"Bienvenue à l’usine" (Vide Cocagne) : Bastien Bertine dessine le cœur de l’industrie

27 mars 2019 0 commentaire
  • Alors que les pays occidentaux sont devenus majoritairement des économies de service, que représente l'usine pour ceux qui y travaillent ? Enfer quotidien et espace de vie incontournable, l'usine est un monde à part et pourtant bien réel. Bastien Bertine nous y convie, pour une visite plus sensible que didactique.

Dans Bienvenue à l’usine, le double de papier du dessinateur Bastien Bertine nous sert de guide dans un monde qui reste mal connu de beaucoup d’entre nous. Et pour cause : en France comme dans la plupart des pays occidentaux, l’économie est fondée non plus sur l’industrie, mais sur les services. L’usine, autrefois lieu de travail, de sociabilité et de lutte, est devenue presque un « non-lieu », un espace en marge ou du moins qui intéresse assez peu les médias et les artistes.

"Bienvenue à l'usine" (Vide Cocagne) : Bastien Bertine dessine le cœur de l'industrie
Bienvenue à l’usine © Bastien Bertine / Vide Cocagne 2019

Le narrateur de Bienvenue à l’usine, premier livre de Bastien Bertine, est également dans cette position. Il sait que l’usine existe, il la voit, en entend parler, connaît peut-être quelques ouvriers qui y travaillent. Mais elle reste pour lui davantage une idée, presque un fantôme, plutôt qu’un vrai lieu de vie. Jusqu’au jour où il décide de s’y faire engager temporairement et d’y dessiner, tout en travaillant comme les autres employés.

L’intégration n’est pas aisée : méfiance des ouvriers, agressivité des contremaîtres, difficile adaptation aux conditions de travail, danger physique permanent... Il faut à la fois de la patience, de l’abnégation et de la curiosité pour parvenir à se faufiler dans le quotidien de l’usine. Mais quelques belles rencontres et une grande empathie pour les travailleurs aident.

Bienvenue à l’usine © Bastien Bertine / Vide Cocagne 2019

Bastien Bertine propose une plongée au cœur de l’usine. Non seulement il en montre la dureté - chaleur extrême, bruits assourdissants, odeurs infectes, tension permanente due aux risques d’accidents - mais il lui donne vie en faisant la part belle à l’humanité qui l’agite. Il prend en effet le temps de faire connaissance avec quelques ouvriers, parvenant à nouer un rapport de confiance lui permettant de gagner en sécurité tout en continuant à dessiner. Il y a notamment L’Ogre, une sorte de cousin du Pozla de Blast dessiné par Manu Larcenet (Dargaud, 2009-2013), qui l’aide à comprendre le fonctionnement de l’usine et la psychologie des travailleurs.

Bienvenue à l’usine décevra ceux qui cherchent un ouvrage didactique sur le sujet. Nous n’avons pas ici une bande dessinée de reportage, où l’auteur souhaiterait donner un maximum d’informations, quitte à noyer son dessin derrière le discours. Bastien Bertine propose plutôt une approche sensible de son sujet. Mêlant fiction et réalité pour mieux transmettre son ressenti, il privilégie les sensations à l’exactitude.

Ce parti-pris est réussi : son dessin et ses couleurs contribuent fort bien à faire comprendre ce qu’est le travail à l’usine, à faire imaginer ce que les ouvriers vivent, même si cela ne peut être que partiel. Le trait simple se complexifie et se densifie au fur et à mesure que nous pénétrons plus avant dans l’énorme machinerie. Les couleurs et les formes font sentir la chaleur et entendre les bruits. Les dialogues enfin, simples, sonnent juste et n’exagèrent pas le drame.

Le narrateur comme le dessinateur puis le lecteur ont bien conscience que cette immersion n’est que fugace. Au moins nous permet-elle de saisir un peu de ce qui rend si forte et si contradictoire la relation des ouvriers à leur usine.

Bienvenue à l’usine © Bastien Bertine / Vide Cocagne 2019

(par Frédéric HOJLO)

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