Bianca Castafiore, la Diva du vingtième siècle - Par Mireille Moons - Moulinsart

12 février 2007 0 commentaire
  • Il y a des livres bien faits, d’autres très bien faits et quelques rares publications excellentes et exceptionnelles, le présent ouvrage appartient à la dernière catégorie. Jamais la présentation d’une héroïne du 9e art n’a été réalisé avec autant d’intelligence, d’humour, de perspicacité et d’enthousiasme dans sa dichotomie entre la fiction et la réalité.

Dans un style vivant et avec une écriture impeccable, Mireille Moons retrace le parcours complet d’une cantatrice imaginaire qui reflète l’évolution sociale, la culture et la mode féminine d’une époque, dans tous ses dessus et dessous. Le plaisir de la lecture est rehaussé par le grand soin apporté par les graphistes pour la restitution des nombreuses images et photographiques, qui étonnent et charment par leur grande variété et rareté.

Avec l’apparition sonore de la grosse dame caricaturale en 1938 dans Tintin en Syldavie, Hergé dévoile discrètement et progressivement sa propre vie affective, ses goûts et ses valeurs dans sa diva de papier en la rendant progressivement plus féminine et plus humaine. Capricieuse et précieuse, la Castafiore deviendra plus entreprenante, plus délicate et plus sensible. Un des traits essentiels de sa forte personnalité demeurera sa spontanéité ou, sans cérémonie ni avertissement, bravera le bruit environnant et le ridicule en se lançant dans les trilles de l’« air des bijoux ». Dès le début de la mise en image de la Castafiore, l’analyse poussée des tenues vestimentaires fascine ; elle porte sur la tête un bibi turban à la Simone de Beauvoir, rose fuchsia. Dans la revue Marie-Claire de 1937, ce ruban est déjà à la mode, et pendant la guerre, ce couvre-chef féminin deviendra populaire, autant en Europe qu’aux États-Unis. Dans son ouvrage, Moons dépasse toutes nos attentes, surtout lorsqu’elle s’attarde sur la garde-robe de la diva qui respecte la mode féminine des grands couturiers de son temps, Christian Dior, Coco Chanel, et bien d’autres. Il faut se rappeler qu’Hergé est le fils d’un employé dans la confection et lui-même demeure très attentif au vêtement. Dans Votre Vingtième Madame de 1932, il met déjà sa sensibilité à l’élégance au service de ses dessins de mode. Edgar-Pierre Jacobs joua un rôle important, en tant qu’ancien baryton, dans le dessin des costumes de scène de Bianca et dans l’écriture des notes de l’inoubliable et authentique « Air des bijoux », extrait du Faust de Gounod..

Au moment où Hergé remet en question ses valeurs et son mariage, à l’époque de Tintin au Tibet, nous observons un lien étonnant avec l’évolution et la féminisation de la Castafiore. En cinq pages ( 2, 3, 4, 6, 7, 9 ) il trouve moyen de caser vingt et une images avec des femmes dont huit jeunettes. Il se propose même d’intituler son prochain album Le Capitaine et le Rossignol. Mais les bijoux prendront la vedette, nous les retrouverons à pleines pages et même sur la couverture. L’album des Bijoux de la Castaphiore atteint un sommet de la parodie et de la critique des médias, avec « Paris-Flash », le miroir de Paris-Match, la bible du ragot cousu d’or et « Le Tempo di Roma », le temple des potins. En plus des bijoux, des robes, des chaussures, Hergé s’attarde sur toute la bimbeloterie féminine, de la boîte à poudre au parfum Arpège de Lanvin en flacon, version 1927 et 1960, que l’on aperçoit sur la tablette juponnée dans la chambre de Bianca : « Le Rossignol a fait son nid et marqué son territoire ».

En plus de l’analyse détaillée de toutes les différente robes que la Castafiore porte à chaque jour et pour chaque rebondissement d’action, Moons nous signale que la robe la plus sophistiquée, que l’on retrouve sur la couverture, est l’oeuvre du styliste Biki Bouyeuse de Milan, petite-fille de Puccini qui, associée à son gendre Alain Reynaud, habilla Maria Callas. Ces analyses fouillées et bien illustrées accompagnent chaque page.

Dans son dernier album, Tintin et les Picaros, Hergé rend un ultime hommage à Bianca, rien n’aura raison de son éclat : ni le décalage horaire, ni les geôles tapioquistes. La fermeté de caractère de la Castafiore a traversé une nouvelle décennie pour aboutir à une provocation finale dans le cadre d’un procès ; elle écrasera le procureur frénétique de toute sa sérénité cosmétique, ses fards étant devenus peintures de guerre. Dans une des dernières images, elle se concentre sur un miroir portatif en disant : « ... de ces documents... Oui, j’en ris, parfaitement... » Puis elle entame, pour fermer la boucle de ses aventures, l’« Air des bijoux », le chant de Marguerite, devenu salvateur dans un acte de résistance méritoire qui réduit le totalitarisme au silence. La Castafiore a vaincu Méphisto.

L’ouvrage de Mireille Moons nous offre une lecture éclatante avec des images spectaculaires qui font ressortir la distinction féminine de la Castafiore. Chaque page nous montre la diva sous un éclairage nouveau, comme une femme exemplaire, ou plutôt extraordinaire. On passe de la castafiorophobie à la castafiorophilie, de la femme comme parure sociale à un personnage avec une profondeur psychologique. Comme Hergé, elle aura une irréprochable fidélité en amitié et une grande tolérance. Après avoir traversé près de trente-cinq ans de carrière sans se compromettre, elle provoque beaucoup de tensions mais possède beaucoup d’affection. Elle dérange et séduit en même temps. Laissons Mireille Moons conclure : « Vivre au chant du Rossignol milanais, c’est braver avec lui la noblesse du ridicule et partager de concert l’humble vanité de l’artiste, c’est apprendre à aimer l’opéra, à admirer les divas (... ) un livre à rire, absolument ! ».

(par Richard Langlois)

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