"Big Kids" : Michael DeForge fait sa métamorphose

28 février 2017 0 commentaire
  • Le dessinateur Michael DeForge publie son cinquième livre chez l'éditeur genevois Atrabile. Habitué surtout des récits courts, le Canadien prend cette fois-ci le temps de retracer une métamorphose, qui est aussi une métaphore. Usant d'un trait de plus en plus minimaliste, il dépasse le strict récit du passage à l'âge adulte pour tenter la description sensible de toute transformation.

Michael DeForge est un dessinateur canadien encore relativement jeune - il atteint la trentaine cette année - mais qui a déjà beaucoup travaillé. Œuvrant dans l’animation (Adventure Time), l’illustration et la bande dessinée, il a surtout produit de courts récits, pour partie rassemblés en ouvrages. L’éditeur suisse Atrabile en est ainsi à son cinquième livre de l’auteur originaire d’Ottawa. Ce stakhanovisme, allié à son originalité, permet à Michael DeForge de faire partie des quelques auteurs - avec Jimmy Beaulieu ou Danny Maltais - dignes de prendre la suite de Julie Doucet, Chester Brown, Seth ou encore Michel Rabagliati.

Michael DeForge se distingue par la diversité graphique de son oeuvre et le rythme de ses publications. Après Lose et En Toute Simplicité (2014), La Fourmilière (2015) et Dressing (2016), il signe avec Big Kids, édité l’an passé par Drawn & Quarterly, une de ses histoires les plus longues et ambitieuses.

"Big Kids" : Michael DeForge fait sa métamorphose
Big Kids © Michael DeForge / Atrabile 2017
Big Kids © Michael DeForge / Atrabile 2017

Le dessinateur propose dans son dernier livre un récit étrange et métaphorique, parfois déstabilisant voire dérangeant. Le point de départ en est pourtant banal. Un adolescent s’arrête sur quelques-uns de ses souvenirs, dressant un autoportrait sans grande originalité mais transpirant un mal-être poisseux. Cela tient du journal intime. Pourtant, Michael DeForge construit déjà un objet littéraire ambigu, évoquant Georges Perec avec W ou le Souvenir d’enfance (1975) ou Zeina Abirached avec Je me souviens (2008) - pour le rythme de la narration - revus et laminés par un Edouard Louis nord-américain (En finir avec Eddy Bellegueule, 2014) - pour la crudité du propos.

Ce mélange entre banalité et noirceur fait contraste avec le graphisme choisi par Michael DeForge. Il privilégie en effet un dispositif simple : un gaufrier de six cases carrées par page, un trait fin, presque pas d’ombre, des aplats de couleurs claires (rose, jaune, gris souris, blanc), pas de trame, peu de motifs. Même si quelques dessins en pleine page viennent émailler l’ouvrage, le tempo de la narration, l’utilisation de la première personne et la petitesse du livre - voulue par l’auteur lui-même - renforcent encore l’impression de lire les pages d’un journal intime.

Big Kids © Michael DeForge / Atrabile 2017
Big Kids © Michael DeForge / Atrabile 2017

Tout en conservant ce ton à la fois intimiste et un peu froid, voire clinique par moment, Michael DeForge fait ensuite basculer son récit dans une autre dimension. Son personnage subit alors une transformation radicale. Cette métamorphose, aussi soudaine que celle de Gregor Samsa dans le roman de Franz Kafka, est avant tout psychique. Mais elle semble être aussi physique et surtout influe sur la perception sensorielle du narrateur. Mis à part les dessins, qu’ils soient couchés sur le papier ou animés sur un écran, tout devient différent.

Le monde se fait alors étrange et beau, coloré et foisonnant, énergisant et déconcertant à la fois. La musique devient animale, les êtres humains sont végétaux. L’univers entier s’éparpille, tout en devenant plus net. Les sentiments sont plus forts mais bizarrement apaisés, comme empreints de gravité. Autre étonnement : certains sont changés - la mère du narrateur, l’étudiante qu’ils hébergent, quelques-uns de ses professeurs et de ses camarades - alors que d’autres sont immuables et ne semblent se douter de rien - tels son père ou son ancien petit ami.

Big Kids © Michael DeForge / Atrabile 2017

Le graphisme de Michael DeForge suit évidemment cette métamorphose. Sa palette se fait plus diversifiée - avec du vert et du bleu notamment - tout en restant dans des tons clairs. L’évolution est cependant plus marquée dans l’utilisation des formes. Longues lignes courbes et petits éclats géométriques composent comme une explosion cosmique, mêlant l’organique et le minéral.

Cette métamorphose est bien sûr celle de l’adolescence. Le passage à l’âge adulte est ici rapide, brutal, sec en apparence. Il révèle cependant tout un monde, mystérieux et enthousiasmant, parfois inquiétant mais tout en sensibilité contenue. Il ne faudrait pourtant pas réduire Big Kids à la description d’une crise d’ado.

Le rythme particulier de la narration de Michael DeForge comme son graphisme minimaliste confinant à l’abstraction font de Big Kids un ouvrage à la forte portée symbolique. La transformation, telle qu’elle est décrite ici, est celle de la perception du monde, de la manière de voir ce qui nous entoure. Il s’agit même d’un changement "d’être au monde". En ce sens, la métamorphose décrite pourrait aussi bien s’appliquer à d’autres événements ou périodes de notre vie : une rencontre amoureuse, un choc culturel, une prise de conscience psychologique...

Michael DeForge marque donc avec Big Kids une étape importante dans la construction de son oeuvre. D’un abord un peu difficile, que certains qualifieraient peut-être même d’abscons, elle se démarque cependant par l’universalité de son propos et l’originalité de son graphisme. Voilà un travail qui mérite d’être observé de près !

Big Kids © Michael DeForge / Atrabile 2017

Voir en ligne : Le site de l’auteur

(par Frédéric HOJLO)

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Consulter le site de Michael DeForge.

A lire par ailleurs, un entretien entre Michael DeForge et Simon Hanselman paru dans le n° 16 de KaBoom, août-septembre 2016, pages 62-73 (propos recueillis et traduits par Stéphane Beaujean).

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