minimum de €8,50 de l’heure en 2015. De même, pour lutter contre la généralisation et la systématisation de l’utilisation des stagiaires, désormais les stagiaires ont droit à un contrat de travail, et ne peuvent excéder trois mois, sauf dans le cadre d’une formation. Néanmoins, la rémunération des stagiaires n’est toujours pas réglementée, pas davantage que les mini-jobs ne sont encadrés…

Le dessin d’Alberto Madrigal, tout en légèreté, arrive à nous promener dans Berlin, à nous faire sentir la ville, ses espaces, ses ambiances hivernales, nocturnes, ses lieux de travail et de de plaisir. Le travail sur les ombres est très intéressant, et l’ensemble marche bien, avec une mise en page intéressante et un vrai dynamisme.

« Berlin est pauvre, mais sexy », disait Klaus Wowereit, l’ancien maire de Berlin. Cette formule devenue rapidement culte est infiniment vrai : Berlin est pauvre, Berlin rend pauvre, mais Berlin conserve une force d’attractivité et de séduction à nulle autre pareille. C’est ce paradoxe que cette bande dessinée arrive à illustrer parfaitement : vous ne vous ferez jamais autant exploiter qu’à Berlin, vous ne rêverez jamais autant qu’à Berlin !

(par Tristan MARTINE)

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